I. J'ai le pouvoir d'agir , de penser, de juger
SO».UTIO.\. ^
— 7'i — de vouloir , de mouvoir mon corps , et cela spontanément , sans aucune impulsion étrangère. Or , la matière est passive , incapable d'entrer d'ellemême en mouvement. — L'organisation peut-elle lui donner cette faculté? — Evidemment non. L'organisation , n'étant qu'une combinaison des parties entre elles , ne donnera jamais au tout ce qui est radicalement étranger à chaque partie. Chaque molécule de matière , étant à la faculté d'agir comme 0 est à 1 , la combinaison de cent mille molécules ne vous donnera pas plus la faculté d'agir /que la combinaison de cent mille zéros ne vous conduira à l'unité.
IL Si le principe qui perçoit , pense et veut en moi , était le résultat de l'organisme , mes perceptions , mes pensé^ , mes volontés seraient nécessairement circonscrites dans les limites de mes organes.
Il me serait impossible de former dans mon intérieur une représentation aussi vaste de la terre et des cieux. Comment la si petite image que les rayons lumineux viennent peindre sur ma rétine , acquerrait-elle un développement aussi disprojX)rtionné à son étendue ! Que le matérialiste nous montre donc un tableau plus grand que sa toile !
II me serait impossible d'apercevoir des événements qui n'ont jamais frappé mes organes , d'assister , par exemple , à une bataille qui s'est donnée , il y a deux mille ans. Comment quelques lignes que je lis, quelques sons que j'entends, produiraient - ils sur mon cerveau , sur mon cœur la même impression que la mjc d'un combat !
Il me serait impossible d'exercer ma pensée sur des choses qui ne sont point , de prévoir l'avenir , plus impossible encore de m'élever à des considérations , à des sentiments totalement étrangers à mes organes , tels que les vérités abstraites , générales , ridée du bien et du mal , du juste et de l'injuste , l'idée et l'amour de la vertu , de l'infini , etc.
III. L'être pensant réagit sur lui-même. Nonseulement il pense , mais il sent qu'il pense , il réfléchit sur sa pensée. Or, cela est impossible dans un être matériel. Une molécule mise en mouvement réagira sur ses voisines ; mais qu'elle réagisse sur elle-même, c'est une absurdité si révoltante , que le moins délicat des matérialistes aura peine à la dévorer.
Liberté de l'être pensant. — La matière est fatalement soumise à l'action des agents extériem's : elle ne peut ni éviter , ni suspendre, ni prolonger les effets des impressions qu'elle en reçoit. Je ne suis donc pas matière ; car après le sentiment de l'existence le plus vif qu'il y ait en moi , est celui de la liberté. C'est librement que je pense , que je raisonne , que je veux. Parmi les impressions diverses , j'en puis choisir une , et m'y attacher tellement , que je devienne insensible à toutes les autres , comme il arrive dans le phénomène si commun de V abstraction ^ où moi esprit exclusivement occupé d'un objet , n'entenci rien , ne sent rien , ne voit rien de ce qui se passe autour de moi.
Mais un effet bien plus étrange de ma liberté , c'est que je peux en certains cas vouloir la destruction de mon corps. Le fait , hélas ! trop fréquent du suicide sera toujours dans les principes du matérialisme une révoltante énigme. Je n'en donnerai que deux raisons.
1^ La détermination la plus universelle , la plus profonde, la plus indestructible dans tous les êtres vivants , c'est l'amour de leur conserva-
tion , la volonté d'être. De là , dans les animaux , rénergie extrême avec laquelle ils repoussent tout ce qui menace leur existence ; de là , dans notre propre corps la réaction violente de l'estomac contre les poisons ; de là , « au moment du « péril, cet instinct extraordinaire qui me fait « trouver des forces supérieures à la force habi- « tuelle de mes organes, des ressources supé- « rieures aux ressources ordinaires de mon es- « prit. » Comment l'homme pourrait-il se soustraire à cette loi de la nature , s'il n'y avait en lui un être à part qui puisse dire au corps : Tu es mon ennemi , un obstacle à mon bien-être ; meurs donc!
2° Le suicide , dans le système matérialiste , serait la réaction de la matière sur elle-même ; ce qui , nous l'avons déjà dit , implique contradiction ^
Aux démonstrations si nombreuses , si palpa- !jies de l'immatérialité de notre être pensant,
1 Vovez de lîonald , Recherches philosophiques , tom. I, ch. 9. — Blaud , Traité élémenlaire de physiologie , lom. I , ch. 3.
qu'oppose le matérialiste ? Ecoutons encore Broussais dans V Expression de sa Foi,
« Dès que je sus par la chirurgie que du pus « accumulé à la surface du cerveau détruisait nos « facultés , et que Tévacualion de ce pus leur « permettait de reparaître, je ne fus plus maître « de les concevoir autrement que comme des actes « d'un cerveau vivant, quoique je ne susse ni ce « que c'est qu'un cerveau, ni ce que c'est que la a vie. »
La justesse d'une telle induction ne peut se faire mieux comprendre que par un raisonnement parfaitement semblable. — A la bataille de ... un brave officier de ma connaissance franchissant un marais pour joindre plus vite Tennemi, demeura embourbé avec plusieurs des siens , et arriva , comme les poltrons, trop tard. Dès que je sus que la boue accumulée autour de ses jambes détruisait son courage, et que pour le lui rendre, il suffisait de dégager ses jambes, je ne fus plus maître de concevoir la valeur et l'intrépidité que comme des actes de jambes libres et dégagées ! î ! ! !