CHAPITRE V
Solution du panthéiste. — Ce que c'est que le panthéisme.
Si l'on ne savait pas qu'il n'y a point de folie trop forte pour l'orgueil , quand il s'agit d'échapper à Dieu , on ne concevrait jamais comment le panthéisme a pu se loger dans des têtes humaines.
Un philosophe chrétien a dit à l'homme criminel ; a Veux-tu échapper à Dieu? jette-loi dans ses bras ^ » Le panthéiste a jugé qu'il valait mieux se jeter dans l'essence divine. Je suis Dieu , une fraction de Dieu , a-t-il dit ; comment pourraitil me frapper sans que les coups retombent sur lui-même?
1 Vis fugere à Deo? fuge ad Deam. (S. Augustin.)
Quand , par maintes spéculations transcendantes , une intelligence s'est assez endurcie aux absurdités pour confondre son chétif moi individuel avec le moi infini ; quand elle a pu sérieusement composer de toutes les unités intellectuelles et matérielles Tunité absolue, de toutes les existences ^successives l'éternité , de ions les êtres imparfaits, passagers, corruptibles, l'être incorruptible , immuable , infini ; quand mais je
vois bâiller les trois quarts de mes lecteurs , peu versés , à ce qu'il paraît, dans le système panthéistique, bien qu'il soit au fond de toutes les erreurs religieuses, philosophiques, politiques, littéraires et artistiques de notre siècle. Essayons donc de le leur faire connaître en peu de mots. Exposer ici , c'est réfuter.
Jusqu'à ces derniers temps , tous les philosophes qui s'occupaient, sans théophobie, de l'origine de l'univers, finissaient par rendre hommage au système, ou plutôt au fait de la création : Dieu dit, et tout commença d'être : — « Système si grand , s'écriait J.-J. Rousseau , si consolant , si sublime , si propre à élever l'ame et à donner une base à la vertu , système si frappant , si lumineux, si simple, système offrant moins de
choses incompréhensibles à l'esprit humain, qu'on n'en trouve d'absurdes dans tous les autres ! »
Alors, il est vrai, on ne comprenait pas mieux que de nos jours comment la puissance infinie avait fait passer l'univers du néant à l'être ; mais c'était un fait certifié par le témoignage divin , certifié encore par la raison, qui démontrait sans peine l'insubsistance de toute autre hypothèse. On croyait donc à la création, et l'on n'en rougissait pas, attendu ces deux axiomes éminemment philosophiques : l°Une intelligence infinie peut faire bien des choses qu'une intelligence bornée ne saurait concevoir ; 2" Le privilège de ne rien croire n'appartient qu'à la bête.
Si la raison, naturellement peu friande de mystères , continuait à demander comment Dieu pouvait faire d'êtres possibles des êtres réels , et comment ces êtres pouvaient être de Dieu, par Dieu, sans être un avec Dieu ; on lui répondait ; Petite sotte, rentre en toi-même, et tu y trouveras des phénomènes analogues à la création. Chaque jour ton intelligence frappée de l'idée d'un objet purement possible, par exemple, d'un discours, d'un tableau, d'une statue, se hâte de le réaliser au dehors par la parole, le pinceau^ le ciseau.
Ces objets qui n'existent que par toi, sont cependant distincts de toi , distincts de l'idée dont ils sont l'expression , distincts de l'intelligence qui les a conçus , de la volonté qui les a librement produits. Après cela, refuseras-tu de croire que l'Etre infini, par la puissance de son Verbe, a pu librement réaliser une partie des êtres idées par son intelligence, et que ces êtres sont de lui , par lui , en lui, sans être lui ?
Cette philosophie cosmogonique n'était pas si mal, comme on voit ; mais aux yeux de l'orgueil, qui a la prétention de tout faire , elle avait le défaut capital d'être toute faite. Il lui en follait donc une sortie de son propre fonds ; et comme le fonds de l'orgueil est bêtise , à la théorie si rationnelle de la création il substitua la théorie si vieille et si bête de Vémanation, Théorie bien vieille en effet, puisque c'est la première qui s'est présentée à l'esprit humain non éclairé par la lumière divine. En effet, la plupart des philosophes de l'antiquité, privés de l'idée humainement introuvable , quoique si simple , de la création , crurent que les êtres étaient sortis de l'Etre Suprême , ou par génération, comme l'enfant sort du sein de la mère , ou par éclosion , comme le
poulet s'échappe de Tœuf, ou par évolution, comme l'arbre se développe à la surface du sol qui en recèle le germe.
Conception stupide , qui donna naissance aux monstrueuses cosmogonies de l'Egypte, de l'Inde, de la Grèce, et que les penseurs d'Outre -Rhin reproduisent de nos jours sous le nom de Science de V absolu , ou de philosophie transcendante.
Oui , quelque épais que soient les nuages derrière lesquels Kant et ses disciples aiment à se retrancher, partout à travers leur prétentieuse terminologie on voit percer la bêtise des anciens jours.