‹ Solution de grands problèmesChapitre 10 sur 69 · CHAPITRE VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL

CoBlinuation du chapitre précèdent.

Le principe créateur, diversement nommé dans les cosmogonies anciennes , s'appelle indifféremment , dans les écoles de Kant , Ficlitc, Schelling, Hegel , Herder , etc. ÏJhsoIu , le Un , le Grand- Tout, Vidée, YEtre, le Moi absolu j Dieu.

Cet Absolu , éternel , infini , impérissable , a l'idée de lui-même , mais une idée encore trop confuse pour qu'il la conçoive pleinement. Fu- I ieusement curieux, comme on peut bien se l'imaginer , de savoir ce qu'il est et ce qu'il vaut , il s'efforce d'éclaircir , de développer celte idée, afin de connaître au juste tout ce qui est contenu dans son moi. Que fait-il pour y réussir? Ce que nous faisons nous-mêmes quand nous voulons développer

une idée qui nous tourmente ; nous cherchons à la formuler en la posant sur le papier en face de notre esprit. Cette première ébauche rend-elle mal notre pensée? nous la changeons et nous ne cessons d'effacer et d'écrire jusqu'à ce que rencontrant l'expression parfaite de notre idée, nous puissions dire : Enfin m'y voilà ; je suis au fond de ma pensée.

De même, Dieu ou l'Absolu, mu par le désir de se connaître , est éternellement occupé à pousser sa pensée au dehors , à s'objectiver à luimême , ou (pour parler transcendentalement) à se poser en face de lui , comme non-lui. Comme il est esprit et matière (au moins en puissance), son être intellectuel s'est déployé en une muUitude d'intelligences, son unité matérielle s'est fractionnée en une infinité de substances sensibles.

Qu'est-ce que l'univers dans ce système? C'est une évolution divine, un acte par lequel l'Absolu se déroule, s'étale aux regards de son intelligence afm de s'inventorier.

Les hommes ne sont point, comme ils ont eu jusqu'ici la bonhomie de le croire, des individus jouissant réellement de lem- moi personnel. Leur esprit n'est qu'une des formes multiples de l'esprit

infini : leur corps , comme tous les corps ^ n'est qu'une pure modalité de la matière universelle. En un mot , le genre humain , les animaux , les végétaux, les minéraux , transformations diverses de l'essence divine, ne sont que des formules dans lesquelles Dieu cherche à se contempler, à lire son moi.

Malheureusement ces formules^ fruit d'un premier jet , sont incomplètes et rendent mal la pensée divine. De là dans l'éternel écrivain un continuel efifort pour modifier, perfectionner son thème. Les révolutions incessantes du monde moral et physique n'ont d'autre but que de faire triompher l'^Je'e en la dégageant de ses vieilles formes , et de la porter à sa manifestation la plus large. Si ces opérations sont longues et douloureuses , si par fois Dieu , pour effacer plus vite une page qui lui déplaît , y jette un gios pâté de sang humain^ gardons-nous de pleurer à la manière des petits esprits.

Toute destruction violente est un progrès. Quand Dieu efface aussi brusquement une phrase mal sonnante, c'est pour en écrire une plus heureuse. Qui sait si ce ne sera pas la dernière , si formulant complètement l'idée divine , elle n'im-

mobilisera pas éternellement le Dieu-Univers dans l'extatique contemplation de lui-même!

Il est vrai que, si avant celte époque bienheureuse, la guillotine , la mitraille ou l'impuissance de vivre plus longtemps anéantit notre moi personnel , on ne voit guère comment nous pourrons participera la félicité du Grand-Tout : mais périsse l'égoïsme ! L'humanité subsistera alors dans nos neveux , qui grâce à la perfection de leur inteUigence, réfléchissant l'idée de l'Absolu, seront conservés avec le même soin que nous donnons aux feuilles savantes qui formulent dignement nos pensées ^

Voilà bien la théorie fondamentale du panthéiste moderne , ou de la philosophie transcendante et progressive j sous quelque forme et quel-^

1 Toutefois, cela n'est pas très-certain. Il serait bien possible que Dieu, après avoir assez lu sa formule pour graver dans sa me'moire la conscience de son moi, en usât enfin avec elle comme les auteurs en usent souvent avec leurs manuscrits dès qu'ils ont obtenu l'honneur de l'impression. Et n'est-ce pas ce fatal de'noûment que la philosophie transcendante semble prophétiser , quand elle nous dit en style sibyllin , que V Absolu, après s être déployé en formes multiples, se reploie vers V unité, tend à se reconstituer dans V unité?

que nom qu'elle se produise. J'adjure tous ceux qui ont eu, comme moi. la patience et le courage de poursuivre ce fantôme hideux à travers les ténèbres où il se cache , de nous dire s'il y a infidélité dans l'esquisse que je viens d'en faire.

Si l'on me demande maintenant comment cette horrible niaiserie a trouvé en Allemagne et ailleurs tant de partisans à la plupart desquels on ne saurait refuser une dose peu commune de talent et de connaissances^ j'en donnerai deux raisons.

La première est toute chrétienne. — Quand un homme , élevé au sein de la lumière évangélique , ose dans son orgueil repousser la philosophie simple et sublime que Jésus-Christ est venu nous enseigner au prix de son sang, l'Esprit de Dieu sort de cette tête coupable , et le démon de la bêtise est appelé à y trôner en vertu de cette loi divine : Quiconque s' élèvera sera humilié.

Contemplez ces archanges de la milice catholique , dont la chute fait encore saigner nos cœurs. Dans le bourbier infect où ils se traînent depuis qu'ils ont perdu les ailes de la foi , ils fatiguent autant la pitié qu'ils avaient autrefois fatigué l'ad-

mira lion. Au fond de leurs brochures qu'on dirait écrites à la lueur des gouffres infernaux , que voit-on? un luxe d'absurdités qui tient le lecteur perpétuellement suspendu entre l'indignation et le rire.

L'autre raison du succès des doctrines pauthéistiques demande un chapitre.

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