‹ Solness le constructeurChapitre 10 sur 14 · SOL · texte numérisé non relu

SOL

Il m'est bien pénible de t'entendre parler ainsi. Car, si je l'ai bâtie, c'est surtout pour toi.

(Il veut l'aider à mettre son manleau. Madame Solness ne se laisse pas faire.)

MADAME SOLNESS

Oh ! tu fais tant de choses pour moi.

SOLNESS, assez vivement.

Non, Aline, non, tu ne dois pas parler ainsi ! je ne puis le souffrir !

MADAME SOLNESS

C'est bien. Halvard, je me tairai.

SOLNESS

Et moi, je n'en démordrai pas. Tu verras que tout ira bien pour toi dans cette nouvelle maison.

MADAME SOLNESS

Oh! mon Dieu... pour moi!...

SOLNESS, s'animant.

Oui, moi, te dis-je ! Tu trouveras là tant de choses qui te rappelleront ton ancien foyer...

MADAME SOLNESS

Le foyer de mon père, de ma mère...

Tout ce qui a brûlé.

SOLNESS, dune voix sourde.

Oui, oui, pauvre Aline. Cela a été un coup bien rude, pour toi.

MADAME SOLNESS, avec une explosion de douleur.

Tu peux bâtir tout ce que tu voudras, Ilalvard,.., jamais tu ne me rendras un vrai foyer 1

138 SOLNESS

SOLNESS, traversant la chambre.

Eh bien, alors ! n'en parlons plus!

MADAME SOLNESS

Nous n'avons vraiment pas l'habitude d'en parler. Tu repousses toujours ces souvenirs.

SOLNESS, s'arrêtant brusquement et la regardant.

Moi? Et pourquoi leferais-je? Pourquoi?

MADAME SOLNESS

Oh ! je te comprends bien, Halvard. Tu tiens tant à m'épargner, et à m'excuser aussi. Tu fais tout ce que tu peux.

SOLNESS, ouvrant de grands yeux.

Toi ! Est-ce bien de toi que tu parles, Aline?

MADAME SOLNESS

Oui, c'est bien de moi.

SOLNESS, à demi-voix, et malgré lui.

Il ne manquait plus que cela.

MADAME SOLNESS

Car la vieille maison... mon Dieu! ce qui est arrivé est arrivé... Puisque ce malheur devait venir...

SOLNESS

Oui, tu as raison. On n'empêche pas...

le malheur de venir.

MADAME SOLNESS

Mais les suites de l'incendie... ces affreuses suites I... Oh! c'est cela ! c'est cela ! qui !...

SOLNESS, avec violence.

Tu ne dois pas y penser, Aline !

MADAME SOLNESS

Si, si, il faut que j'y pense. Et il faut que j'en parle, à la fin. Je n'y tiens plus. Dire que jamais je n'aurai le droit de me pardonner à moi-môme...

SOLNESS, s'écrie.

A toi-même !...

140 SOLNESS

MADAME SOLNESS

Oui, car j'avais des devoirs de deux côtés. Envers toi et envers les petits. J'aurais dû me raidir. Ne pas me laisser abattre par la peur ni par la douleur d'avoir

perdu mon foyer. (Se tordant les mains.) Ah ! si

j'avais pu, Harvard !

SOLNESS, bas, secoué d'un frisson, ets'approchant d'elle.

Aline,... il faut me promettre de ne plus jamais te laisser aller à ces pensées. Promets-le moi, dis !

MADAME SOLNESS

Oh! Dieu... Promettre... promettre I On peut tout promettre...

SOLNESS, serrant les poings et traversant la chambre.

Oh i c'est à ne pas y tenir ! Jamais de soleil ! Jamais le plus petit rayon à ce foyer !

MADAME SOLNESS

Mais ce n'est pas un foyer, Halvard.

MADAME SOLNESS

Ah ! non, tu peux bien" le dire. (Dune voix

sourde.) Et Dieu sait si tu n'as pas raison, et si cela ira mieux dans la nouvelle demeure. ..

SOLNESS

Cela n'ira jamais mieux. Ce sera toujours le même vide, le même désert, là comme ici.

SOLNESS, avec violence.

Mais alors, pourquoi l'avoir bâtie, celle maison? Peux-tu me le dire?

MADAME SOLNESS

Non, réponds toi-même.

SOLNESS, lui jetant un regard méfiant.

Que veux-tu dire, Aline ?

MADAME SOLNESS

Ce que je veux dire ?

SOLNESS

Oui, que diable î... Tu avais Pair si drôle. On dirait une arrière-pensée...

MADAME SOLNESS

Non, je t'assure que...

142 SOLN.ESS

SOLNESS, s'approchant d'elle.

Allons donc ! On sait ce qu'on sait. J'ai bons yeux et bonnes oreilles, Aline. Tu peux t'y fier 1

MADAME SOLNESS

Mais qu'y a-t-il donc, mon Dieu ?

SOLNESS, se plaçant devant elle.

Avoue que tu trouves quelque chose de sournois, d'insidieux dans chacune de mes paroles, même les plus innocentes,

Moi?

SOLNESS, riant.

Ha, ha, ha ! Cela se comprend, Aline.

Quand on doit vivre avec un homme malade...

MADAME SOLNEtS, saisi* d'angoisse.

Malade ?... Tu es malade, Halvard 1

SOLNESS, avec éclat.

Un demi-fou, quoi !... un homme qui n'a plus sa tête à lui. Eh ! oui.

MADAME SOLNESS, cherche le dossier du fauteuil p;ur s'y appuyer, puis s'assied.

Halvard... Au nom de Dieu 1...

SOLNESS

Mais vous vous trompez l'un et l'autre, le médecin et toi. Je n'en suis pas où vous croyez.

(Il va et vient dans la chambre. Madame Solness le suit anxieusement des yeux. Puis il s'approche d'elle.)

SOLNESS, tranquillement.

Au fond, je n'ai absolument rien.

MADAME SOLNESS

Non, n'est-ce pas ? Mais alors d'où te viennent ces idées?

D'où elles me viennent? C'est que, de temps, en temps, je me sens écrasé par cette terrible dette.

MADAME SOLNESS

Une dette ? Mais tu ne dois rien à personne, Halvard.

144 SOLNESS

SOLNESS, ému, baissant la voix.

Si, je suis en dette, terriblement en dette, envers toi... toi... toi, Aline.

MADAME SOLNESS, se levant lentement.

Qu'est-ce que cela signifie ? Je préfère que tu me le dises tout de suite.

SOLNESS

Mais il n'y a rien ! Je ne t'ai jamais fait aucun mal. En tout cas, pas exprès, pas consciemment... et pourtant... je sens comme une dette qui m'écrase.

MADAME SOLNESS

Une dette envers moi ?

SOLNESS

Surtout envers toi.

MADAME SOLNESS

C'est donc vrai, Halvard... tu es... tu es malade...

SOLNESS, péniblement.

C'est possible, ou du moins cela y res-

LE CONSTRUCTEUR i\o

Semble. (H regarde la porte de droite qui s'ouvre.) Ah I

voici un rayon de lumière.

(Hilde Wangel entre. Elle a légèrement modifié son costume et allongé sa jupe.)

HILDE

Bonjour, monsieur Solness !

SOLNESS, avec un signe de tête.

Vous avez bien dormi ?

HILDE

Admirablement. Comme dans un berceau. Ah !... je me suis étirée dans mon lit comme... comme une princesse.

SOLNESS, avec un demi-sourire.

Dienà votre aise, n'est-ce pas?

HILDE

Oh ! oui.

SOLNESS

Et vous avez probablement fait un rêve?

HILDE

Oui, bien sûr. Mais un vilain rêve.

146 SOLNESS

SOLNESS

Vraiment ?

HILDE

Oui. J'ai rêvé que je tombais d'un roc à pic terriblement haut. Ne rêvez-vous jamais rien de pareil, vous ?

SOLNESS

Si... quelquefois.

HILDE

C'est si émotionnant... tomber, tomber toujours...

SOLNESS

Il me semble plutôt que cela glace.

HILDE

Repliez-vous vos jambes quand cela vous rrive ?

SOLNESS

Oui, autant que je peux.

HILDF

Moi aussi.

MADAME SOLNESS, prenant son ombrelle.

Maintenant, Halvard, il faut que j'aille en ville. (A mide.) Je tâcherai de vous procurer certaines petites choses dont vous pourriez avoir besoin.

HILDE, faisant un mouvement pour se jeterà son cou.

Oh ! chère, adorable madame Solness !

Vous êtes vraiment bien gentille. Que vous êtes donc gentille !...

MADAME SOLNESS, se reculant et se dégageant.

Pas du tout. Je ne fais que mon devoir, et j'aime à m'en acquitter.

HILDE, contrariée avec une moue.

Il me semble, du reste, que je puis parfaitement me montrer dans la rue... maintenant que je me suis fait un beau costume... Vous ne trouvez pas ?

MADAME SOLNESS

Franchement, je crois qu'on se retournerait de temps ne temps.

148 SOLNESS

HILDE, avec gaminerie.

Eh bien après ? C'est cela qui m'amuserait !

SOLNESS, réprimant un mouvement d'humeur.

Oui, mais, on croirait peut-être que, vous aussi, vous êtes folle.

Folle ? Y a-t-il donc tant de fous dans cette ville ?

SOLNESS, indiquant son front.

En voici toujours un devant vous,

HILDE

Vous?... monsieur Solness.

MADAME SOLNESS

Voyons... mon cher Harvard... voyons.

SOLNESS

Vous ne l'avez pas encore remarqué ?

HILDE Non, Vraiment. (Se ravisant, avec un demi-sourire.)

Cependant, si i Peut-être bien, tout de même

SOLNESS

Tu entends, Aline?

MADAME SOLNESS

Et qu'avez-vous donc remarqué, mademoiselle Wangel?

HILDE

Je ne le dirai pas.

Si, dites-le.

HILDE

Non, non... Je ne suis pas si folle que cela.

MADAME SOLNESS

Quand vous resterez seuls, Mlle Wangel et toi, elle te le dira, Halvard.

SOLNESS

Vraiment?... Tu crois?...

MADAME SOLNESS

Oui, oui... Tu la connais depuis si longtemps, depuis son enfance, m'as-tu dit.

(Elle sort par la porte de gauche.)

150 SOLNESS

HILDE, après un court silence.

Elle ne peut pas me souffrir, votre femme ?

SOLNESS

Auriez-vous remarqué quelque chose?

HILDE

Ne vous en êtes-vous pas aperçu vousmême?

SOLNESS, évitant de répondre.

Aline est devenue si sauvage depuis quelques années !...

Vraiment?

SOLNESS

Mais, si vous la connaissiez mieux...

elle est si gentille... si bonne, au fond...

HILDE, avec impatience.

Si c'est vrai, pourquoi a-t-elle donc parlé de devoir, comme elle l'a fait tout à l'heure?

SOLNESS

De devoir?

LE CONSTRUCTEUR loi

HILDE

Quand elle a dit qu'elle allait m'acheter quelque chose. C'est son devoir, a-t-elle ajouté. Ah ! je ne puis souffrir ce vilain mot, cet odieux mot !

SOLNESS

Pourquoi donc?

HILDE

Il est si pointu, si aigu, si froid. Devoir, devoir, devoir ! On dirait des coups d'épingle, ne trouvez-vous pas ?

SOLNESS

Hem !... je n'y ai jamais réfléchi.

Bien sûr que oui ! Et, si elle était aussi bonne... que vous l'affirmez,... elle ne parlerait pas ainsi.

SOLNESS

Mais, bon Dieu, que vouliez-vous donc qu'elle die?

HILDE

Elle aurait pu me dire qu'elle faisait cela

152 SOLNESS

parce qu'elle m'aimait bien. Quelque chose de bon, d'aimant, de cordial!

SOLNESS, la regardant.

C'est ainsi que vous voulez qu'on vous parle?

HILDE

Oui, c'est ainsi. (Elle fait le tour de la chambre, s'arrête devant l'armoire à livres et regarde les volumes.)

Vous avez beaucoup de livres, dites donc.

SOLNESS

Oui, j'en ai une petite collection.

HILDE

Les lisez-vous, tous ces livres?

SOLNESS

J'ai essayé de le faire, dans le temps. Et vous, lisez-vous beaucoup?

Ah! non. Plus jamais, jamais! J'aurais beau lire, le sens m'échapperait toujours.

SOLNESS

C'est justement ce qui m'arrive

(Hilde recommence à marcher ; puis elle s'arrête devant la petite table, ouvre le portefeuille et regarde les dessins.)

HILDE

C'est vous qui avez dessiné tout cela?

SOLNESS

Non, c'est un jeune homme qui travaille dans mon atelier.

HILDE

Un jeune homme que vous avez formé?

SOLNESS

Eh oui ! Il a sans doute appris quelque chose chez moi.

HILDE, s'asseyant.

Il doit être bien habile, hein? (Regardant un dessin.) Est-ce vrai, dites?

SOLNESS

Oh ! pas tant que cela. Assez pour m'être utile...

Si î II doit être excessivement habile.

154 SOLNESS

SOLNESS

Sont-ce ces dessins qui vous le font croire ?

EILDE

Quoi? Ce barbouillage? Non! mais, puisqu'il a étudié chez vous...

SOLNESS

Ah ! c'est cela!... Il y en a eu plus d'un qui ont étudié chez moi... sans en être devenus plus forts.

HILDE, le regardant et secouant la tête.

Eh bien, vraiment! que je meure si je vous croyais si bête !

SOLNESS

Si bête ? vous me croyez donc bête ?

HILDE

Oui, en vérité. Pour perdre votre temps à instruire tous ces étourneaux...

SOLNESS, ébahi.

Comment? Qu'y a-t-il de si extraordinaire ?

HILDE, se lève et dit, moitié plaisantant, moitié sérieusement:

Allons donc, monsieur Solness ! A quoi bon? Vous seul devriez avoir le droit de bâtir. Voilà?

SOLNESS, malgré lui.

Hilde!...

EILDE

Eh bien?

SOLNESS

D'où vous viennent ces idées?

HILDE

Les croyez-vous donc si folles ?

SOLNESS

Non, ce n'est pas cela. Mais il faut que je vous dise quelque chose.

HILDE

Quoi?

SOLNESS

Je suis là tout le temps... à retourner silencieusement dans ma tête... la pensée que vous venez d'exprimer.

iuG SOLNESS

HILDE

Il me semble que c'est tout naturel.

SOLNESS, la regardant avec une certaine inquiétude.

Et vous l'avez tout de suite remarquée, ma préoccupation?

HILDE

Pas du tout.

SOLNESS

Mais... quand vous disiez que vous me trouviez... dérangé sur un point?

HILDE

Oh ! je pensais à tout autre chose,

SOLNESS

A quoi?

HILDE

Qu'est-ce que cela peut vous faire?

SOLNESS, arpentant la chambre.

Rien... rien... Peu importe !... (il s'arrête

devant la fenêtre du coin.) Venez ici, que je VOUS

montre quelque chose.

HILDE, s'approchant de lui.

Quoi donc?

SOLNESS

Vous voyez... là, dans le jardin?

Eh bien?

SOLNESS, indiquant du doigt.

Là, devant vous, toutes ces pierres?...

HILDE

La nouvelle maison?

SOLNESS

Oui, celle qu'on construit et qui est presque achevée.

HILDE

Elle a une très haute cour, à ce qu'il me semble.

SOLNESS

L'échafaudage est encore debout.

HILDE

C'est votre nouvelle maison, cela ?

133 SOLNESS

SOLNESS

Oui.

HILDE

Celle où vous comptez vous transporter bientôt?

SOLNESS

Oui.

HÏLPE, le regardant.

Y aura-t-il des chambres d'enfant, là aussi?

SOLNESS

Trois, comme ici.

HILDB

Et pas d'enfants?

SOLNESS

Il n'y en aura jamais.

HILDE, avec un demi-sourire.

Eh bien? n'est-ce pas comme je vous le disais?

SOLNESS

Quoi?

HILDE

Que vous êtes tout de même... un peu... fou?...

S0LNE5S

C'est donc là ce qui vous a frappée?

HTLDE

Oui, ce sont toutes ces chambres d'enfant où je suis logée.

SOLNESS, baissant la voix.

Nous avons eu des enfants,... Aline et moi.

HILDE, le regardant, saisie.

Vous avez eu ?.. .

SOLNESS

Deux petits garçons du même âge.

HILDE

Des jumeaux?...

SOLNESS

Oui, des jumeaux?... Il y a près de treize ans..,

160 SOLNESS

EILDE, avec ménagement.

Et ils sont tous les deux?... Ils ne sont plus, les petits jumeaux?...

SOLNESS, avec une émotion contenue.

Nous ne les avons gardés qu'une quinzaine de jours. Pas même autant. (Avec éclat.) Oh ! Hilde, que vous avez bien fait de venir ! Quel bonheur pour moi! Enfin, j'ai à qui parler!

HILDE

Ne pouvez- vous donc pas lui parler,... à elle?

Pasde cela. Pas comme jele voudrais....

comme j'ai besoin d'en parler. (Soupirant.) Ni de cela, ni de tant d'autres choses !

HILDE, d'une voix contenue.

Est-ce là tout ce que vous pensiez en disant que vous aviez besoin de moi?

SOLNESS

Cela avant tout. Hier, du moins. Car aujourd'hui je ne suis plus sûr.., (Sïnterrom-

pant.) Venez, Hilde, asseyons-nous. Mettezvous sur le sofa, de façon à avoir le jardin devant vous.

(Hnde s'assied dans un coin du sofa.)

SOLNESS, approchant une chaise.

Êtes-vous disposée à écouter ce que je vais vous dire?

HILDE

Ch ! j'ai grand envie de vous écouter.

SOLNESS, s'asseyant.

En ce cas, je vous dirai tout.

HILDE

Voilà. Je suis assise. J'ai le jardin et vous devant les yeux. Voyons, parlez!

Vite!

OlNESS, indiquant du doigt le jardin, par la fenêire du coin

Là-bas, sur la hauteur, là où vous voyez la nouvelle maison.

HILDE

Eh bien?

162 SOLNESS

SOLNESS

C'est là qu'Aline et moi avons passé les premières années de notre mariage. Il y avait là une vieille maison ayant appartenu à sa mère. Nous en avions hérité, ainsi que de ce grand jardin.

HILDB

Avait-elle une tour, cette maison î

SOLNESS

Non. C'était, à l'extérieur, une grande, sombre et vilaine bâtisse en bois. Mais, intérieurement, tout y était confortable et cossu.

HILDE

Vous l'avez abattue, cette vieille baraque.

SOLNESS

Non. Elle a brûlé.

HILDE

Entièrement?

Oui.

HILDE

Cela a-t-il été un grand malheur pour vous?

SOLNESS

C'est selon. Comme constructeur, je suis parti de là pour faire mon chemin.

HILDE

Mais alors?

SOLNESS

C'est arrivé quelques jours après la naissance de nos deux petits garçons.*.

HILDE

Des petits jumeaux...

SOLNESS

Ils étaient si frais, si gaillards, en venant au monde. Et ils grandissaient à vue d'œil, c'était un vrai plaisir.

HILDE

Les petits enfants grandissent si vite, les premiers jours.

SOLNESS

C'était le plus beau spectacle du monde

161 SOLNESS

que de voir Aline couchée entre les deux petits. Mais voici qu'une nuit le feu prit.

HILDE, tout émue.

Qu'arriva-t-il? Dites? Y eut-il quelqu'un de brûlé?

SOLNESS

Non, tout le monde a été heureusement sauvé.

HILDE

Mais alors?...

SOLNESS

La peur avait terriblement ébranlé Aline. L'alarme.... la fuite précipitée.... et cela par une nuit glacée. . . Car il fallut les emporter comme ils étaient, tous les trois, Aline et les petits.

JlILBE

Et ils n'ont pu supporter cela?...

SOLNESS

Si, mais Aline fut atteinte d'une fièvre de lait. Elle voulut absolument les nourrir

quand même. C'était son devoir, disaitelle. Alors, les deux pauvres petits... (Se tordant les mains.) Oh !...

Ils n'y ont pas résisté?

SOIHESS

Non. Ils n'y ont pas résisté. Cela lésa emportés.

HILDE

Vous en avez horriblement souffert?

SOLNESS

Oui, j'en a bien souffert, mais Aline

encore plus, Oh! mille fois. (Serrant les poings

avec une sourde rage.) Et dire que de pareilles choses peuvent se passer dans ce monde!

(D'une voix ferme et brève.) Du jOUT OU je les ai perdus, je n'ai plus bâti d'églises qu'à contrecœur.

HILDE

En ce cos, cela vous a sans doute répugné de construire la tour de notre église?

166 SOLNESS

SOLNESS

En effet. Et je me souviens de ma joie, le jour où je l'eus achevée.

HILDE

Je m'en souviens aussi.

Et maintenant... je n'en bâtis jamais... plus jamais! Ni églises, ni clochers.

HILDE, hochant la tête.

Rien que des maisons, pour servir de demeure aux hommes ?

SOLNESS

Des foyers, Hilde.

HILDE

Oui, mais des foyers surmontés de hautes tours et de flèches.

SOLNESS

De préférence, c'est vrai. (D'un ton plus léger.) Oui, voyez- vous... c'est comme je vous l'ai dit... Cet incendie, j'en ai tiré grand profit. Comme constructeur, s'entende

HÏLDE

Pourquoi ne vous intitulez-vous pas architecte, comme les autres?

SOLNESS

Je n'ai pas assez étudié pour cela. Presque tout ce que je sais, je l'ai appris tout seul.

HILDE

Gela ne vous a pas empêché d'arriver.

Grâce à l'incenaie, oui. J'ai converti presque tout le jardin en terrain à bâtir, et j'en ai fait des lots, où j'ai construit des villas h ma fantaisie. Depuis, tout a marché comme sur des roulettes.

HILDE, le scrutant du regard.

Vous devez être un homme bien heureux, vous, quand on y songe.

SOLNESS, dont le front s'est rembruni.

Heureux ! vous dites cela, vous aussi, comme les autres!

163 SOLNESS

HILDE

Oui, il me semble qu'on peut le dire. Si vous cessiez seulement de penser à ces deux petits enfants...

SOLNESS, lentement.

Ces deux petits enfants... Il n'est pas facile de les oublier.

HILDE, avec hésitation.

Vous préoccupent-ils si fort jusqu'à présent... après tant, tant d'années?

SOLNESS, sans répondre, la regardant fixement.

Un homme heureux, avez-vous diL..

Comment? Ne l'êtes-vous pas,... à part cela?

SOLNESS, continuant a la regarder.

Quand je vous parlais de cet incendie... hem!...

HILDE

Eh bien?

SOL>'ESS

Ne vous est-il pas venu une idée, une idée qui vous aura spécialement frappée?

HILDE, réfléchissant en vain.

Non. Qu'est-ce que ce serait?

SOL^ESS, sourdement, mais en appuyant sur les mots.

C'est à cet incendie que je doi d'avoir pu donner des foyers aux hommes, de leur avoir construit des demeures claires, où Ton est bien, où il fait bon vivre, où père, mère et enfants passent leur existence dans la joyeuse certitude qu'on est vraiment heureux d'être de ce monde, et surtout de s'appartenir les uns aux autres.... dans les petites choses comme dans les grandes.

HILDE, vivement.

Mais n'est-ce donc pas un grand bonheur pour vous, que d'avoir construit d'aussi doux foyers ?

Songez, Hilde, à ce que je l'ai payé, ce

170 SOLNESS

bonheur, à l'effroyable prix qu'il m'a coûté!

HILDE

Vous est-il donc impossible de vaincre ce souvenir?

SOLNESS

Oui, cela m'est impossible. Pour arriver à donner ces foyers aux autres, il m'a fallu renoncer... renoncer pour toujours à en posséder un moi-même. Je parle d'un foyer où il y ait des enfants... où père et mère puissent vivre heureux.

HILDE, avec ménagement.

Y avez-vous vraiment renoncé? Et pour toujours, dites-vous?

SOLNESS, hochant lentement la tête.

Oui, tel a été le prix de ce qu'on appelle mon bonheur, (il respire péniblement.) Ce bonheur, Hilde.... ce bonheur, je n'ai pu l'obtenir à moins.

HILDE

Mais dans l'avenir?...

SOLNESS

Jamais. Non. Jamais. Toujours grâce à cet incendie et à la maladie d'Aline, qui en a été la suite.

HILDE

Mais alors pourquoi toutes ces chambres d'enfant ?

SOLNESS, gravement.

N'avez-vous jamais remarqué, Hilde, qu'il y a dans l'impossible quelque chose.. . qui sollicite et qui attire?

HILDE, réfléchissant.

Dans l'impossible. (Avec animation.) Je crois bien î Vous connaissez cela, vous aussi?

SOLNESS

Oui, je connais cela.

HILDE

îl y a donc aussi de la sorcellerie cri vous ?

SOLNESS

De la sorcellerie ? Que voulez-vous dire?

172 SOLNEÎS

HILDE

Je ne trouve pas d'autre mot.

SOL>'E5S, se levant.

Non, non, c'est peut-être juste. (Avec violence.) Mais ne devient-on pas sorcier à la longue.... quand on a comme moi cette chance constante en tout ! en tout I

HILDE

Que voulez-vous dire?

SOLNESS

Écoutez-moi bien, Hilde : tout ce que j'ai réussi à faire, à bâtir, à créer, à rendre beau, solide et doux à habiter,... et noble cependant... .Serrant les poings.) Oh ! n'est-ce pas terrible à penser ?

HILDE

Quoi donc?

SOLNESS

Tout cela, j'ai dû l'acheter, le payer, pas avec de l'argent, mais avec du bonheur humain. Non seulement avec mon propre bonheur, mais aussi avec le bonheur

d'autrui. Oui, oui, Hilde, c'est ainsi ! Voilà le prix que m'a coûté ma situation d'artiste,... et ce n'est pas tout. Tous les jours de la vie, je vois comment on paie pour moi, encore et toujours !

HILDE, se levant et le regardant fixement.

C'est à elle que vous pensez en disant cela.

SOLNESS

Oui. C'est surtout à Aline que je pense. Car Aline avait aussi sa vocation, tout

Comme moi. (Avec un tremblement dans la voix.) Mais

il a fallu que cette vocation fût abîmée, brisée, et détruite..., pour que j'arrive, moi,... à une espèce de triomphe. Car il faut que vous sachiez qu'Aline aussi était un architecte à sa manière.

HILDE

Elle? un architecte?...

SOLNESS, secouant la têt».

Il ne s'agissait pas, bien entendu, de bâtir, comme moi, des maisons et des tours.

174 SOLNESS

HILDE

De quoi s'agissait-il donc?

SOLNESS, avec émotion.

De construire de petites âmes d'enfants, Hilde, des âmes d'enfants fortes, nobles et belles, qui pussent devenir des âmes d'hommes, droites et élevées. Tels étaient les talents d'Aline... Et tout cela est à terre. Cela ne sert plus, cela ne peut plus servir. Jamais,... à rien. Gomme les décombres d'une maison brûlée.

HILDE

Oui, mais si même il en était ainsi?...

SOLNESS

Il en est ainsi. Je le sais ! je le sais 1

Fort bien ; mais tout cela n'est pas de votre faute.

SOLNESS, la regardant fixement et hochant lentement la tète.

Ah ! c'est là, voyez-vous, c'est là fa terrible question, le doute qui me travaille nuit et jour.

HILDE

Ce que vous venez de dire ?

SOLNESS

Oui, supposez un instant que je sois fautif.... d'une façon ou d'une autre.

HILDE

Vous !... Fautif de l'incendie?...

SOLNESS

De tout ce qui est arrivé. Et peut-être... innocent tout de même.

HIL»E, le regardant d'un œil soucieux.

Oh! monsieur Solness ! Pour parler ainsi... il faut qu'eu réalité vous soyez malade!

SOLNESS

Hem !... je crois que, sous ce rapport, je ne me remettrai jamais.

(Ragnar Brovik ouvre avec précaution la petite porte du coio de gauche. — Hilde arpente la chambre.)

RAGNAR, apercevant Hilde.

Oh !... excusez-moi, monsieur Solness...

(D veut se retirer.)

176 SOLNESS

SOLNESS

Non, non, attendez un peu. Il vaut mieux en finir.

RAGNAR

Oh ! ... je le voudrais bien ?

SOLNESS

Votre père ne va donc pas mieux, à ce que j'entends dire?

RAGNAR

Mon père baisse d'instant en instant.

Et cela m'engage à vous supplier avec d'autant plus d'insistance, d'écrire sur une de ces feuilles quelques bonnes paroles!... quelque chose que je puisse montrer à mon père avant qu'il...

SOLNESS

Je ne veux plus que vous me parliez de tous ces dessins !

RAGNAR

Les avez-vous regardés ?

SOLNESS

Oui,... je les ai regardés.

RAGNAR

Et ils ne valent rien ? Et je ne vaux rien non plus ?

SOLNESS, évitant de répondre.

Ecoutez, Ragnar, restez chez moi. Vous poserez vous-même vos conditions. Vous épouserez Kaia. Vous n'aurez pas de soucis. Peut-être même serez-vous heureux.

Mais renoncez à travailler pour votre propre compte.

RAGNAR

Oui, oui, je retournerai chez moi porter votre réponse à mon père. Je le lui ai promis... Faut-il vraiment que je dise cela à mon père, avant qu'il meure?

SOLNESS, avec agitation.

Eh î dites-lui... dites-lui ce que vous voudrez. Vous ferez mieux de ne rien lui dire du tout ! (Avec éclat.) Je ne puis agir autrement, Ragnar !

RAGNAR

En ce cas puis-je emporter les dessins ?

178 SOLNESS

SOLNESS

Oui, emportez-les ! Ils sont là, sur la table.

RAGNAR, se dirigeant ver» la table.

Merci.

HILDE, mettant la main sur le portefeuille

Non, non, laissez-les là.

SOLNESS

Pourquoi ?

HILDE

Je veux les voir.

SOLNESS

Mais vous les avez déjà vus. (A i agnar.) Allons ! laissez-les là.

RAGNAK

Volontiers.

SOLNESS

Et retournez vite auprès de votre père,

RAGNAR

Puisque vous me le permettez.. .

SOLNESS, avec une sorte de désespoir.

Il ne faut pas me demander l'impossible, Ragnar ! Vous entendez, Ragnar... il ne le faut pas !

RACSAR

Non, excusez-moi.

(Il salue et se retire par la porte du coin. — Hilde va s'asseoir sur une chaise près de la glace )

HILDE, regardant Solness d'un air fâché.

C'est bien mal, ce que vous venez de faire.

SOLNESS

Ah ! vous le croyez aussi?

HILDE

Oui, c'est bien vilain. C'est dur, c'est méchant, et c'est cruel.

SOLNESS

Oh ! vous ne voyez pas où j'en suis.

HILDE

C'est égal... Non, vous ne devriez pas agir ainsi.

180 SOLNESS

SOLNESS

Tout à l'heure, vous disiez vous-même que, seul, je devrais avoir le droit de bâtir.

HILDE

Je puis dire cela, mais pas vous.

SOLNESS

Ce serait surtout à moi de le dire. Songez au prix que ma place m'a coûté.

HILDE

Je sais bien ! Elle vous a coûté la joie du foyer, comme vous dites, et tout ce qui s'ensuit.

SOLNESS

Sans compter la paix de mon âme.

HILDE, se levant.

La paix de votre âme ! (D'un ton pénétré.) Oui, oui, vous avez raison... Pauvre monsieur Solness î C'est vrai! Vous vous figurez que...

SOLNESS, riant doucement.

Rasseyez-vous donc, Hilde. Vous allez entendre quelque chose de drôle.

HILDE, s'assied, étonnée et attentive.

Quoi donc?

SOLNESS

Au premier abord, cela a l'ail d'une petite plaisanterie. Figurez-vous qu'il s'agit tout simplement d'une fente dans un tuyau de cheminée.

HÎLDB

Et voilà tout?

Pour commencer, oui.

(Il approche une chaise de celle de Hilde et s'assied.) HILDE, avec impatience, en tambourinant sur ses genoux.

Vous dites : une fente dans un tuyau de cheminée?.,.

SOLNESS

Je l'avais remarquée longtemps, très longtemps avant l'incendie. Chaque fois que je montais au grenier, j'allais voir si elle n'avait pas disparu.

HILDE

Et vous la retrouviez toujours?

132 SOLNESS

SOLNESS

Oui, car j'étais seul à la connaître.

HILDE

Vous n'aviez prévenu personne?

SOLNESS

Non.

HILDE

Et vous n'avez pas songé à faire réparer la cheminée.

SOLNESS

Si... .j'y ai bien songé.... mais c'est tout. Chaque fois que je voulais m'en occuper, c'était comme si quelque chose m'eût retenu de force. Pas aujourd'hui, pensais-je.

Demain. Et il n'y eut jamais rien de fait.

HILDE

Mais pourquoi cette lambinerieî

SOLNESS Parce que j'avais Une idée. (Lentement, contenant sa voix.) Par cette fissure, la fortune pouvait m'arriver.

HILDE, regardant fixement devant elle.

0!i ! que cela devait être émotionnant !

SOLNESS

Il m'était impossible, — oui, impossible d'agir autrement. Je trouvais cela si simple, si naturel. Je voulais que cela arrivât en hiver.... un peu avant midi. Nous serions dehors avec Aline. Nous ferions une partie de traîneau ensemble. A la maison, les gens auraient fait un bon feu.

HILDE

Oui, caria journée serait très froide..,

SOLNESS

Une forte gelée, oui. Ils auraient fait un bon feu pour le retour d'Aline.

HILDE

... Oui est naturellement frileuse.

SOLNESS

Oui, elle est frileuse. Et ce serait en rentrant que nous verrions une fumée...

HILDE

Une fumée seulement ?

134 SOLNESS

SOLNESS

D'abord. Mais à peine aurions-nous atteint la porte du jardin, que toute la baraque serait en flammes... Voilà comment je voulais que cela vint.

HILBE

Mon Dieu ! pourquoi n'est-ce pas arrivé ainsi !

SOLNESS

Oui, Hilde, pourquoi?

I1ILDE

Mais êtes-vous bien sûr que ce fut cette petite fente dans la cheminée qui ait causé l'incendie?

SOLNESS

Au contraire: je suis certain qu'elle n'y a été pour rien.

EîLDE

Gomment cela ?

SOLNESS

Il est parfaitement établi que le feu a

éclaté dans une garde-robe, située à l'extrémité opposée de la maison.

HILDE

Mais alors que me chantez-vous là, avec votre cheminée ?

SOLNÏSS

Me permettez-vous d'aller jusqu'au bout, Hilde?

HILDE

Allez, pourvu que vous disiez des choses raisonnables.

SOLNESS

J'essaierai.

(11 rapproche encore sa chaise de celle de Hilde.) HILDE

Voyons, dites tout.

SOLNESS, d'un ton confidentiel.

Ne croyez-vous pas comme moi, Hilde, qu'il y a certains élus, certains hommes à part qui ont reçu la grâce, la faculté, le pouvoir de souhaiter une chose, de la dési-

186 SOLNESS

rer, delà vouloir... avec tant d'âprcté... si impitoyablement.., qu'à la fin ils l'obtiennent. Le croyez-vous?

HILDE, avec une singulière expression dans les yeix.

S'il en est ainsi, on verra, un jour... si je suis du nombre de ces élus.

SOLNESS

Ces puissants effets, on ne les obtient pas seul. Oh! non... Pour y arriver, il faut avoir des aides, des serviteurs. Ceux-ci ne se présentent pas d'eux-mêmes. Il faut les appeler avec persistance pour qu'ils arrivent. Les appeler en pensée, vous comprenez.

HTLDE

Qu'est-ce donc que ces aides, que ces serviteurs ?

sol::ess

Nous en parlerons une autre fois. Pour le moment, ne nous occupons que de cet

incendie.

ffll ---

HILDE

Croyez-vous que, si vous ne l'aviez pas désiré, il eût éclaté tout de même?

SOLNESS

Admettons que la maison eût appartenu au vieux Knut Brovik, jamais elle n'aurait brûlé si à propos. C'est certain. Car il ne sait pas, lui, appeler à son secours les aides, ni les serviteurs. (Use 1ère très a^té.) Vous voyez bien, Hilde, que c'est tout de même ma faute si la vie des deux petits a été sacrifiée. Et puis, n'est-ce pas à moi qu'Aline doit de n'être pas ce qu'elle aurait pu, ce qu'elle aurait dû devenir... etce qu'elle aurait voulu être.

HILDE

Mais puisque ce sont ces aides et ces serviteurs qui...

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