CHAPITRE XXX
Nécessité des souffrances de l'Homme -Dieu.
Jusqu'à la veille de sa mort, l'Homme-Dieu ne fait que porter et sanctifier le joug dur et pénible que le péché fait peser sur les enfants d'Adam depuis le jour où ils sortent du sein de leur mère , jusqu'au jour de leur sépulture ^ . Mais ici la scène change : ce ne sont plus les peines temporelles dues à nos crimes , c'est la peine éternelle qu'il faut subir ; c'est Tenfer avec toutes ses horreurs , dont le gérant de l'humanité doit otTrir ù la justice divine l'équivalent et plus encore.
i Eccli. XL, 1
— ISl — Nous l'avons dit , l'enfer c'est le péché compris dans toute sa noirceur, savouré dans toute son amertume ; l'enfer c'est être déchiré dans l'ame , déchiré dans le corps ; c'est être maudit de Dieu , maudit de toutes les créatures ; c'est devenir le jouet du plus cruel des maîtres , de Satan.
Quoi donc! le Fils de Dieu , l'objet de ses éternelles complaisances , maudit de son Père 1 Le Très-Haut foulé aux pieds de Satan î « Qui vou- « dra jamais le croire ! » s'écriait , il y a trois mille ans, un prophète décrivant cette épouvantable scène'.
Oui , l'heure est venue où la terre et l'enfer , exécutant l'arrêt du ciel , vont montrer à tous les siècles ce que mérite le péché , fùt-il protégé par la majesté d'un Dieu.
Jésus , après avoir donné à ses disciples , dont l'un le trahissait et les autres allaient l'abandonner , un dernier gage de T excès de son amour ^ , s'achemine vers le jardin de Gethsemani. Là , le
1 Quis credidit auditui nostro, etc. (îs. LUI, 1, seqq.}
2 Cùm dilexissel suos, qui erant in mundo , in (incm dilexit eos. (Joann. XIII , l.j
soi.rTio.\. * *
calice des douleurs , qu'il n'a encore que déguste , lui offre une mer de lie suffocante. La nature se révolte, la sainteté se détourne avec horreur; mais l'amour , plus puissant que la mort , triomphe de toutes les répugnances. Aussitôt les iniquités de tous les hommes , depuis celle qui souilla TEden jusqu'à celles qui souilleront la dernière heure des temps , viennent fondre comme un torrent sur la gi^ande âme du Christ , 1/ ;>or^ew^ toutes les angoisses de la mort, toutes les douleurs de V enfer , moins le désespoir ' . Agonisant , il redouble sa prière '^ ; mais le ciel qui ne voit plus en lui que nos péchés , objet de malédiction ^ , est d'aii-ain. Les tortures de l'ame réagissant sur lo corps en font couler une sueur de sang^. Si un ange vient relever la victime , c'est que le supplice ne fait que commencer.
1 Posuit Dominus in eo iniquilatem omnium noslrùni. ( Is. LUI, 6. ) — Circumdederunt me dolores mortis : et torrentes iniquitatis conturbaverunt me. Dolores inferni circumdederunt me. (Ps. XVII, 5,6.)
2 Factus in agonià, prolixiùs orabat. (Luc. XXII, 43.)
3 Factus pro nobis maiedictum. (Gai. III, 13. )
4 Luc. XXII, 44.
En effei , voici Judas avec les satellites du pontife , ou plutôt , selon le mot profond de Pilate : Foici, dans Jésus, Vhomme ' : — l'homme avec sa duplicité , son hypocrisie. — Qu il reçoive donc le baiser de Judas , s écrient d'une commune voix le ciel , la terre et les enfers.
Voici riîomme avec ses révoltes, son amour effréné de l'indépendance , sa haine pour le joug du devoir. — Garrottez-le donc , et traînez-le par les rues de Jérusalem.
Voici l'homme qui du haut de son orgueil s'arroge le droit de tout juger , tout critiquer , et qui fait monter jusqu'au ciel la témérité de ses censures^. — Promenez-le donc de tribunal en tribunal; failes-lui subir l'humiliation des interrogatoires les plus absurdes , de la sentence la plus inique.
Voici l'homme avec son horreur pour les affronts les mieux mérités , avec son cœur bouillonnant du
\ Ecce hortîo. (Joan. XîX , 5.}
2 Posaerunt in cœlum os suum : el lingua corum Iran.sivil in lerrâ. (Ps. LXXII , 9.;
feu delà vengeance au moindre mépris. — Appliquez-lui donc le plus injuste des soufflets et avec la main la plus vile.
Voici l'homme avec la haute opinion qu'il a de ses lumières , de sa sagesse , avec son amour excessif de Testime et des louanges, se flattant de tout savoir , de ne rien ignorer. — Mettez donc un bandeau sur ses yeux; souffletez-le, et demandez-lui qui l'a frappé. Revêtez-le ensuite des insignes de la folie , et que Hérode avec sa cour unisse ses mépris aux huées de la canaille ^.
Voici l'homme extrêmement jaloux du premier rang et roulant dans sa tête mille projets de grandeur ; sur le trône ou dans un galetas , il faut qu'il commande et voie ses semblables à ses pieds. — Cherchez dans vos prisons le plus infâme scélérat , et que le suflrage public l'élève au-dessus de Vhomme, Coiffez ensuite sa tête d'une couronne d'épines ; armez ses mains d'un roseau , affublez ses épaules d'un chiffon d'écarlaie , puis le frap-
1 Et velaverunt eum, etc. (Luc. XXII, 64.) — Sprc- \it autem illum Hcrodes cum exercilu suo : et illusii induluiQ veste albà. (Luc. XXIII, H.)
pant sur la tête , lui crachant au visage , fléchissez le genou et saluez-le roi.
Voici l'homme avec ce corps, chef-d'œuvre des mains de Dieu , qu'il a souillé des pieds à la tête par des infamies sans nombre , la plupart secrètes. — Exposez donc ce corps nu sur une de vos places , attachez-le à une colonne , et que les fouets ne cessent de le déchirer jusqu'à ce que nous puissions en compter tous les os ^ .
Voici l'homme, avec ses pieds et ses mains encore intactes , et cependant pleines d'iniquités ; avec sa bouche avide de bons morceaux , avec sa langue souillée du fiel de la satire , avec son affection extrême aux biens de la terre , avec son aversion profonde des souffrances et de la mort , alors même qu'elles sont adoucies par les soins de ceux qui l'entourent. — Eh bien, préparez une croix , clouez-y ses pieds et ses mains , donnezlui à boire du fiel et du vinaigre; et qu'avant d'expirer de la mort la plus cruelle, la plus infâme , entre deux scélérats , il voie ses bourreaux se partager ses vêtements et tout un peuple insulter à ses douleurs.
1 Dioumeraverunt omuia ossa mea. (Ps. XXI, 18.)