‹ Solution de grands problèmesChapitre 31 sur 69 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Doctrine du christianisme sur l'enfer, éminemment rationnelle. Dieu est-il l'auteur de l'enfer?

On a reproché au christianisme sa doctrine sur l'enfer. En ce point , cependant , comme en beaucoup d'autres , il n'a fait qu'épurer et confirmer la croyance universelle , ainsi que l'avouait , il y a plus de quinze siècles , un de ses grands ennemis.

« Les chrétiens , dit Celse , ont raison de pence ser que ceux qui vivent saintement seront ré- « compensés après la mort , et que les méchants « subiront des supplices étemels. Du reste , ce « sentiment leurest commun avec toutlemonde^»

1 Celse, apud Origen. lib. VIII.

Qu'on lise ce que les Egyptiens ont dit de leur Jmenthès; les Grecs et les Romains , de VJdès et du Tartare; les Perses, de leur Douzakh; les Hindous, de leur Patalam; les Scandinaves, de leur Nastroud , etc. , et l'on verra que le dogme d'un enfer, et d'un enfer éternel, a toujours sympathisé avec le sens commun des peuples. — Il faut que cette croyance ait eu de bien profondes racines dans l'esprit humain pour résister au choc des passions toutes-puissantes dans les religions païennes, et obliger la plus grande partie des philosophes à penser en ceci comme le vulgaire'.

Au reste , rien de plus naturel , de plus logiquement nécessaire que l'existence d'un enfer. Eh (]uoi ! l'œil du législateur éternel n'aurait pas vu dans le cœur de l'homme ce que les moins éclairés

1 Entre autres , Platon , dans plusieurs endroits de ses Œuvres ; Cicëron , dans le livre de La Consolation (Lactant. Instit. III , 19. ) ; et Plutarque , Délais de la justice divine. Le premier, après avoir parle' dans son Gorgias des supplices iiffreux que souffriront éternellement les criminels tout à fait incurables , ajoute : On peut , j'en conviens , faire peu dtt rat de ce que je dis ; mais, après avoir mûrement réfléchi et tnut bien examiné, je nai rien trouvé qui soit plus selon la snggffe ^ la raisr>n et la vérité.

d'entre nous y voient , un fonds de corrupiion qui ne peut être réprimé que par la crainte du châtiment!

Qu'on cherche ici-bas , je ne dis pas une société politique , mais la moindre corporation qui n'ait pas son purgatoire et son enfer ^ c'est-à-dire , une série de peines graduées sur la nature des délits , et extensibles depuis la simple réprimande juscju'à la mort * .

Contradiction waiment pitoyable ! Nous trouvons bon que les dieux de la terre ^ pour faire 1 especter des lois dont la portée est si basse , si courte , décernent des peines aussi terribles que celle de la mort ; et nous ne voudrions pas que Dieu levât le bras de sa justice quand il s'agit de protéger les lois de la société éternelle , et de fiiire arriver l'homme à la subHme hauteur de ses destinées !

On dira : Quelle proportion entre des fautes passagères et des supplices éternels? — Je de-

1 Nous n'avons pas un coUt^ge , pas une école si mal organisée qui ne puisse frapper de mort, c'est-à-dire, relrancher a jamais du nombre de ses membres , le grimaud reconnu incorrigible.

manderai à mon tour : Quelle proportion entre un assassinat , l'œuvre souvent de moins d'une minute, et la peine de mort , éternelle dans ses conséquences?

Je sais que dans un siècle de niaiserie comme le nôtre , il y a nombre de benêts qui remuent ciel et terre pour faire effacer de nos codes ce prétendu reste de la barbarie. Mais je sais aussi qu'il y a unanimité dans tous les hommes de sens pour leur dire : Messieurs , avant d'abolir la peine de mort , abolissez les crimes qui la rendent indispensable. — Nous aussi , nous avons un cœur sensible , et il nous paraît toujours très-noir le jour d'une exécution publique ; mais nous en concevons un plus noir encore , celui oii , réalisant vos vœux, le législateur ôterait aux scélérats le seul frein qui les retienne , et nous livrerait tous à leur merci.

Oui , Messieurs , nous avons de l'amour pour les hommes , quels qu'ils soient ; mais nos sympathies les plus vives sont pour nos semblables, c'est-à-dire , les honnêtes gens qui , grâces à Dieu , forment la très-grande majorité. Tant que vous ne leur offrirez pas contre la férocité de vos

«■lients des garanties égales à celles que nous trouvons dans les lois existantes , ils ne verront dans vos menées prétendues philanthropiques qu'un attentat de lèse-humanité qui mériterait un châtiment exemplaire , s'il n'y avait en votre faveur la circonstance très-atténuante de l'idiotisme.

Eh bien , voilà ce qu'il faut dire à ceux qui veulent un Dieu , une religion , un ciel , sans un enfer. — Changez , leur dirais-je , la constitution morale de l'homme. Faites que , exempt d'inchnations vicieuses ( fruits malheureux de l'abus de sa liberté) , il consente à marcher invariablement vers Dieu par le motif de Tespérançe et de l'amour, sans avoir besoin de s'appuyer sur la crainte ; et Dieu se hâtera d'éteindre l'enfer : car il aime grandement ses créatures , et s'afflige Nivement de leur perte ^ — Mais tant que vous n'aurez pas fait ce que Dieu lui-même n'a pas cru pouvoir faire % laissez au christianisme le seul levier qu'il

1 Sap. 1,13.— XI, 25.

2 Sans doute , Dieu aurait pu créer l'homme fanpeccabfe ; mais , prive' de l'insigne honneur de concourir librement arec le Créateur à sa propre pcrfeciion , l'homme no serait plus ,

— ir2 — ait pour soulever vers le ciel noire volonté si fortement collée à la terre.

Voici , en effet , l'induction qui résulte des don nées uniformes de la foi , de la raison , de Texpérience. — Jamais l'homme ne jouira de Dieu , s'il ne l'aime par-dessus tout ; — jamais il ne l'aimera ainsi , s'il ne le connaît ; — jamais il ne le connaîtra , s'il ne rentre en lui-même , s'il ne s'élève par la réflexion au-dessus des mensongères impressions des sens ; — jamais l'homme ne se fera la violence nécessaire pour réfléchir mûrement à ses destinées futures , et travailler à sa réforme , s'il n'est mû d'abord par la crainte ; — jamais une punition bornée et passagère , comme celle (]u'on voudrait substituer à un enfer éternel , ne produira dans un cœur passionné cette crainte du Seigneur , qui est le commencement de la sagesse^.

Ecoutons un philosophe non suspect. — « Una

dans cette hypothèse, cet être prodigieux que Diea peut appeler son semblable , son ami , son enfant ; ce serait un brillant automate planté dans le ciel comme le soleil a été planté dan* la firmament.

1 Inilium sapientiae, tiraorDomini. (Pi. CX. 10.)

fatale expérience nous prouve que l'éternité des peines , quelque terrible qu'elle soit , n'est pas trop forte pour nous détourner du crime. Cette punition est donc proportionnée au but que s'est proposé jle législateur suprême , de prévenir , autant qu'il se peut , Tinfraction de ses lois. Si elle est proportionnée à ce but, elle n'est donc point injuste. L'expérience , en prouvant sa nécessité, en démontre la justice '. »

Hélas! oui, il ne faut rien moins que la géhenne avec son cortège d'éternelles douleurs, pour faire remonter jusqu'à Dieu notre âme enivrée de basses jouissances et dominée par de brutaux appétits.

— C'est >Tai ment l'enfer qui peuple le ciel ; et si res brasiers dévorants sont l'œuvre de Dieu, c'est encore au feu de son amour qu'il les allume.

Mais Dieu est-il vraiment l'auteur de l'enfer?

— Rien ne nous oblige à le croire ? — S'il est écrit que , Dieu a allumé un feu dans sa colère , il est aussi écrit qnil tirera ce feu du cœur même

1 Thomas, R^flexinns philosophiques et littéraires sur le poëme de la Ucliginn naturelle.

de rhomme^. S'il est dit que les réprouvés seront l'élernelle j9(2^wre de la mort, il est dit aussi , que c'est, non Dieu , mais le pécheur ^ qui a créé la mort ^. — Aux quelques passages de l'Ecriture qui donnent à Dieu une part active dans la punition des réprouvés , il serait facile d'en opposer cent autres qui affirment que c'est le pécheur luimême qui a creusé sa fosse , et qu'il ne recueille dans V éternité que ce qu'il a semé dans le temps^'.

1 Ignis succensus est in furore meo , etc. ( Dculer. -XXXII, 22. — Producam ergo ignem de medio luî, qui comedatle. (Ezech. XXVIII, 18.)

2 Mors depascet eos. (Ps. XLVIII, 15. ) — Deus raoriem non fecit... Impii autem manibus et verbis accersierunl illam. ( Sap. 1 , 13 , 16. )

3 Lacum aperuit, et effodit eum : et incidit in foveam quam fecit. ( Ps. VII , 16. ) — In operibus manuum sua- -^•um comprehensus est peccator. (Ps.IX, 17.) — Qu» finira seminaverit homo , hœc et metet. (Gai. VI , 8. )

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