CHAPITRE XV
Solution matëriâlisle et panthéiste.
La destinée de l'homme est-elle bornée à la yie présenk
Notion du vrai bonheur.
Posons d'abord quelques principes. — Quoique la constitution actuelle du monde offre une certaine empreinte de sévérité et de colère ( nous en donnerons la raison plus lard), il n'en est pas moins évident que la création est l'œuvre de l'amour.
Si Dieu a tout créé pour sa gloire ' , la gloin* de l'être infiniment bon ne consiste-t-elle pas i\
1 Universa propter seraetipsura oporalus est Dominui. (ProT. XVI, 4.1
foire des heureux ? Non , Dieu n'a pas fait la mort ; il ne sait pas se réjouir de la perte de ses créatures'. En nous appelant à l'existence, il nous appelle à partager son bonheur. Si un levain de mort fermente au sein de son œuvre , ce n'est pas lui qui l'y a placé ^.
Qu'est-ce que le bonheur pour l'homme? — C'est l'exclusion de tous les maux produite par la jouissance de tous les biens assortis à sa nature. En d'autres termes , c'est le développement légitime, complet et harmonique de toutes nos facultés essentielles. Entrons dans quelques détails qui ne pourront que satisfaire ceux qui aiment à se rendre raison des choses.
L'homme^ considéré dans son êtreconstitutif , se présente à nous comme un appareil de facultés intellectuelles et physiques , subordonnées les unes aux autres^ et travaillant toutes à développer le germe de vie que le Créateur a placé en elles.
1 Quoniam Deus morlem non fecit , nec lœtalur in per- (lilione vivoruni. ( Sap. I, 13.)
2 Creavit enim , ul essenl omnia : et sanabiles fccil naliones orbis terrarum : et non est in illis raedicamenlum exlerroinii , nec inferorum récura in lerrà. (Sop. I, 14. )
Chaque faculté , ayant un objet propre , tend naturellement à s'unir à lui par l'acte , qui est l'application éloignée ou prochaine de la faculté à l'objet. Cette tendance s'appelle désir , inclination , besoin. Le besoin non satisfait engendre la souffrance, sentiment pénible de la privation d'un bien nécessaire. La privation trop prolongée opère la destruction de la faculté ou une telle altération qu'elle ne peut plus entrer en rapport avec son objet. C'est la mort ^ Ainsi , la puissance visuelle périt faute de lumière , l'appareil digestif par défaut d'aliments , et l'intelligence elle-même privée de toute vérité serait comme si elle n'était pas.
La faculté ne vit donc , ne se conserve , ne se perfectionne que par un légitime exercice , c'està-dire par des actes qui la conduisent à la possession de son objet. Tout acte qui l'en éloigne est nécessairement vicieux , désordonné , délétère. Tout acte qui l'en approche est par là même bon , conforme à l'ordre , et produit en elle un accrois-
1 La mort n'est effectivement , comme les Grecs l'ont si bien nommée [[j-o^oç,], qu'une division, c'est-à-dire , un divorce absolu , irrévocable , entre la substance morte et le {irincipe ({ui en faisait la vie.
senienl de vie, de perfection, de bonheur. Elle arrive enfin au plus haut degi^é de vie et de perfection , quand elle est parfaitement unie à son objet. Tout ce qu'il y a de puissance en elle , entrant alors en exercice^ il y a développement complet de son être, jouissance pleine, conséquemment cessation du désir , du besoin ; il y a repos.
Ce que nous disons de chaque faculté , appliquons-le à l'ensemble , soit à l'homme. Il ne peut être heureux que par le développement total et harmonique de ses facultés essentielles ^ . Ce développement doit s'étendre à toutes ses facultés ; car si une seule restait privée de son objet , il y aurait nécessairement malaise, souffrance dans une partie de son être. Ce développement doit s'opérer avec harmonie , c'est-à-dire, sans violer les rapports naturels de dépendance qui existent entre nos facultés. — L'unité et la perfection de notre na-
1 Je dis essentielles ; car nos facultés physiques relatives à la conservation de l'individu et de l'espèce sont visiblenaeni accidentelles et doivent disparaîlre dans l'homme parfait» — Esca ventri, et venter escis. Deus autem et hune et has destruet. (I. Cor. VI, 13.) — In resurrectione enim, nequé niibent,neqii€ nubentur, (Matth. XXÏI, 30,}
— sature souffrirait également du développement ex- :lusif, soit des puissances physiques, soit des puissances morales. Dans le premier cas , l'intelligence serait impuissante à gouverner l'organisme ; dans le second , l'organisme serait incapable de servir l'intelligence.
Mais cette félicité souveraine , seule capable de combler le vaste abîme de nos désirs , ne seraitelle point un rêve de l'amour-propre , une œmpensation imaginaire aux maux que nous souffrons ? — Si c'est un rêve , il est aussi ancien que l'homme , et je ne crois pas qu'il soit possible de jamais nous en désabuser.
Considérez la vie humaine , soit dans l'individu , soit dans les peuples ; est-elle autre chose qu'une aspiration incessante vers le bonheur parfait? Echapper à tous les maux , jouir de tous les biens , c'est l'idée fixe de tout?= homme venant en ce monde. Point de pensée qui ne découle de cette pensée , point de projet , point d'action qui ne tende à la réaliser. — C'est pour cela que le laboureur devance le soleil aux champs , que l'artisan se consume dans son atelier , que le savant sèche au milieu de ses livres , que le guerrier
affronte les hasards , que le prince met sa couronne sur sa tête ou la foule aux pieds.
Otez ce puissant mobile , le genre humain déserte la vie en masse. L'homme ne veut exister qu'à la condition d'être heureux. Est-il sans espérance de le devenir? il jette avec mépris l'inutile fardeau de l'existence ; et le suicide est encore un élan désespéré vers le bonheur.
Je le demande maintenant , cette tendance irrésistible vers le bien-:être pur et sans mélange, est-ce l'homme qui se l'est imprimée à lui-même? Puisque le bonheur est le cri incessant de notre nature , l'unique ressort qui mette en jeu nos facultés , de qui en tiendrions-nous l'idée et le sentiment, sinon de l'auteur de notre être?
S'il en est ainsi , ce sentiment ne saurait nous tromper : l'erreur retomberait sur Dieu ; sa sagesse et sa bonté seraient visiblement en défaut, — Donner à la plus noble de ses créatures une faculté sans objet , une direction sans but ; semer le désespoir dans son cœur en y allumant des désirs inextinguibles , conçoit-on rien de plus indigne de l'Etre souverainement sage , infiniment bon?
J'en ai donc la conviction , cette soif du boniieur suprême qui me dévore , il me sera donné de l'élancher un jour , si , fidèle aux lois du Créateur , je ne mets aucun obstacle aux desseins de son amour. En douter , ce serait retomber dans les folies de l'athéisme.
Mais ce jour bienheureux , est-ce en deçà , estce au delà du tombeau qu'il doit luire ?