CHAPITRE XX
Parallèle du progrès chrétien avec le progrès philosophique.
Eh bien , amateurs du progrès , partisans de la perfectibilité indéfinie^ que vous en semble? le but que le christianisme assigne à notre espèce n'est-il pas beau ? Ce mouvement qui , eu quelques années , élève un être des profondeurs du néant à la hauteur des perfections divines, ne vous paraît-il pas assez grand , assez rapide?
Comparez à ce progrès celui que vous avez la prétention de lui substituer , et dont nous attendons vainement la définition. Montrez-nous-en la direction , le terme. — Que mettez-vous à la place du ciel ?
Vous demandez des siècles pour opérer le mouvement humanitaire î Mais demander des siècles à des êtres dont la vie comnïime ne dépasse pas trente-cinq ans , c'est folie ou dérision. — Expliquez-vous franchement , croyez-vous que notre personnalité, notre moi individuel échappe au naufrage de la mort? S'il en est ainsi , dites-nous comment, une fois sortis de ce globe , nous goûterons les fruits de ce perfectionnement social^ auquel vous vouiez que nous immolions notre existence. — J'entends , ma question vous fait pitié. Dans vos sublimes théories , l'humanité est tout , l'individu n'est rien : notre personnalité n'est qu'une forme passagère qui va bientôt s'évanouir dans l'océan de l'être. — Mais dites-moi donc, quand vous, moi et tous tant que nous sommes d'individus humains, nous aurons perdu l'existence en perdant notre moi, où sera l'humanité?
Vous qui bâtissez un tout avec des riens , prenez la plume , entassez autant de zéro qu'il vous plaira , additionnez ensuite , et voyez si vous pourrez nous donner un million ^ — Avouez du moins
1 Au reste, il ne faut pas trop défier ces messieurs les pro-
que le chiistianisme se montre moins dur , moins désespérant envers l'individu , et que , en travaillant à sauver les hommes un à un, il entend un peu mieux que vous le bonheur de l'humanité.
Développer une grande puissance d'action , hâter de son mieux la marche de la société , laisser un nom durable dans la mémoire de ses semblables , c'est , selon vous , la destinée de Thomme , c'est tout son avenir. — Mais que deviendra la société si^ pour échapper à Fenfer de l'oubli, chacun se met en tête de trancher du grand homme ! Qui voudra encore nous faire du pain , des souliers , des habits, des chapeaux et tant de ces petites choses sans lesquelles les héros euxmêmes feraient triste figure !
Autre inconvénient : la gloire humaine est chose qui souffi-e si peu le partage que , en donnant à chacun son lot , on la réduirait à rien. Les grands noms ne s'élèvent , comme les grandes montagnes, que par rabaissement de tout ce qui les avoisine. Vos élus de première taille , .tels que
gressifs. Puisqu'ils ont trouvè^ rhumanilé moins les hommes . ils pourraient bien trouver nn million moins mille-mille fuis un. ÀTec des gens si capables on ne peut repondre de rien-.
— Î13 — Cyriis , Alexandre , César , Napoléon , ne peuvent paraître qu'à la distance de plusieurs siècles les uns des autres. Mettez-en deux ou troisà la file , le monde sera pulvérisé.
Enfin , la perspective des vains chuchottements de la postérité autour de la poussière de notre tombe , est-ce donc là ce que vous offrez à notre cœur si avide de jouissances réelles ! — Napoléon , qui avait employé près de vingt ans les bras de l'Europe à se bâtii' un temple d'immortalité mondaine , n'y eut pas plutôt promené son regard d'aigle, durant les loisirs de sa captivité, qu'il recula de dégoût , et il appela un prêtre pour lui indiquer la route du ciel des chrétiens.
Avouons-le encore , le christianisme réussit mieux que vous à conciher les intérêts de la société terrestre avec les éternels intérêts de l'individu. En promettant les premières places de la cité à venir non à l'éclat des actions , mais à l'accomplissement de la volonté du Père céleste dans le poste assigné à chacun , il amortit les fougues de l'ambition, et ne permet pas que personne abandonne sa place ' . Ainsi , souverains et sujets ,
1 Unusquisque in quâ vocalione tocûIus est, in eà permaneat. { I.Cor. VII , 20. j
grands et petits , riches et pauvres , maîtres ei serviteurs, nous sommes tous admis au concours des grandeurs futures , et s'il y a des chances plus favorables , elles sont pour ceux d'entre nous qui se montreront ici-bas plus modestes , plus bienfaisants 5 plus désintéressés.
Enfin , le rendez- vous auquel le christianisme nous convie est assez grand pour que nous y soyons tous à l'aise ;, et ce n'est pas dans le sein de la Divinité que l'envie fera entendre ces mots : Ote-toide là^ que je nCymette^,
Disons donc sans craindre un démenti , que le christianisme seul a marqué à l'homme son véritable but.
Voyons maintenant si dans le choix des moyens par lesquels il veut que nous y tendions, il s'est montré aussi heureux , aussi conséquent , aussi rationnel.
1 C'est la belle et profonde reflexion de saint Augustin : Ilabemusigitur quâ [Veritas summaj fruamur omnes œqualiter atque communiter : nullœ sunt angustiœ , nuîlus in eà de fectus. Omnes amatores suos nullo modo sibi invitas recipit, et omnibus communis est , et singulis casta est. Nemo alicui dicit : Becede , ut etiam ego accedam : remove manus , tit etiam ego amplectar, Omnes inhœrent , ipsam omnes tangunt. Cibus ejus nullâ ex parte discerpitur : nihil de ipsd bihit quodego non possim. (De Lib.arhit. lib. H , cap. 14.)