CHAPITRE XVI
Le Yrai bonheur est-il compatible avec notre existence actuelle?
L'homme peul-il, duraiit sa terrestre existence, parvenir à ce développement complet de son être , qui , excluant jusqu'à l'ombre du désir et du besoin , lui fasse goûter l'imperturbable repos du bonheur?
Une telle question ne peut être sérieusement débattue que par des fous. Cependant , comme j'écris pour tout le monde , il ne sera pas inutile de poser quelques principes propres à faciliter la discussion.
Quelle que soit la dissidence des philosophes sur la nature du souverain bien , tous conviennent
qu'il doit parfaitement répondre aux besoins fondamentaux de notre nature^ besoin de savoir j, besoin d^agîr , besoin de jouir. Science sans nuage , puissance sans faiblesse , jouissance exempte de toute douleur : voilà les trois éléments de cette source de vie où notre cœur brûle de se plonger. La terre est -elle assez riche, assez grande pour fournir une baignoire à chacun des neuf cents millions de plongeurs qu'elle [renferme ?
Bien des gens auront de la peine à croire que la science soit la première condition du bonheur. Persuadés que la pensée n'existe qu'au profit de l'estomac , ils ne veulent de science que dans leur cuisinier , et diront volontiers avec madame du Deffant, qu'un bon souper est une des quatre fins dernières de V homme ^ qui leur fait oublier les trois autres. Il y a toutefois maintes circonstances où ces intelligences marmiteuses oublieront leur fin dernière pour assouvir une passion encore plus véhémente , la passion de savoir. — Au moment où l'appétit le plus robuste les groupe autour d'une table royalement servie , qu'une grande rumeur , que des flots do population amoncelés dans les rues annoncent
— S8 ~ un événement extraordinaire , luI doute que nos gastronomes ne démentent le proverbe : Feutre affamé n'a ni yeux ni oreilles.
Qui n'a pas éprouvé vingt fois dans sa vie que la curiosité , à un degré intense , étouffe les cris du besoin , charme les douleurs les plus vives , et jette l'âme dans une sorte de ravissement !
Mus par une idée instinctive qui fermente sourdement au fond de nos pensées, nous sommes tous en quête d'un objet capable de satisfaire notre immense besoin de voir et de connaître. Cette mystérieuse pâture de l'intelligence, l'enfant la cherche dans les contes de sa nourrice , le jeune homme dans les rêves brillants du romancier , la tourbe des oisifs dans les divertisse^ ments du théâtre et les jeux du monde politique, le savant dans îles sublimes méditations du cabinet , dans les profondes investigations de la nature.
Vains efforts ! Les plus grands événements de la terre sont trop petits , les plus profondes vérités accessibles à nos moyens actuels de connaître sont trop superficielles pour nous immo-
biliser dans leur contemplation. Ce spectacle, dont la nouveauté infinie peut seule fixer l'esprit humain dans une éternelle extase, c'est outretombe qu'il se donne. En attendant que la mort lève la toile , allons au bureau de la vertu prendre un billet d'entrée.
Non content de savoir , l'homme veut encore faire. Depuis les goujats qui boxent dans la rue jusqu'aux ambitieux qui se chamaillent sur les marches du trône , nous sommes tous affamés de puissance. Personne qui n'aspire plus ou moins à l'honneur de faire tourbillonner le monde au tour de lui.
Quoi de plus prodigieux cependant que notre faiblesse ! Que pouvons-nous dans l'ordre physique?— Rois détrônés de la terre, ce n'est que le fer à la main que nous lui arrachons quelques secours alimentaires et un tombeau. Les innombrables inventions des arts honorent moins notre génie qu'elles n'accusent notre impuissance. — Demanderions-nous des ailes au vent et au feu , si notre lourde organisation pouvait s'élancer dans les airs et voler à la surface du globe au gré de la pensée ? — A quoi bon le fer et le
salpêtre , s'il ne suffisait d'un rocher pour barrer le chemin à l'armée la plus puissante?
Distance vraiment effroyable entre notre volonté et nos forces ! Il ne fallut qu'un instant aux Pharaon pour idéer et vouloir les gigantesques monuments de l'Egypte , et l'exécution coûta plusieurs siècles à des millions de bras. — Les forces matérielles de tout le globe seraient impuissantes à réaliser ce que l'esprit le plus médiocre peut concevoir dans une seconde.
Sommes- nous beaucoup plus forts dans le monde politique ? — L'Histoire nous montre trois ou quatre héros qui firent tout ce qu'un homme peut faire. Leur vie toutefois ne fut-elle pas, comme toutes les vies, une suite de volontés déçues , de projets avortés?
Les fondements de notre édifice politique sont tels qu'une mouche pourrait bien les jeter en l'air. — Que faut-il pour mettre l'Europe en feu et faire crouler bien des royaumes? un insecte veriiraeux qui aille piquer le dernier rejeton d'une tige royale. — Rome , sous l'empereur Arnoulf , fut conquise par un lièvre. — On a vu naguère des nations qui couvraient les mers de leurs na-
vires , prêtes à défaillir devani un ver long de six lignes'.
Certes il y aura de quoi rire aux dépens des grands hommes , quand on saura la vraie cause de leur fortune et des hauts événements dont on leur fait honneur. Cette cause échappe maintenant à nos regards par son extrême petitesse ; mais elle sera connue au jour des grandes manifestations. C'est là peut-être l'épisode comique destiné à tempérer les terreurs de la dernière scène du monde.
Puis, nous siérait -il de vouloir régenter la nature , quand la petite portion de matière unie à notre âme résiste incessamment à nos plus énergiques désirs? et comment prétendrions -nous imposer nos volontés aux autres , tant que nous serons incapables de nous gouverner nousmêmes ?
Nos misères naissent toutes de cette énorme disproportion de nos sentiments avec nos pensées,
1 Yerlartl, qui, en 1731 et 1T32, fui sur le point de submerger la Zélande el 6l trembler les Provinces-Unies pour lour marine.
de notre pouvoir avec notre vouloir. Nulle harmonie dans notre être , nul bonheur , tant que le cœur ne sera pas à la hauteur de l'intelligence, tant que nos bras resteront plus courts que nos désirs.
L'homme est encore dévoré du besoin de jouir. Ce n'est même que pour enivrer notre esprit aux délicieuses sources de la vérité , que nous aspirons à la science. Ce n'est que pour détrôner la souffrance et nous procurer des satisfactions durables que nous convoitons le pouvoir.
Rien de plus misérable cependant que nos jouissances. Les nobles plaisirs de l'intelligence ne s'achètent qu'au prix des plaisirs du corps. Puis , quel est le privilège du vrai savant et du sage? n'est-ce pas de connaître mieux que personne l'étendue de notre ignorance, et d'être incessamment révolté de tant d'âneries en vogue dans le monde ' ?
Plus douces , sans doute , plus intimes sont les jouissances de la vertu. Mais qui a davantage à
1 Eô quôd in mullâ sapientià , multa sil indignalio t et qui addit scientiam , addit et laboreni. (Eccle. I, 18.)
gémir sur nos faiblesses et nos vices, que celui qui s'attache à les étudier et à les combattre ! — La vertu est un arbre à tige gigantesque ; sa fleur réjouit la terre de son divin parfum ; le fruit ne se laisse cueillir qu'au ciel.
Enfin , est-ce aux délectations sensuelles qu'il appartient de satisfaire pleinement notre cœur? — Répondez , voluptueux illustres , autour desquels la richesse et la puissance ont fait folâtrer plus nombreuse la bande des ris et des plaisirs. — Parle , fils de David , toi qui mouillas tant de fois tes lèvres à la coupe des déhces , et qui les en retiras toujours si grimaçantes. — Et toi , Tibère , créateur de voluptés inouies ! dis-nous qui soufflait davantage de toi , noyé dans les plaisirs , ou de tes nombreuses victimes expirant dans les tortures : c'est un problème que tes historiens ont laissé insoluble.
Une main divine a pétri ensemble la douleur et la volupté. — La tristesse est au fond de nos joies ' , et, selon l'expression de Montaigne , VJyse nous marche K
1 Exlrema gaudii luclus occupât. (Prov. XIV. i3.^
2 Essai, tom. XI, ch. 20.