‹ Solution de grands problèmesChapitre 32 sur 69 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

L'cnfpr , comme le Ciel , est l'œuvre journalière de l'homme dans cette vie.

Qu'est-ce que l'enfer ? — C'est l'œuvre de l'or* gueil, de la cupidité, de la sensualité; œuvre encore latente dans le cœur de l'homme >ivant , mais qui ne peut manquer de se développer avec un effroyable éclat , au moment où la mort placera le coupable en face de Dieu.

Rappelons quelques principes déjà énoncés.

Le bonheur consiste dans la possession d'un objet capable de satisfaire pleinement nos désirs; le malheur, dans la privation de cet objet'. — Le

1 Voyez plus haut , ch. XV.

S0LITI0.\. *^

degré de boiilieur et de malheur dépend de Tinlensiié des désirs. — L'intensité des désirs est relative au développement de la faculté aimante. — Le développement de la faculté est proportionné au nombre et à Vintensité des actes , c'est-àdire , des efforts faits pour tendre vers l'objet désiré.

Deux objets sollicitent l'amour de tout homme venant en ce monde : Dieu et la créature. — D'un côté , Dieu , océan sans rives et sans fond de grandeur, de bonté , de beauté, seul capable d'assouvir notre besoin de savoir , d'avoir et de jouir : il ravirait nécessairement notre amour, s'il nous était donné de contempler son essence; mais, par respect pour la liberté qu'il nous a donnée , il voile à nos regards , durant la courte épreuve àe la vie , ses inetfables amabilités , et n'agit sur notre cœur que par le spectacle de ses œuvres sensibles, par la voix intérieure de la conscience et de la grâce , par les enseignements de la religion. — D'un autre côté, s'offre la créature, véritable néant quand on la considère en ellemême : elle étale à nos yeux les perfections dont Dieu l'a enrichie , perfections doublement trom-

penses et par leur énorme disproportion avec no^^ désirs s et parleur si courte durée.

Il faut que l'homme choisisse entre ces deux extrêmes^ entre le tout et le rien. Il ne peut s'attacher à Dieu sans se détacher de la créature , ni s'attacher à la créature sans mépriser Dieu ' . — S'il cherche Dieu , s'il applique son esprit à le connaître , s'il plie sa volonté à ses lois , au mépris de ses propres inchnations , chacune de ses pensées , chaque soupir est un pas vers le bonheur : c'est un degré d'ouverture de plus de son âme vers Dieu ; c'est un germe de vie déposé dans son cœur , qui n'attend pour éclore que le soleil de l'éternité. Plus il aura multiplié ces actes durant sa course terrestre , plus il leur aura donné d'intensité , plus aussi , au jour de la récompense , son cœur se trouvera dilaté et capable d'une communication plus parfaite de l'Etre divin ^.

1 Nemo polest di.,obus dominis servire : aut enim unum odio habebit, et alterum diliget; aut unum suslinebit , et allerum contemnet. Non poteslis Deo servire et niammonae. (Matlh. VI,24.)

2 Ego sum Domiuus Deus luus... Dilata os luuui . et iinpleboillud.^Ps.LXXX, 11.)

Si , au contraire , l'homme ne suivant que Finipulsion des sens , donne dans le piège grossier que lui tendent les créatures ^ ; s'il abandonne son cœur à l'amour des honneurs , des richesses , des plaisirs que lui offre l'image fugitive de ce monde, dès lors chaque effort qu'il fait pour se les procurer , au mépris de l'amour divin , est un péché, c'est-à-dire , selon le sens profond de ce mot , c'est une erreur y une chute , un faux pas y qui l'éloigné du \Tai bien^ ; c'est un progrès vers la mort. En se passionnant pour le néant , en allumant dans son cœur des désirs insensés qui ne pourront jamais être satisfaits^, il se prépare des regrets

4 Creaturœ Dei in odium factae sunt , et in tentationera animabus hominum , et in muscipulam pedibus insipientium. (Sap. XIV, 11.)

2 Dans la plupart des langues, péché est synonyme de chute , égarement , écart , rébellion , défection , etc. Voyez , en hébreu , les racines Chata , Paschah , etc. , en grec , A'/AapTavw,

3 Et comment pourraient - ils être satisfaits I puisque le pêcheur veut deux choses évidemment impossibles : 1» trouver le bonheur parfait dans des objets imparfaits ; 2o jouir sans fin de créatures dont tout lui annonce la fin. — Aussi est-il écrit que le désir des pécheurt périra. (Ps. CXI , 10. j

éternels , et la vivacité de ses regi'ets sera en raison de l'intensité de ses désirs.

Supposons maintenant deux hommes qui aient donné à leurs facultés un égal développement, 1 un vers Dieu , l'autre vers la créature. Même amour dans tous deux des grandeurs, des richesses , des plaisirs ( car l'amour de ces choses est au fond de nos entrailles : la seule différence est que l'un les cherche où elles sont , l'autre où elles ne sont pas). Quelle prodigieuse distance cependant sépare ces deux êtres! l'un porte le ciel dans son cœur , l'autre l'enfer ; et cependant ils ne s'en doutent guère , tant qu'ils marchent sous l'épais brouillard de cette vie. — Si un avant-goût des joies célestes se fait parfois sentir au premier , il n'en déplore que plus vivement la durée de son exil , et ce n'est qu'en gémissant qu'il accumule les bonnes œmTes qui ajoutent à chaque instant de nouveaux rubis à son éternelle couronne. — Si le remords et le dégoût travaillent le second , il trouve dans le tourbillon des plaisirs et des affaires un moyen de s'étourdir , et il avale comme l'eau ces iniquités qui se changeront bientôt en flammes.

Pour révéler les trésors de vie et de mort entassés dans ces deux cœurs , que faut-il? — Un rayon parti de la face de Dieu , une étincelle de ce feu divin qui purifie et fait briller d'un incomparable éclat l'or des vertus , et brûle sans la consumer la plante desséchée du vice^ Que la mort ari'ache le voile qui leur dérobe la présence de l'Etre infini : tous deux éprouveront également dans leur faculté de connaître cet épanouissement ([ue produit dans toute intelligence l'intuition de la vérité suprême ; tous deux sentiront également dans leur cœur cette indicible explosion de désirs et d'amour qu'allume nécessairement la présence d'une beauté infinie ^.

Mais l'un suivant la direction qu'il a imprimée à sa volonté , ira dans le sein de l'amour infini satisfaire , sans jamais l'éteindre , l'ardeur de ses désirs. Là , il recueillera , dans l'extase d'une éternelle joie , tout ce qu'il a semé dans les courtes afïlic lions de la vie. Pas une sainte pensée , pas un

1 Si quis autem siiperaedificat... auruin, argentum , lapides preliosos , ligna, fœnum , slipulara... uniuscujusque opus quale sil, ignis probabil. ( I. Cor. Ill, J2, 13.)

2 Voyez plus haut, ch. XIX.

moment de prières et d'entretien avec Dieu , qui n'ait produit une connaissance plus profonde des enivrantes merveilles de l'Etre divin; pas une confusion soufferte pour Dieu , pas un acte d'humilité , de modestie , qui n'ait ajouté une marche à son trône , un rayon à son diadème ; pas un sacrifice fait à l'amour de la pamTCté , qui n'ait accru son royaume d'une province ; pas un jeûne , pas une abstinence , qui n'ait mérité un surcroît de volupté ; pas un verre d'eau donné au prochain, qui ne soit changé en un fleuve de délices'. — En un mot , pas un acte fait pour Dieu qui n'ait disposé le cœur , en l'élai-gissant , à une effusion plus grande de la vie divine.

Que se passera-t-il au contraire dans l'amateur obstiné du monde? — Saisi et irrévocablement fixé par la mort dans une opposition formelle à la volonté divine , il se trouve séparé du grand fleuve de vie par un abîme à jamais infrancliissa-

1 Qui gemiuanl io lacrymis, in exultalione mêlent. Ëuntcs ibant et flebaul, niiUentcs semiDa sua. Venientes autem vcnientcum exultalione, portantes manipule» soos. (Ps. CXX V,

Lie'. Là, seul avec ses œuvres, il moissonne aussi, dans les rages d'un immortel désespoir, les fruits de mort qu'il a semés dans les vaines joies de la terre. A chaque effort de son orgueil pour se grandir devant les hommes , répond un degré d'abjection ; à chaque démarche coupable pour grossir ses richesses , un accroissement de misère ; à chaque plaisir criminel , une part proportionnée de souffrance. Ehî comment en serait-il autrement? Si c'est un principe évident, même pour la raison , que tout bien réside essentiellement en Dieu , et que le péché éloigne de Dieu , n'est-il pas clair que le pécheur s'enfonce dans les ténèbres , l'humiliation , la misère et les souffrances , à proportion des pas qu'il fait loin de celui qui est la lumière , la grandeur , la richesse , la volupté même^?

1 Inter nos et vos chaos magnum firmalum est : ut hi , qui volunl hinc transire ad vos, non possint, neque inde hue Iransmeare. (Luc. XVI, 26.)

2 Qui elongant se à te, peribunt. (Ps, LXXII , 27. ) — Oinnes, qui le derelinquunt, confundentur : recedentes à le, in terra scribentur : quoniara dereliquerunt venam aquarum vivcntium Dorainum. ( Jerem. XVII, 13. )

De qui ce malheureux pourrait-il se plaindre , siuon de lui-même? — Les maux qu'il souffre ne sonl-ils pas l'œuvre de ses mains ' ? Est-ce Dieu qui l'a repoussé , ou plutôt n'est-ce pas lui qui ^ repoussé Dieu , qui lui a dit : Relire-toi , je nt veux pas de ion amour-? — Qu'a fait Dieu? Après plusieurs années de patience , il a pris l'insolent au mot : Ta volonté soit faite , lui a-t-il dit ; ta vie n'a été qu'un outrageux oubli de ton Dieu ; j'aurais le droit de te punir , je me contente de l'oublier ^ .

Jusqu'ici nous n'avons vu dans l'enfer que l'œuvre du pécheur. Mais est-ce là tout l'enfer?

1 Luel quae fecit orania , nec tainen consumetur : juxla multiludinem adinventionum suarum , sic et sustinebit. (Job. XX, 18.)

2 Recède à nobis , et scientiam viarum tuarum nolumus. (Job. XXI, 14.)

3 Si quis aulem ignorât, ignorabilur. (I. Cor. XIV, 38.) ■— Nunquamnovi vos. Nescio yos. ( Mallh. VII, 23. XXV, 12.)

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