CHAPITRE XVII
Pourquoi nous ne pouvons èlre heureux en ce mondei
Tous les biens que nous offre la terre ont trois défauts qui les rendent radicalement impuissants à béatifier l'homme. — Ils sont si restreints , qu'ils ne peuvent être possédés que du petit nombre. — Ils sont tellement vides , qu'ils n'ont jamais satisfait personne. — Ils sont de si courte durée , qu'ils ne méritent pas qu'on s'y attache.
I. Ils sont trop restreints, — Puisque Dieu nous a donné à tous un égal désir du bonheur , sa volonté est donc que nous en jouissions tous également, et il n'y a que nos œuvres qui puissent abolir ou morceler nos droits à l'héritage divin»
Quoi de moins égal cependant , quoi de plus immérité que la répartition des biens de cette vie! Quel est le crime de cet enfant , né au dernier degré d'abjection et de misère ! Quel est le mérite de cet autre dont Topulence et les honneurs assiègent le berceau 1 — Placer le bonheur dans les honneurs , les richesses , les plaisirs , c'est ravir au Père céleste son plus bel attribut , l'impartialité ; c'est léguer le désespoir à l'immense majorité de ses enfants , condamnés à végéter dans les privations, à descendre inaperçus dans la tombe.
Direz-vous que l'inégalité des conditions est du fait des hommes , non de Dieu ? — Je suppose la chose aussi >Taie qu'elle est fausse ' ; corrigerezvous les hommes? Ferez- vous que tous , ingambes
1 Rien de phi"î faux, en effet. L'inëgalité des conditions est l'inëvilable conse'quence de l'inëgalilë , si grande parmi les hommes , des forces physiques et morales. Or , cette dernière a tout l'air d'un fait divin. — Oui , c'est Dieu gui a fait le petit et le grand. ( Sap. VI, 8. ) — L'auteur des Paroles d'un croyant n'a pas craint d'affirmer le contraire: t< Dieu n'a fait ni petits ni grands ( ch. VIL ) : » aussi a-t-il subi le sort de tous ceux qui osent lever le pied conlrc l'éterrelle ve'rilë : il a donne de la tèle au fond du bourl^cr de la sottise , cl il y a dix ans qu'il y barbote.
et boiteux , s'accordent à marcher de front vers l'autel de la fortune? Ferez- vous que l'aveugle déesse leur jette à tous un lot égal ? Obtiendrezvous de cet habile spéculateur qu'il renonce à son bénéfice quotidien de quelques miUiers de francs , par la raison que la journée de son voisin le savetier ne dépasse pas quatre-vingts centimes; ou bien le déciderez -vous à partager son excédant avec tous les gagne-petits du royaume? — Yous en appelez à la force ; mais le prolétaire à qui vous donnez des armes contre les riches , croyezvous que dans le pillage du camp des vaincus il se borne à sa légitime , c'est-à-dire, selon vous , à la trente-trois-millionième partie du capital de la France? — A Saint-Simon, à Lamennais et aux écervelés de leur espèce ces magnifiques âneries.
II. Ils sont trop creux. — Je suppose qu'un envoyé céleste , chargé du gouvernement du monde , vienne réaliser parmi nous le vœu Saint- Simonien. Je veux que par d'heureuses réformes industrielles il diminue de moitié le travail et double la somme des produits. L'abondance régnera sur la terre. Nous n'aurons plus d'indigents. Aurons-nous des heureux? — Demandez-le aux
Crésus anciens el modernes , à qui la fortune a jelé cent fois plus d'honneurs , de plaisirs et de richesses , que chacun de nous n'en pourrait prétendre dans une distribution moins partiale du gâteau terrestre. Interrogez leurs fronts , est-ce là que le bonheur a coutume d'étaler ses joies pures, sa douce sérénité?
Les communistes partent tous de cette noble définition de l'homme, que nous a donnée un animal fameux : L'homme est un tube digestif ouvert par les deux bouts ( Cabanis ) ; calculant ensuite le produit des;six millions de lieues carrées du sol cultivable , ils trouvent assez de matière alimentaire pour remplir d'un bout à l'autre un miUiard de tubes digestifs. Malheureusement cette définition est très-incomplète. A côté de la faculté digestive , il y a dans le tube une autre faculté infiniment plus exigeante , le cœur. S'il suffit d'un kilogramme de pain pour imposer silence à l'estomac le plus avide , ce n'est pas assez du monde entier pour assouvir les appétits de son voisin.
Non , certes , ce n'est pas avec quelques arpents de terre que vous comblerez le gouffre immense des convoitises humaines. De tous les démons qui
tourmentent noire espèce , le démon de la faim est incontestablement le moins commun, le moins cruel. En voulez-vous la preuve? — Sur cent infortunés qui se donnent la mort , vous trouverez à grand'peine un famélique.
m. Ils durent trop peu. — Supposé que l'homme puisse implanter ici-bas le vrai bonheur , en jouira-t-il longtemps? Quelle est donc cette vie où l'on veut que je trouve le temps d'être heureux ? — Ce n'est , ce ne peut être que le moment présent : c'est ce point mathématique , insaisissable qui divise le passé , qui n'est plus en mon pouvoir , de l'avenir dont rien ne me garantit la jouissance. C'est moins qu'une minute , moins qu'une seconde ; car des soixante tierces dont se compose la seconde , cinquante-neuf appartiennent au passé ou à l'avenir. Et c'est sur cette pointe d'aiguille , c'est sous le coutelas de la mort , toujours levé sur ma tête , c'est en présence des épouvantables mystères que la croyance universelle me fait entrevoir au delà du tombeau , que l'on vient me dire : Sois heureux ! ! !