‹ Solution de grands problèmesChapitre 29 sur 69 · CHAPITRE XXU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXU

Doctrine du christianisme sar la corruption originelle de l'hûimae , facile à justifier.

Que l'homme soit vicieus , corrompu , fourvoyé , qu'il rencontre chaque joui' dans les avilissantes inclinations de son cœur les traces d'une profonde dégradation, c'est un fait certifié et par notre propre conscience et par la croyance universelle. « La chute de l'homme dégénéré , a dit le plus « grand ennemi du christianisme , est le fondect ment de la théologie de toutes les anciennes

Les plus célèbres philosophes de l'antiquité

1 Vollaire, Questions sur l'Encyclopédie.

l'ont reconnu. Les uns , pour expliquer le supplice de notre naissance * , ont recouru à un crime commis par nos âmes dans une vie antérieure^. Les autres, parlant comme la tradition universelle, ont dit que le genre humain avait été vicié dans son chef ^,

Or, ce fait d'une extrême importance, sur lequel les traditions païennes et la philosophie ne nous avaient donné que des fables ou des opinions , le christianisme seul le présente sous le jour le plus satisfaisant pour la raison , quand , à la troisième page de son histoire des temps primitifs , il nous montre les représentants de l'humanité violant la loi du Créateur , et corrompant en euxmêmes cette nature qu'ils devaient nous transmettre.

1 Animal caeteris imperalurura à suppliciis vitam auspicalur , unam tantùm ob culpam quia nalum est. ( Pline Hisl. natur, iib. VII. )

2 Ob aliqua|scelera suscepla in vitâ superiore pœnarum luendarum causa nos esse natos. {Ciceron , in Hortensio , apud August. cont; Julian. Iib. IV. )

3 Platon , in Timeo , in Pclitic. , etc.

— l'Jl —

Je n'entreprendrai point de justifier ici l'histoire de la chute du premier homme , consignée par Moïse dans le troisième chapitre de la Genèse. Ce récit se justifie assez de lui-même , aux yeux de tout sage critique , par sa grande simplicité et par le témoignage conforme de tous les peuples ; car tous ont raconté à leur manière ce fatal événement , et presque toujours avec la circonstance la plus extraordinaire , Tintervention du serpent'. J'obsene seulement que cette page de l'écrivain sacré contient visiblement en germe toute la Bible. On ne peut la rejeter sans repousser en masse le système théorique et historique du christianisme. Or nous examinerons bientôt s'il est possible à la raison de contester au christianisme la réalité^iistorique.

Je n'entreprendrai pas davantage de réfuter en détail les objections de l'incrédule contre le péché originel. Quelques mots suffiront pour résoudre des sophismes qui ont leur source dans l'ignorance

1 Rien de plus connu que le rôle hostile du serpent dans les mythologies de presque tous les peuples. — Ilumboldt , dans sa Vue des Cordilières , nous montre les anciens Mexicains rcpre'sentant le ge'nie du mal sous la figure du serpent conversant avec la mère des hommes , etc. , lom. I , p. 235.

de la véritable doctrine de l'Eglise sur ce point capital de nos croyances.

On demande d'abord comment l'homme peut pécher avant d'être ; comment mi Dieu infiniment juste peut imputer à l'enfant né aujourd'hui un crime commis il y a six mille ans , et auquel sa volonté a été nécessairement étrangère.

On a constamment répondu à cela , qu'il ne faut pas confondre le péché originel avec le péché actuel; que le premier n'existe point en nous , comme le second , par une violation libre et personnelle de la loi divine , mais que , étant inhérent à la nature humaine renfermée dans le premier lîoijime, il nous a été transmis avec elle par le seul fait de notre descendance d'Adam.

Pour conciher ce mystère avec notre raison , autant qu'il est permis à notre ignorance , il suffit de bien retenir les deux principes suivants :

I. Le premier homme par le péché s'est placé en état de mort. Comme il n'avait de vie que par son union avec Dieu , il ne put se révolter contre lui sans se donner la mort, qui est le salaire du péché ' .

1 Stipendia enim peccali mors. (Rom. VII , 23.)

Son intelligence , séparée de la première vérité , se couvrit de ténèbres ; sa volonté , opposée à l'amour de la beauté suprême , devint le jouet des plus vils appétits ; ses facultés supérieures , frappées d'impuissance , perdirent , en partie du moins , leur empire sur l'organisme , et la nature matérielle , pour venger l'outrage fait au suzerain , refusa d'obéir au félon. En un mot , mort spirituelle , par le fatal divorce de l'âme avec Dieu ; mort corporelle , par la tendance du corps à se séparer de l'âme ; souifrances au dehors par l'insoumission de la nature : telle dut être la conséquence du péché et la réalisation de la menace du Créateur : « Le jour où vous mangerez de ce fruit , vous deviendrez sujet à la mort ^. »

II. Le généré est semblable au générateur. Supposons que , dans ce déplorable état , Adam ait usé de la faculté de se reproduire ; n'est-il pas naturel de croire qu'il n'aura communiqué à ses lOnfants que ce qu'il possédait lui-même, c'est-àdire une nature bouleversée , corrompue^ frappée de mort? Comment en serait-il autrement? La jnort pourrait-elle engendrer la vie !

i Gènes. XI , J7.

Il est donc faux que nous ayons péché avant d'être ; car nous étions dans Adam par notre nature , et c'est par nature , et non par un acte de notre volonté propre , que nous sommes tous en naissant enfants de colère^. — C'est donc sans injustice que Dieu déteste en nous ce qu'il y trouve en effet , une ame abrutie par d'ignobles penchants , dans laquelle il ne peut reconnaître ni son ouvrage ni sa ressemblance. — N'est-il pas vrai que nous naissons tous avec une haine secrète de Dieu , c'est-à-dire disposés à aimer tout , excepté l'Etre infiniment aimable ? Comment Dieu, qui s'aime nécessairement d'un amour sans bornes, pourrait-il sympathiser avec nous , tant que le remède qu'il a lui-même préparé dans sa miséricorde, et dont tous les peuples ont reconnu la nécessité^,

1 Nalurà filii irde ( Ephes. II , 3. )

2 Nous voyons que chez tous les peuples , l'entrée dans la vie a e'té environnée de rites expiatoires ; et Enée , descendant aux enfers , entend les pleurs des enfants morts avant d'avoir goûté la vie. ( ^neid. YI. ) — "Voyez, sur l'universalilé de cette tradition , Essai sur l'indifférence , etc. , tom. lîl , ch. 28.

n'a pas fait disparaître dans notre ame celte hor rible difformité ^ !

1 A cette the'orie sur le péché originel on pourrait opposer deux choses : 1» Que, d'après nos principes, tout péché serait transmissible des pères aux enfants , ce qui est contraire à la croyance chrétienne. 2^ Que la corruption de la nature , soit la concupiscence , subsistant après le baptême , ne peut être considéré comme le fond même du péché originel.

Je réponds à la première difficulté , que le péché du premier homme ayant frappé de mort la nature humaine, les péchés de ses descendants ne peuvent plus produire le même effet, par la raison qu'on ne peut pas tuer un cadavre. Cependant , comme cette mort n'est pas totale , chaque homme peut l'aggraver en lui-même et léguer à ses enfants plus de corruption qu'il n'en a reçu de ses pères. L'expérience ne confirme que trop ces paroles du Sage : Les enfants nés d'une couche coupable, si on les examine de près , sont une preuve vivante des crimes de leurs pères. ( Sap. IV, 6. )

Je réponds à la seconde difficulté , que je ne fais point consister le formel du péché originel dans la concupiscence , mais bien dans le consentement que la volonté y donne. Ce consentement existe dans l'enfant avant le baptême , mais il est indéiibéré; et voilà pourquoi cet enfant, sans être personnellement coupable , est dans un état de souillure qui révolte le cœur de Dieu. — Dans le baptême , l'Esprit- Saint ramène la volonté de l'enfant vers Dieu, par l'infusion de la charité . et parla fait disparaître de son àme tout ce qu'il y a d'offensant pour la sainteté divine. Le baptisé , arrivé à làge de raison , est-il docile à l'impulsion de la grâce et ré-

Mais, dira-t-on, comment l'Etre souverainement bon peut-il condamner au feu éternel des enfants morts avec une souillure qu'ils n'ont pu ni éviter ni effacer?

Nous renverrons cette question aux quelques théologiens atrabilaires qui se sont arrogé le droit d'ajouter à l'Evangile. Quant à nous , qui n'avons d'autre règle de foi que la parole divine telle que l'a constamment entendue la tradition catholique, nous n'imaginons pas qu'on puisse appliquer aux enfants morts sans baptême cette terrible sentence du Juge des vivants et des morts : Jllezy

sisle-t-il à la concupiscence? celle-ci, loin de le dégrader, ne fait que l'ennoblir aux yeux de Dieu par les victoires qu'elle lui donne occasion de remporter. Cède-t-il au contraire à la corruption de ses penchants? le pëchë revit en lui, mais ce n'est plus le péchë de la nature , c'est le pëché de la personne, c'est le péché actuel, libre, volontaire, et par conséquent bien autrement criminel , bien autrement punissable.— Onme dira peut-être encore : Dans cette hj-pothèse l'infidèle qui surmonterait la concupiscence serait justifié in dépendamment du baptême. — Je réponds : Oui, sans doute si cet infidèle redressait sa volonté par un acte de charité par faite , il serait sanctifié dans ce cas par le baptême de désir toujours implicitement renfermé dans l'amour de Dieu pardessus tout.

maudits, au feu éternel , etc. Car fai eu faim^ et vous ne m'avez pas donné à manger, etc, ' Tout ce que l'Evangile nous apprend sur leur sort, c'est que l'entrée du royaume céleste leur est à jamais interdite ^» — Mais entre les torrents de volupté que Dieu répand sur ses élus et les torrents de flammes inextinguibles destinés aux contempteurs obstinés de ses lois , il y a des degrés sans fin de bonheur et de souffrances. Voulez-vous choisir là une place pour les infortunées créatures dont nous parlons , et leur accorder assez de bien-être pour qu'elles regardent l'existence comme un bienfait et bénissent le Dieu de toute consolation? La religion vous le permet , les notions qu'elle nous donne de la bonté divine vous y invitent , et ses plus grands docteurs vous y autorisent^.

1 Malih. XXV, 41,42.

2 Nisi quis renalus fuerit, etc. ( Joan. III , 5.)

3 Voyez S. Augustin , lib. V , cont. Julian. cap. 2. — De lib, arbit. lib. III, cap. 23. — S. Gregor. Naz. oral. XL. — S.Gregor. IS'yssen. Oral, de Infant. — S. Thomas, in 2, dist. 33, q. 2, art. 2. — Innocent. III, cap. Majores y de baptismo , etc.

Demandera- t-on encore pourquoi Dieu a voulu placer dans les mains d'un seul homme les destinées de tous? — Question impertinente, qui ferait peser un blâme téméraire sur tous les principes du gouvernement divin ! Pourquoi , en elTet , cette loi du monde social qui place la vie et la mort d'un vaste empire entre les mains de son chef? — Pourquoi cette influence exorbitante des pères sur la fortune , la moralité et la santé de leurs enfants? — Pourquoi cette loi de l'ordre physique , qui veut que tout l'équipage d'un vaisseau périsse par la faute du pilote?

Si , comme nous l'avons dit , le dessein de Dieu est d'étreindre mi jour tous les hommes dans les liens de la plus parfaite unien , n'était-il pas digne de sa sagesse de les arracher dès cette vie à l'isolement de l'égoïsme , en établissant entre eux , avec la communauté du sang, la communauté des biens et des maux ?

D'ailleurs , en même temps que la justice divine nous laissait tous mourir dans Adam, l'amour infini nous préparait dans un second père une vie de beaucoup supérieure à celle que nous perdions. Non certes, le murmure n'est plus permis

depuis que nous avons vu cette humanité , tomljce si bas par le crime d'Eden , se relever si haut par la réparation du Calvaire , qu'elle est depuis dixhuit cents ans et sera à jamais assise à ]a droite du Père céleste.

Convenons-en donc , le christianisme seul a bien connu l'origine de nos maux. — Seul encore il nous en a révélé la nature et marqué la profondeur.

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