‹ SolitudeChapitre 8 sur 29 · REVERIE VI · texte numérisé non relu

REVERIE VI

fa Euittc.

Il est, sur le versant d'une petite colline des Alpes, un coin de terre que je n'oublierai jamais. Un soir je m'acheminai vers ce lieu sauvage. Je traversai sur un pont de rochers le Rhône qui sépare, en serpentant, la France de la Savoie, et qui, après s'être perdu sous des arcades de granit qu'on dirait faites de main d'homme, sort en mugissant de ces abîmes et laisse voir au loin

m LA RUINE.

ses eaux bleues couvertes d'une blanche écume. Je suivis quelque temps les rives du fleuve, dont la végétation vigoureuse et forte paraît plus belle encore par le contraste de quelques landes savoyardes qui se détachent par intervalles et qui attristent la vue de leur stérilité. Je rencontrai deux bergères qui paissaient un troupeau de brebis. Je m'approchai de ces jeunes filles dont le teint était basané et la démarche libre et hardie. Elles avaient les bras et les pieds nus; une simple jupe bigarrée pressait leur taille svelte, et un petit chapeau de paille terminé en clocher protégeait leur tête des rayons brûlans d'un soleil de juillet. Elles avaient le regard vif, et, sous leur étonnement de rencontrer quelqu'un dans ces solitudes, se trahissait une coquetterie agreste qui n'était pas sans charme. Je les abordai et leur adressai quelques questions auxquelles elles répondirent dans un idiome que j'eus peine à comprendre et que je reconnus pour une sorte de patois italien. Je leur fis présent de deux rosaires d'un bois

noir ciselé que je rapportais comme un objet de curiosité du pays, et, sans attendre leur remerciement, je me hâtai de gravir la côte rapide qui était devant moi. J'entendais dans l'éloignement les sons raourans d'une voix mâle et monotone , et je ne tardai pas à apercevoir sur l'un des hauts sommets dont j'étais dominé un chevrier de qui venaient ces accens. Il chantait une ballade si mélancolique et telleuient en harmonie avec mes dispositions intérieures que je me mis à l'écouter. Je m'arrêtai à l'ombre d'un mûrier, et mon oreille était attentive long -temps après que le pâtre avait disparu derrière la montagne.

Hélas ! je me pris à faire un retour sur ma vie et je laissai retomber ma pensée sur ellemême. Que mon ame était triste! Veilles prolongées de science, ardeurs d'études, soudaines illuminations, appels sans cesse renaissans à l'idéal , nobles élans d'amour , d'art et de liberté, qu'êtes-vous devenus?... Quels fruits avez-vous portés? où est votre récompense, votre moisson? Ahî vous avez

disparu, rêves charmans, naïves illusions de l'aurore de la vie ! La sombre réalité avec son souffle aride a fait voler le duvet Iés:er qui vous couvrait et terni vos couleurs printanières. Les douleurs, les tristesses, le désenchantement vous ont succédé, et lorsque je remonte vers le passé, qu'y trouvé-je? une jeunesse épuisée dans le travail, dans les passions et dans la souffrance. Ah ! si une seule étincelle de ce feu divin qui m'anima dans mes vives et patientes recherches de la vérité , dans les orages du cœur , dans les angoisses de la maladie , eût brillé pour moi au sein de circonstances moins fatales, de conjonctures moins inouïes , peut-être qu'elle eut suffi pour m'éclairer loin dans la carrière de la pensée ou dans celle de l'action; peut-être qu'elle eût jeté sur ma mémoire un reflet d'or, et qu'un peu de doire se fût attaché à mon nom!... Nous

sommes soumis dans ce monde à bien des maux et à mille nécessités. La pauvreté peut nous atteindre, la calomnie nous marquer au front, la médiocrité nous mécon-

naître et nous abreuver de tourmens vulgaires , le pouvoir nous frapper de ses rigueurs, le devoir nous imposer ses sacrifices, et lapatrie nous demander notre sang. Quelle estl'ame noble qui ne sente un secret plaisir à descendre dans cette arène où la lutte a son charme, où souvent l'on échange quelques eftorts contre des couronnes immortelles?... Mais il est une douleur, une amertume supérieure à toutes les douleurs, à toutes les amertumes. Il est une tristesse obscure , lointaine dans les profondeurs du cœur, inextinguible, toujours présente, c'est de ne pouvoir poursuivre son développement intérieur, c'est d'être et de ne pas paraître , c'est de se voir contraint à rester en jachère, comme une vile steppe; alors qu'on porte en soi tous les élémens de la culture et tous les germes de la fécondité. Vous sentez en vous une fleur qui fait votre tourment et votre joie : eh bien! elle ne répandra jamais son parfum : vous éprouvez au dedans de vous-même une flamme sacrée qui vous illumine et qui vous brûle; eh bien!

VOUS en serez consumé jusqu'à ce que vous ne soyez que cendre, et elle ne lancera pas une seule lueur au dehors! Vous ne pourrez même vous livrer à des progrès solitaires ni vous révéler tout entier à vous-même , car le destin , un destin de fer er d'acier s'y refuse. Des années de lutte opiniâtre vous ont trop appris à connaître cet ennemi implacable qui ne se laisse ni vaincre ni toucher. Ah! c'est là une douleur infinie, de tous les jours , de tous les instans , une douleur sans cesse inquiète et qui donne des vertiges comme l'abîme. Ne le laisse pas abattre à ses pointes sanglantes, à ses cruelles railleries, ô mon ame ! relève-toi peu à peu, songe aux maux que tu as déjà domptés , aux combats que tu as rendus , aux duels où plus d'une fois tu t'es mesurée avec le sort, et que ces souvenirs te fortifient en toimême !... Ne confie rien, aux hommes. Peu te comprendraient , et pour un qui te parlerait un langage ami , combien qui secoueraient la tête ou qui souriraient d'incrédulité! Combien qui resteraient indiflcrens ou

qui ne t'accorderaient qu'une pitié dont ta fierté s'indignerait! Pense à l'humanité tout entière pour te consoler, et que ton désespoir se change en tristesse ! Que de nobles cœurs, que de héros, que de peuples, depuis l'origine du monde et à l'heure qu'il est , à qui il a été refusé de jouer leur rôle sur le grand théâtre de l'univers ! Que d'espérances trompées, d'existences brisées, de gloires évanouies! Ah! redis ta plainte à l'histoire , elle a de quoi te répondre ; redis ta plainte à toi-même , redis-la à ce fleuve qui bouillonne à tes pieds et dont les vagues fougueuses l'emportent avec elles; redis-la à cet arbre silencieux qui te couvre de son ombre et de sa paix , à l'oiseau de l'air qui passe au-dessus de toi et dont elle ne troublera pas la gaîté; redis-la à cette nature qui te fut toujours un refuge, dont la verdure , lafraîcheur, l'inaltérable beauté te laissèrent toujours une si magique impression de repos; redis-la, la plainte, verse-la surtout avec abandon dans le sein de Dieu , de cette raison éternelle dont lu sens si bien la pré-

sence, dont ies entretiens sont si doux, si ravissans, que tu ne peux aborder sans un religieux saisissement, et dont tu n'entrevois jamais l'ineflable majesté sans éprouver je ne sais quel calme qui vient d'en-haut et qui pour un moment au moins t'inonde des délices et des joies du ciel.

Je demeurai long-temps au milieu de ces pensées avant de reprendre le sentier de mon hôtellerie située comme un nid de vautours au-dessus d'un torrent qui se précipite avec fracas dans le Rhône. Mon ame était plus tranquille , mais une secrète tristesse lui communiquait ses langueurs. J'aperçus à peu de distance du fleuve quelque chose qui ressemblait à une ruine. C'était un tombeau... Une petite colonne surmontée d'un turban brisé, couverte d'arabesques à demi effacées, et un verset du Coran dont ou ne distingue plus que le preniier mot, allah ! me firent conjecturer que c'était peul-êlre le sépulcre de l'un de ces enfans du désert dont les essaims envahirent l'Afrique, s'avancèrent jusque dans les champs de Poitiers,

et que Charles-Martel refoula au-delà des Pyrénées, dans cette Espagne où brillent encore les restes magiques de leur civilisation et de leurs arts. Je ne sais comment je me mis à penser à ce peuple , à ses guerres, à son courage, à sa galanterie, à ses joutes et à ses tournois, à ses jardins et à ses monumens qui lui survivent , à toute son histoire enchantée comme un rêve, depuis les jours glorieux du prophète jusqu'à la chute du malheureux Boabdil. Mais ce ne fut qu'une distraction qui passa comme l'éclair, et je revins bientôt à moi-même et à mes méditations habituelles. Je dis adieu à mes projets d'études, à mes espérances de bonheur, à aies pressentimens de gloire et d'amour, à toutes ces décevantes images qui me séduisirent autrefois et qui, sous la forme de songes légers, charmaient jusqu'à mon sommeil au milieu de la nuit. Ah! le dernier Maure qui , sur les hauteurs du mont Padul , prit congé pour toujours de sa cité chérie après la conquête de Grenade , et qui jeta un long et tendre regard sur les tours

abandonnées de i'Albaizyn , du Généralife et de ]'Alhambra, sur le cours gracieux du Xénil et du Douro, qui roulent des sables d'or et d'argent dans cette belle vallée de la Véga, ornée de mille fleurs, embaumée de mille parfums; ce dernier Maure exilé ne fut pas saisi d'une plus profonde mélancolie que moi. Mais aussi il ne trouva pas en luimême un courage plus ferme contre l'adversité , une résolution plus stoique de persister jusqu'au bout et de se courber sans murmure sous le bras de cette Providence qu'il croyait aveugle , que je crois éclairée, et que c'est notre gloire de comprendre en nous soumettant à ses immuables lois avec une indomptable et patiente résignation.

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