REVERIE V
Ce iTac.
Dans un de ces momens solennels où l'on paraît être aux soins de ce monde , mais où lame est ailleurs, attirée et absorbée par d'indéfinissables distractions , je quittai un petit village situé sur une éminence , non loin de la rive septentrionale du beau lac Léman. Je m'avançais vers le nord , heureux de me trouver seul , au milieu de la campagne , hors de la portée et de la vue des
hommes. J'aperçus un de ces limpides ruisseaux de la Suisse qui roulent vivement sur un lit de cailloux. Je m'en approchai et je me mis à en remonter le cours. J'étais dans unravissementinexprimable; quelque chose d'immortel saisissait toutes les forces de ma pensée, toutes les puissances de mon être, et, au milieu de cette silencieuse entrevue avec l'infini , je me sentais si riche , si plein de vie , d'émotions et d'idées que je ne savais comment répandre au dehors ces flots purs et lumineux dont j'étais intérieurement submergé. Je marchais rapidement à travers les broussailles qui embarrassaient ma route, et le chant des oiseaux et l'aspect harmonieux du lac me rappelaient mollement à moi-même et me tiraient à demi de cet enivrement de l'invisible dans lequel j'étais plongé. Instans délicieux et ondoyans, où l'on n'appartient ni à ce monde nia l'autre, et où l'on flotte, au sein des plus profondes rêveries, entre cette vie légère et mobile et une existence sérieuse, vraie et immuable. J'allais ainsi , non sans obstacles , présent et
absent à la fois, et nageant dans cet état de vague abandon auquel il est si doux de se livrer et qui vous fait éprouver mille joies sans vous causer une seule peine. J'aurais cheminé je ne sais où , si je ne m'étais vu arrêté par la montagne qui s'élève tout à coup à pic, au lieu même où le petit ruisseau prend sa source dans le creux d'un rocher couvert de mousse et de quelques fleurs sauvages.
Je regardai autour de moi et je me trouvai au-dessus de l'un de ces religieux vallons du Jura où tout est paix , ombre et verdure. Je descendis avec précaution jusqu'à un étroit plateau où je me cachai au milieu d'une herbe haute et balsamique. Lorsque je revins à moi de l'extase rêveuse où je m'étais laissé aller avec tant de charme , je me pris à examiner le profond et vaste ravin qui s'étendait devant mes yeux. L'horizon s'enfuyait au loin, obscuret nuageux, jusqu'à ce qu'il se confondît avec le ciel. En ramenant mes regards sur un point plus rapproché, je vis une belle cascade qui versait ses
eaux claires et abondantes avec un bruit uniforme , et qui déployait avec orgueil les plis mouvans de sa nappe argentine. L'onde se réunissait en un courant qui venait se perdre dans le creux du ravin, au milieu d'un marais situé près d'une touffe de vieux chênes qui ombrageaient une ruine. A quelque distance, un mamelon de granit se dressait pittoresquement et montait vers le lieu où j'étais placé. Je ne sais par quel tour d'imagination je me mis à peupler celte solitude. Il me seuibla que dans cet horizon lointain et douteux voltigeaient tous les génies de l'Inde , de l'Egypte , de la Perse et de la Chaldée , avec des attributs hiéroglyphiques. Je crus voir le génie de l'antiquité couché sur le haut de la roche d'où tombait la cascade, et en épandre les flots de son urne d'or intarissable. Il avait des formes harmonieuses et régulières, plus de simplicité que d'élégance, plutôt du calme que de la sérénité. Son visage était d'une grande beauté et annonçait quelque chose d'arrêté , de positif, l'action ou le repos, la guerre ou la paix , la
place publique ou l'intimité tranquille des dieux domestiques. Plus près de moi , sous ce grand bois, à côté de cette ruine séjour nocturne du hibou , sur les bords humides de ce marais d'où s'échappait une flamme phosphorique, au milieu des roseaux delà savane, était debout le génie du moyen-âge. Sa tête était nue, à ses pieds gisaient un casque et une mitre, une Bible et une épée ; ses formes étaient grandes et fortes et annonçaient une vigueur incroyable ; son front était plissé et rêveur, et je ne sais quelle mélancolie profonde , quelle ardente mysticité se lisaient dans ses yeux voilés qui exprimaient aussi une résolution aventureuse et une surnaturelle énergie. Enfin, du bloc de granit s'élançait le génie des temps modernes, qui paraissait tenir à la fois des deux premiers et les résumer, en quelque sorte, avec un caractère particulier. Autour de lui étaient des instrumens de science, des livres, une boussole ; il avait de la majesté et de la grâce, et semblait, supérieur à ses deux frères , s'indigner de la vérité contingente et de
l'amour vulgaire et aspirer vivement vers la sérénité. Mais sa pâleur annonçait bien des orages, et l'on voyait, à l'effort de son attitude et de ses traits, qu'il était encore dans la lutte, bien loin du repos de la victoire.
Et moi aussi n'ai-je pas dans ma vie , comme le genre humain , une époque primitive couverte de nuages fantastiques? Et n'ai-je pas eu ma douce enfance, empreinte d'innocence et de mélodie , libre de soucis et de tristesse , embellie de mille bonheurs, de mille enchantemens? JN'ai-je pas traversé une rêveuse et mystique adolescence, marquée par de fougueux élans d'esprit, de volonté et de passion, douée d'une souveraine vigueur dans le mal et dans le bien , capable de tout souffrir, de tout apprendre , de tout oser, qu'eût charmée presque également de voir les splendeurs séraphiques du ciel ou les sataniques horreurs de l'enfer? Et, à l'heure qu'il est, n'ai-je pas atteint cet âge où la lutte est ma vie , trop heureux si elle me soulève vers lasérénité! Mais, hélas!
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je ne puis qu'y tendre de toutes mes forces, comme l'iiumanité, car elle est dans une région bien supérieure à celle où nous languissons et où ni la science étroite ni l'amour profane d'ici-bas ne sauraient pénétrer. Ah ! le monde, le monde ^ qu'il contient peu et qu'il est vide! Le premier coup d'oeil dont on le caresse est ravissant. Il apparaît alors comme une perspective magique avec ses blanches vierges, ses pures amours , ses amitiés héroïques, ses joies enivrantes, ses auréoles de liberté, de bonheur et de gloire, et l'on ne voit que lui; il suffit, il est le bien suprême. Epoque enchantée d'illusions!
Mais lorsqu'on est entré un peu avant dans la mêlée, et qu'on a vu de près toutes choses, que de voiles tombent ! quelle misère , quelle indigence ! Lorsqu'on a connu les faligues de l'étude qui brûle plus qu'elle n'éclaire, le plaisir si douloureux en sa profondeur, l'amour si plein de trahisons et d'angoisses, la maladie avec ses crises et ses défaillances, l'ennui qui crée un désert autour de nous et qui nous verse goutte à goutte
un lent désespoir... oh! je ne sais quel sentiment de damné s'empare del'ame, et ce n'est que peu à peu, après bien destourmens, bien des épreuves, qu'elle se complaît en d'autres pensées et qu'elle devine d'autres horizons. H n'est pour elle qu'un salut, c'est de jeter un regard d'amour sur la nature; c'est de vivre au sein des forêts, au bord des fleuves ; c'est de s'égarer dans les grottes mousseuses , d'étreindre les montagnes , de se plonger dans les flots de l'Océan et de pénétrer jusqu'aux étoiles sur de lumineux rayons. Et cela encore ne sufiit pas. L'ame sera inquiète et troublée jusqu'au moment où, touchée d'une tendresse sans bornes, elle secouera ses ailes de flamme, s'élancera vers l'invisible et s'abîmera dans la paix de Dieu , asile immense , éternel , d'où tout sort, où tout doit revenir, et hors duquel tout est piège et mensonge , amertume et vanité. J'étais enseveli dans ces méditations , lorsque le tintement de la cloche des chalets m'annonça l'heure où les troupeaux quittent les pâturages et rentrent sous leurs toits.
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Je me levai et je redescendis lecoleaii. Quel tableau magique et solennel m'attendait!... Non , dussé-je vivre des siècles, jamais il ne s'efl'acera de mon souvejiir. J'aperçus le lac de Genève déployant ses eaux bleues et vastes comme une mer. Elles étaient légèrement agitées et scintillaient de mille diamans. Deux bateaux pavoises, le Guillaume- Tell et le A^iukelried, les traversaient majestueusement et laissaient voir sur leurs lillacs, chargés de passagers, des costumes variés de femmes, de militaires et de voyageurs de toutes les nations. Ils semblaient fiers de porter une joyeuse députation de chasseurs qui se rendait à la fête fédérale de la Suisse , instituée en l'honneur de l'archer du Pvutli. J'entendais mourir à mes pieds les sons lointains de la musique et des fanfares. J'aimais à suivre le blanc sillage des navires jusqu'à une barque rapide dont la voile latine , pareille aux ailes de l'alcyon, flottait avec une rare élégance au soufïle de l'air. Les Alpes, dont les hautes crêtes s'élevaient en gradins jusque dans les nues et
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c[ue leignaienl de pourpre les rayons du soleil couchant, donnaient à tout l'horizon, en le terminant, une inconcevable grandeur et présentaient, dans desproportionsgiganlesques, un mélange confus et divers de tous les styles et de toutes les architectures , depuis les pagodes, les obélisques, les pyramides de l'Orient, les ordres de la Grèce, le cintre romain, les dômes byzantins, jusqu'à l'ogive, aux flèches et aux ornemens gothiques, jusqu'aux fantasques jeux de l'imagination mauresque, jusqu'aux belles et savantes formes des mouumens modernes où brillent d'un immortel éclat les ressources toujours inépuisables de l'art, quoique la première des inspirations, la pensée religieuse, ne lesfécondeplus. — Ahî prosterne-toi, ô mon ame , devant le Dieu du genre humain et de ces merveilles, et laisse échapper de les plus intimes profondeurs un acte de foi et un hymne vers cet être infini dont cette ravissante nature et toi-même n'êtes que de pâles mais pourtant de sublimes reflets !...