CHAPITRE XXVI
Peine du dfajn dans le réprouve. — Conjecture sur la peine du feu.
Dans la peinture que les livres saints nous font de l'enfer , on distingue deux sortes de peines : celle que les théologiens appellent du dam^ désignée par le ver qui ne meurt pas, c'est-à-dire, le remords, le regret, le désespoir résultant de la perte de Dieu , et la peine du feu qui ne s'éteint pas ^ , sur laquelle l'Ecriture insiste davantage , comme étant la plus capable de faire une vive impression sur les hommes.
i Vermis eorum non moritur , et ignis non exlinguitur. (Marc. IX, 45.)
On conçoit sans peine l'affreux désespoir qu'allumera dans le cœur du réprouvé la vue de ce qu'il a perdu en perdant son Dieu. — Nous avons chaque jour sous les yeux les étranges effets d'une passion malheureuse. Nous voyons des infortunés entrer dans des rages effroyables , prendre la vie en horreur et se précipiter en forcenés vers la mort , l'un pour avoir manqué une place ou une fortune ardemment convoitée , l'autre pour^ avoir perdu une idole de chair. Or , si le cœur humain, maintenant encore si petit, est capable de passions si grandes , qu'en sera-t-il lorsqu'il se sera dilaté sans mesure au contact de l'Etre divin ! Si la privation d'un emploi , d'une fortune lui fait de telles blessures, quels horribles déchirements ne ressentira-t-il pas quand il se verra privé de l'immense héritage de gloire , de puissance et de richesses que Dieu partage avec ses amis ! S'il ne peut supporter la perte d'une de ces beautés fragiles qui naissent et meurent chaque jour par milliers, comment supportera-t-il la perte de la beauté unique , éternelle , dont toutes les beautés créées , fussent-elles réunies dans la même personne , ne seraient qu'une vaine ombre !
Pour l'homme qui veut réfléchir , il y a mille
moyens de se consoler dans les infortunes de ce monde.
Pas de créature si parfaite qui n'ait bien des défauts^ et l'amant méprisé peut se venger par le mépris. — Mais le moyen de mépriser Dieu quand on l'aura vu !
Pas de créature qui ne compte grand nombre de ses semblables. — Mais il n'y a qu'un Dieu , et hors de Dieu , il n'y a que néant.
Pas de jouissance en cette vie qui soit durable , et l'infidélité ne fait que prendre les devants sur la mort. — Mais Dieu une fois possédé ne se perd jamais.
Les malheurs ici -bas sont la plupart involontaires , et rarement la victime est dans le cas de se dire : Il ne tenait qu'à moi... Mais le réprouvé ne peut accuser que lui-même : Je n'ai que ce que j'ai mérité ; si mon malheur est sans fin , c'est que ma folie a été sans bornes.
Enfin , la mort est toujours là pour dire aux affligés : Vos peines finiront. — Mais le réprouvé lit partout : Eternité! et ce mot qu'il ne voulut
jamais méditer , son œil en mesure forcément les effroyables profondeurs.
Qu'on se représente maintenant ce malheureux dévoré d'immenses désirs sans le moindre espoir de satisfaction , en proie à des remords que rien ne pourra jamais apaiser , et l'on comprendra sans peine ses grincements de dents, ses pleurs ^ et les vains appels qu'il fera à la mort K
Voilà bien le ver immortel que le péché dépose dans le cœur de celui qui le commet ; voilà bien encore le feu inextinguible qui dévorera son âme.
Mais le feu qui , selon l'Ecriture et la croyance universelle , doit tourmenter le corps du réprouvé , s'y trouverait-il aussi ? ne serait-il qu'une irruption dans l'organisme de l'incendie de l'âme? — On peut le conjecturer , je pense , sans heurler ni l'Ecriture ni la tradition. L'une et l'autre supposent un feu réel qui fera souffrir au réprouvé une peine distincte de celle du dam^ et il
1 Ibi eril flelus, et stridor denlium. ( MaUh. VIII, 12.) — Quaerent homines morlem, et non inYenient eam: et desiderabunt mori, et fugicl mors ab eis. f Apoc. IX , 6. )
— \oS — y aurait témérité à n'admettre qu'un feu métaphorique et identique avec les souffrances morales ' ; mais Tune et l'autre gardent le silence sur l'origine et la nature intime de ce feu. - — Un bon nombre de passages bibliques supposent même que ce terrible agent des vengeances divines sera l'œuvre du pécheur;, et de grands philosophes chrétiens l'ont pensé.
1 Ce fut l'opinion d'Origène et de Lactance, non formellement condamnée , mais visiblement contredite par l'enseignement unanime des Pères et inconciliable avec les principes de la critique sacrée , la Bible parlant en cent endroits du feu de l'enfer sans aucun indice de métaphore. — Il ne faut pas confondre toutefois la réalité du feu de l'enfer avec sa matérialité ; celle-ci est au moins très-douteuse , puisque les physiciens révoquent en doute , non sans quelque raison , la matérialité du feu de ce monde. ( Voyez Thénard , Elément de chimie, tome I, page 35.) En admettant, comme nous faisons , la réalité des effets du feu infernal , on satisfait pleinement aux exigences de la doctrine.
2 Aux passages cités dans le texte ou les notes des deux chapitres précédents , et dont on pourrait aisément multiplier le nombre , je n'ajouterai que ces paroles du psalmiste , bien remarquables par l'identité de la cause qu'elles assignent et au bonheur du juste et aux souffrances du réprouvé : Lœtificabis eum in gaudio cum vultu tuo.., Pones eos ut clibanum ignis in tempore tiiltûs (ui... Pones eos dorsum ^ etc. (Ps, XX, 7, 10, 13. j
— lo9 ~ « Ne croyons pas , dit saint Augustin , que « cette douceur et lumière ineffable de Dieu lire « de son propre sein de quoi punir les péchés , « mais plutôt qu'elle a disposé les péchés de telle « sorte , que ce qui a fait le plaisir du pécheur « servira d'instrument à la vindicte divine ^
Bossuet , développant la pensée de l'Aigle d'Hippone , parle ainsi : « Ne nous imaginons « pas que l'enfer consiste dans ces épouvantables « tourments , dans ces étangs de feu et de soufre , « dans ces flammes éternellement dévorantes , o dans cette rage , dans ce désespoir , dans cet « liorrible grincement de dents. L'enfer , si nous « l'entendons , c'est le péché même ; l'enfer , c'est « d'être privés de Dieu , et la 'preuve en est évi- « dentepar les Ecritures ^. » Ailleurs, commentant ces paroles du Seigneur dans Ezéchiel : Je ferai sortir du milieu de toi le feu qui te dévorera ; il
1 Ne putemus illam tranquillitatem et ineffabile lumen Dei (de se proferre unJe peccata puniantur : sed ipsa peccala sic ordinare , ut quœ fuerunt delectamenta horoini pcccanti, sunt inslrumenla Doraino punienti. (Enar. in Ps. VII , n. 16.)
2 Sermon sui' la gloire de Dieu dans la conversion des pccheurs , 1"" poinl.
ajoute « : Je ne l'enverrai pas de loin contre toi ; « il prendra dans ta conscience , et les flammes « s'élanceront du milieu de loi , et ce seront tes « péchés qui le produiront. Le pensez-vous, « chrétien, que vous fabriquez, en péchant, « l'instrument de votre supplice éternel ? Cepen- « dant vous le fabriquez. Vous avalez l'iniquité « comme l'eau ; vous avalez des torrents de « flammes ^ »
L'expérience elle-même favorise ce sentiment.
Quoi de plus incontestable que l'influence des afiections morales sur le corps! Jamais passion violente ne s'allume dans l'âme sans que l'embrasement se communique au dehors. Le désespoir surtout , dans son paroxysme, offre les symptômes d'une véritable conflagration. Les yeux étincellent; le sang , bouillonnant dans les veines , propage l'incendie jusqu'aux extrémités , et , s'il n'est dérivé à grands flots , l'organisation se dissout au milieu des ardeurs d'une fièvre dévorante.
1 Sermon sur la nécessité de la pénitence, pour le Ill^di manche del'Avent, I^f point. — Voyez aussi Sermon Ile pour le dimanche des Rameaux , sur la nécessité des souffrances , nie point, el alibi.
— Itil —
Supposons maintenant dans les facultés supérieures de l'homme le feu du désespoir aussi intense qu'il le sera dans le réprouvé, contem- ])lant forcément l'immensité de son malheur dans la grandeur et la beauté du Dieu qu'il a perdue Supposons aussi, dans son être matériel^ cette ténacité d'organisation que la puissance divine donnera aux corps ressuscites, et qui leur permettra de subir toutes les angoisses de la mort sans mourir " , et nous concevrons sans peine que l'ame réprouvée , en se réunissant à son corps , y
1 Les réprouvés rerront-ils l'essence divine durant toute lëternité, et leur supplice consistera-t-il surtout dans cette vue? Certaines paroles de l'Ecriture autoriseraient à le conjecturer , entre autres celles-ci : Pœnas dabunt in interilu œternas à facie Domini , et à glorid virtutis ejus. { U. Thessal. I, 9.) Voyez les commentateurs sur ce passage. — Au reste , noua n'avons nul besoin de cette hypothèse pour appuyer nos conjectures sur le feu de l'enfer. Tous conviennent que les réprouvés verront Dieu au moins au jour du jugement : or , Dieu une fois vu, le moyen de l'oublier !
2 Mors depascei eos. (Ps. XLYIH, 15. j — Fugiel mor» ab eis. ( Apoc. IX , C }
— 1G2 — portera tous les éléments d'une horrible, d'une éternelle combustion ' .
A cet embrasement parti du fond même de l'homme , ajoutons celui qui naîtra du choc éternel de toutes les créatures, armées contre les ennemis de Dieu^, Le pécheur les ayant tournées contre le Créateur en les faisant servir à ses iniquités , n'est-il pas juste qu'elles se vengent de cette violence en se tournant contre le félon ? — Il est assez naturel de croire que dans cette transformation après laquelle elles soupirent^ , les créatures sensibles deviendront , selon les dispositions diverses des élus et des réprouvés , un sujet
1 On conçoit encore , d'après ce que nous avons dit plus haut (ch. XXV. ) que l'ardeur de ce feu sera nécessairement proporlionnëe au degré de culpabilité dans chaque criminel , et que dans le même individu il tourmentera avec plus de fureur les organes plus coupables , accomplissant ainsi la loi divine : Pcrquœpeccat quis , per hœc et torquetur. (Sap. XI, 17.)
2 Armabit crealuraraad ullionem inimicorum... etpugnabit cura illoorbisterrarum contra insensatos. (Sap. V, J8,21.)
3 Exspectatio creaturs, revelationem (iliorura Dei cxspectal. (Rom. VIII, 19.)
— I(i3 ~ de joie pour les uns, de tourment pour les
autres ^
Je ne m'arrêterai pas à parler d'un autre supplice du réprouvé , celui de la société infernale. Satan étant le premier des pécheurs, et l'instigateur de tout péché , il est juste que l'homme qui cède à ses inspirations au mépris de la loi divine, tombe sous la puissance de ce maître - . Quel maître , grand Dieu ! que le plus pervers des êtres ! quelle société , que celle de désespérés , d'enragés, de démons !
En voilà assez. — Si cette vue philosophique de l'enfer a de quoi faire frémir quiconque voudra en mesurer l'étendue , elle est merveilleusement propre à justifier le Dieu des chrétiens du reproche de cruauté élevé par l'incrédule. — L'enfer ainsi compris est exclusivement l'œuvre du pécheur. Si le malheureux voit fondre sur lui
1 On peul citer pour exemple le soleil , dont la lumière réjouit ou fait crisper notre œil selon que celui-ci est bien ou mal disposé.
2 Qui facit peccatum , ex diabolo est ; quoniam ab initie diabolus peccat. { I. Joan. III , 8. )
Vuniversalité des maux ' , c'est qu'il s'est obstiné à vivre loin de celui qui renferme l'universalité des biens, le feu qui le dévore , ce n'est point une main étrangère qui V allume : tout son mal est d'être livré à lui-même^ , et c'est ce qu'il a constamment désiré.
Il n'y a plus qu'une objection possible , c'est que Dieu, connaissant la faiblesse et la stupidité de l'homme , devait à sa bonté , ou de laisser cet être dans le néant , ou de l'éclairer vivement sur la I)ortée infinie du péché. — Les chapitres suivants montreront si sur ce dernier point Dieu nous a épargné la lumière.
1 Omois dolor irruei super eum. ( Job. XX , 22.)
2 Devorabit eum ignis, qui non succenditur , affligelur relictus in tabernaculo suc. (Job. XX, 26.)
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