CHAPITRE XI
Solution chrëlienne.
11 est donc infiniment vrai , ainsi que l'affirme le chrétien , qu'il existe une intelligence ordonnatrice de l'homme et de l'univers'. Mais est-elle créatrice? Voyons.
1 Et une intelligence distincte de riutelligence humaine ; car le panthéiste, qui ne reconnaît d'autre intelligence que celle qui s'est fractionnée et répartie entre les hommes, est tout aussi absurde que l'athée , et de plus souverainement ridicule. — (lelui qui nous dit : Le monde existe et marche par lui-même, heurte inGniment la raison ; mais celui qui vient nous dire : C'est l'intelligence et la puissance humaine qui a produit et gouverne l'univers , outrage si démesurément la conscience humaine , qu'on est plus tenté de rire que de se fâcher. Quoi î ! esprit humain , depuis six mille ans qu'il dispute , observe , raisonne, n'a pu encore approfondir une seule des innombrabU-s
D'abord , puisque nous avons un si grand besoin de Dieu pour arranger la matière , il est bien naturel de penser qu'il Fa créée , à moins de dire qu'il a bâti sur le fonds d'aulrui et avec des matériaux qui ne lui appartenaient pas ; ce qui vraiment serait peu délicat. — Soit dans notre corps , soit dans l'univers , la façon l'emporte de beaucoup sur la matière : accorder l'une et refuser l'autre , c'est se montrer sottement cliiche.
Ensuite , si Dieu n'a pas créé la matière , elle est donc éternelle , nécessaire ; et dès lors quiconque n'est pas totalement étranger aux premières notions de la métaphysique, se voit assailli d'inévitables absurdités.
lois de l'univers ; el c'est lai pourtant qui les a établies et les maintient ! Celte puissance humaine qui ne saurait ajouter un che- Teu à noire tète , une minute à noire yie ; c'est elle qui donne la vie , le mouvement à tout ce qui respire ; c'est elle qui pousse et dirige, dans leurs immenses orbites , les mondes supérieurs ! — C'est bien là le dernier terme des foJies humaines; et je n'imagine pas que l'ànerie chevauchant sur l'orgueil le dépasse jamais.— Si le nombre des chevaliers est si grand, c'est que les statuts de l'ordre ne sont pas connus. Qu'une plume habile les dévoile ; l'accusation de Spinosisme , de Kantisme ou de Salvadorisme deviendra tellement flétrissanle . que l'être le plus flegmatique croira devoir s'en laver dans le sang.
I. Si la matière est nécessaire , sa notion fondamentale implique donc l'idée de l'existence. Il serait donc impossible de la concevoir non existante, soit dans sa totalité, soit dans la moindre de ses parties. Cette proposition — les mites qui dévorent ce fromage pourraient ne pas exister, révolterait donc autant le bon sens que celle-ci — le cercle peut être carré,
II. Si la matière existait nécessairement , ses modifications , sans lesquelles on ne la conçoit pas, seraient donc aussi nécessaires, aussi immuables que son essence , puisqu'elles existeraient en vertu du même principe. Dès lors ce travail de vie et de mort , qui change incessamment la physionomie du monde , serait une choquante contradiction ^
III. Si la matière était éternelle , ses révolutions le seraient aussi ; et comme chacune de ces révolutions peut être exprimée par l'unité , nous au-
1 Quiconque s'est fait une juste idée de l'Etre nécessaire , trouve dans la chute d'une feuille , dans la naissance ou la mort d'une mouche , une démonstration ëvidontc de la continjence de la matière.
rions à dévorer l'étrange absurdité d'une série actuellement infinie d'unités finies.
TV. L'Etre nécessaire , c'est évidemment l'être absolu , la source même de l'être , le plus parfait des êtres; car rien ne pouvant exister que par lui , les perfections qu'il n'aurait pas seraient impossibles, irréalisables. Or qui voudrait attribuer à la matière, je ne dis pas toutes les perfections, mais seulement celles que nous trouvons en nous , la vie , le sentiment , l'intelligence , la liberté ! Il s'est trouvé des philosophes assez bouchés pour douter si l'organisation ne pourrait pas donner à la matière la faculté de penser (Locke); mais je ne sache pas qu'il y en ait eu d'assez stupidespour dire que la matière est essentiellement , souverainement intelhgente , et qu'il y a au moins autant ôe puissance intellectuelle dans un caillou que dans la tête de Newton.
A ces absurdités et à une foule d'autres qui jaiUissent du principe matérialiste , qu'opposent les partisans de l'éternelle matière? — Ecoutons le plus célèbre matérialiste du siècle , Broussais , faisant sa profession de foi en présence de ce néant, dans lequel il croyait aller s'engouffrer : «Je « sens, comme beaucoup d'autres, qu'une intclli-
« gence a tout coordonné ; je cherche si je peux « en conclure qu'elle a tout créé ; mais je ne le « puis , parce que l'expérience ne me fournit « point la représentation d'une création absolue. . . « On avait beau me dire : La nature ne peut pas « s'être faite elle-même ; donc une puissance « intelligente l'a faite. — Je répondais : Oui ; « mais je ne puis me faire une idée de cette puiso sance... Je reste donc avec le sentiment d'une « intelligence coordonnatrice, que je n'ose appe- « 1er créatrice, quoiqu'elle doive ^être^ »
i Développement de mon opinion et compression de ma fbi, dans la Notice historique sur M. Broussais , publiée par M. H. de Monlègre. Ce qui suit n'est pas un échantillon moins merveilleux de la logique de M. Broussais : « Je ne « crains rien et n'espère rien pour une autre vie ; parce que « je ne saurais me la représenter ( ihid. ). » — C*est le raisonnement d'un condamné qui , refusant de signer un pourvoi dont tout lui garantirait le succès , répondrait aux sollicitations de ses défenseurs et de ses amis : Messieurs , je n'ai jamai* été guillotiné ; je n'ai non plus jamais assisté à aucune exécution ; je n'ai jamais vu la guillotine, et je ne saurais mo la représenter. J'ai donc la conviction que c'est une chimère. 15 m'est impossible de partager vos alarmes. — En vérité, c'est un grand honneur pour la religion que de compter des raisonneurs de celte force parmi ses plus savants contemnteurs.
Cela n'est-il pas d'une terrassante évidence I Dans le cours de ses nombreuses expériences , Broussais n'a jamais \ti sortir un atome du néant , il ne lui est jamais arrivé de rencontrer sur son chemin la puissance créatrice; il ne saurait, par conséquent, se la représenter, s'en faire une image'. — Comment voudriez-vous donc que cette puissance existât !
Toutefois , M. Broussais aurait dû nous dire comment il a senti l'intelligence coordonnatrice , et quelle odeur il lui a trouvée. Quel dommage que la puissance créatrice soit inodore l Avec un
1 Quand Broussais dit qu'il ne peut se faire une idêB de la puissance cre'atrice , il entend sans doute une idée sensible ( une image ) et non une idée intellectuelle ; car , puisqu'il parle de la création, il faut bien qu'il en ait l'idée, qu'il attache un sens à ce mot , sous peine d'avouer qu'il ne sait ce qu'il dit. — L'idée , ou pour mieux parler , la notion de création renferme les idées à'être, de non-être et de passage de l'un à l'autre. Dire que ces trois idées sont inaccessibles à l'esprit humain , ce serait nier l'existence de toute idée quelconque. — Cette notion est si familière, qu'on la trouve partout , même dans les contes de fées. Il est vrai que nous ne la saisissons p^ dans toute sa profondeur ; mais
« Pour concevoir à fond la puissance suprême , «t I] n'y a qu'un moyen... il faut être elle-même.)»
odorat si fm , M. Broussais l'eût sentie; peut-être aussi n'a-t-il pas flairé assez avant !
Au reste, c'est bien à cet excès d'idiotisme qu'aboutissent tous les athées. Quand on a pulvérisé leurs misérables sophismes, ils ne manquent jamais de vous dire : Eh bien, montrez-nous Dieu; dites-nous quelle figure il a; faites-nous voir le paradis , l'enfer , et nous croirons ^
1 Telles furent , en effet , les interpellalions des alhëes de l'Institut à Bernardin de Saint-Pierre. Ecoutons M. Aimé Martin : « Aux premières lignes de la déclaration solennelle de ses '< principes religieux, un cri de fureur s'élève de toutes les par- '< ties de la salle. Les uns le persiflaient en lui demandant où il '< avait TU Dieu , et quelle figure il avait ; les autres s'indi- 'f gnaient de sa crédulité ; les plus calmes lui adressaient des f< paroles méprisantes. Des plaisanteries on en vint aux in- « suites : on outrageait sa vieillesse , on le traitait d'homme (( faible et superstitieux , on le menaçait de le chasser d'une .( assemblée dont il se rendait indigne , et l'en poussa la dé- « mence jusqu'à l'appeler en duel , afin de lui prouver , l'épcc " à la main, qu'il n'y avait pas de Dieu. Vainement, au mi- « lieu du tumulte , il cherchait à placer un mot ; on refusait <f de l'entendre , et l'idéologue Cabanis (c'est le seul que nous '< nommerons) emporté par la colère, s'écria : Je jure qu'il " n'y a pas de Dieu ! et je demande que son nom ne soit « jamais prononcé dans cette enceinte ! - Essai sur la vie de liernordtn de Saint-Pierre.
Il faut leur répondre : Puisque vous êtes dans rimpuissance de rien voir qui ne tombe sous les sens, optez entre la forêt et l'écurie, demeures obligées des êtres sans raison ' .
C'est ce qu'on appelle un argument ad canem.
1 La raison est , en effet , la faculté' de voir ce que les sens ne voient pas. — Mon chien yisite avec moi l'Arc- de- Triomphe de l'Etoile, les Tuileries, le Louvre, Notre-Dame, Sainte-Geneviève ; il voit tout ce que je vois , moins Napoléon et la grande armëe , moins Philibert de Lorme, moins Per~ rault, Maurice de Sully et Souftlot.