CHAPITRE XXXIX
Réalité historique du christianisme — Exégètes allemands. Naturalistes. — Mythologues. — Strauss.
Mais le christianisme ne serait-il point une utopie savante , un roman assez bien imaginé pour charmer l'esprit et le cœur , et auquel il ne manque pour être vrai que de n'être pas faux? — Les faits merveilleux sur lesquels il se fonde , sont-ils des rêves ingénieux , des transformations hardies de faits naturels dues à une enthousiaste crédulité et à la chaleur des cervelles orientales , ou sontils des réalités historiques? En somme, le christianisme est-il un conte arabe , un mvlhe , ou une
Question insensée ! Vous qui la posez , essayez donc d'ébranler ce colosse historique qui commence par ces mots : Ju commencement Dieu créa le ciel et la terre , et finit avec les Actes des Apôtres , colosse dont la base se rencontre partout à diverses profondeurs sous les constructions historico-fabuleuses de l'antiquité, et autour duquel gravite toute l'histoire moderne !
Il s'est néanmoins rencontré des hommes , des êtres du moins se disant tels , qui n'ont pas reculé devant cette entreprise plus que titanique. — Je ne dirai rien de feu M. Dupuis et de ses très-défuntes extravagances. Paix aux folies enterrées tant que nous en aurons de vivantes !
Je veux parler des exégètes allemands , les uns naturalistes , les autres mythologues , qui ne veulent voir dans la Bible que des faits naturels habillés à l'orientale , ou des mythes savants.
Selon les premiers , rien de plus simple que le récit des auteurs sacrés , même dans les particularités les plus extraordinaires , quand on le réduit à sa juste valeur. Exemples. — L'arbre du bien et du mal, dont on a fait tant de bruit, n'était qu'une plante vénéneuse, un arbre à fruits
malfaisants , probablement un mancenillier , » l'ombre duquel les premiers hommes eurent le malheur de s'endormir. — La voix qui retentissait sur le Sinaï , au milieu des foudres et des éclairs , et terrifiait le peuple hébreu , c'était la voix de Moïse, s'aidant d'un instrument et profitant d'un gros orage pour haranguer son monde. — Le feu qui environnaitla cime de la montagne durant quarante jours , c'était ou une éruption volcanique , ou le brasier auquel l'habile législateur ranimait ses doigts engourdis en écrivant son code. — Si sa figure parut rayonnante au peuple , c'est qu'il sortait d'un nuage chargé d'électricité.
Passons au Nouveau Testament. — Les rois Mages avec leurs offrandes étaient tout bonnement des marchands forains qui apportaient quelque quincaillerie à l'enfant de Bethléem. — L'étoile , c'était la lanterne du domestique qui les conduisait. — Les anges qui servirent à manger à Jésus après la tentation dans le désert, c'étaient des Arabes qui passaient par là munis de vivres. — Quand il est dit que Jésus marchait sur les flots , conjurait la tempête , entendez que Jésus nageait, qu'il maniait habilement le gouvernail. — Quand il nourrissait cinq mille personnes dans le déscrl ,
— 2*29 — CToyez qu'il avait préparé là des magasins de vivres^ ou qu'il invitait poliment ses auditeurs à manger le pain que chacun avait dans sa poche.
— Voulez -vous savoir comment il persuada à ses disciples qu'il était monté au ciel ? il les mena sur une montagne couverte d'un épais brouillard , où , après quelques paroles d'adieu , il planta là ces bonnes gens, et se sauva par un autre chemin.
— Comment ceux-ci s'imaginèrent-ils qu'ils avaient reçu l'Esprit-Saint ? un grand coup de vent ayant fait craquer la maison où ils étaient réunis, la peur leur fit voir les étoiles et dérangea tant soit peu leur cervelle.
Voilà ijien un échantillon des tours de force par lesquels les théologiens naturalistes de l'Allemagne ont réussi à nous donner une histoire sacrée, une Bible, moins Dieu, moins les anges, moins les démons, moins les miracles^
1 Celui qui voudrait prendre une idée des principes de l'Exégèse naturaliste , sans se condamner à lire les longues et fastidieuses productions des Gabier , Baver , Daub , Semler , Griesbach , Wegscheider, etc. , pourrait se contenter de lire la Préface et les Observations dont Christophe Frédéric AmmoD a enrichi la cinquième édition du livre déjà très-naturaliste du célèbre Ernesti : Institiitio interprctis Noii Tesla^ inciili, Leipsick, 1809.
Leurs confrères, les mythologues, se moquent de cette manière de disséquer la Bible , et trouvent plus expédient de ne voir dans les deux Testaments qu'un recueil indigeste de rapsodies allégoriques , cousues successivement ensemble , et dans lesquelles la réalité historique est aussi introuvable que dans l'Iliade, l'Odyssée d'Homère, et les Métamorphoses d'Ovide.
Le docteur David-Frédéric Strauss, qui avait vu tous les personnages historiques de l'Ancien Testament, depuis Jehovah jusqu'au dernier de ses Prophètes , tomber successivement sous les coups de ses devanciers dans la mythologie biblique, a voulu clore une si belle entreprise en nous donnant la mythologie complète de l'Evangile dans sa Fie de Jésus^, L'histoire' évangélique , selon lui , n'aurait effectivement de réel que certaines particularités de la vie et de la doctrine d'un prétendant au litre de Messie, particularités
1 Imprimée d'abord en 1835, el réimprime'e pour la troisième fois en 1838. On peut voir, sur celte infâme production et sur les causes qui ont préparé son avènement sur le théâtre de la théologie allemande, un article très-remarquable de M. Edgard Quinet. {Revue des Deux-Mondes, l^r décembre 1838. j
que les disciples de cet ini{X)Steur auraient grossies de tout ce que les écritures et les traditions juives leur offraient de relatif au personnage qu'il avait voulu jouer.
Eu un mot , les exégètes naturalistes font des premiers croyants de Piloïse et de Jésus , des imbéciles descendus au dernier degré d'idiotisme ; les mythologues en font et des benêts et des Iburbes.
Ces deux systèmes , comme on voit , ont cela de commode , qu'ils coulent bas d'un seul coup lu morale peu plaisante de l'Evangile. — Reste maintenant à expliquer comment les benêts et les fourbes ont été assez fous pour se faire lapider , • corclier , crucifier , décapiter ; — comment ils ont été assez habiles pour piper la partie la plus raisonneuse , la plus éclairée du monde , et même tout le monde ; comment ils ont pu si bien endoctriner leurs premiers disciples , que Ignace soupirait après les lions, Polycarpe allait gaiement au bûcher, Justin, Irénée et Cyprieu scellaient de leur sang leurs savantes pages , Tertullien écrivait tranquillement sous la liache des bourreaux son immortelle Apologétique; comment parmi les innombrables chrétiens qui , dès le se-
— 2^2 — cond siècle, remplissaient tout dans l'empire, hors les temples des faux dieux' , il s'en est trouvé plusieurs millions qui se sont fait égorger pour soutenir l'œuvre des benêts et des menteurs; comment enfin cette lourde imposture a rencontré tant de sublimes défenseurs , depuis le premier en date des saints Pères jusqu'à nous.
Comment ! vous voilà bien embarrassé , répond Strauss ; ne savez-vous pas que la véritable exégèse ne remonte qu'à Gabier , en 1 792 ^ , et que , sans les travaux ( incomplets néanmoins avant moi ) des Eichorn , des Baver , des Daub , Herder, Néander, Hegel , Schleiermacher , deWette, Vatke , Bohlen , Lengerke , etc. , la raison et le bon sens n'auraient jamais pénétré dans les croyances chrétiennes î — Très-bien ! mais quiconque lient à honneur sa qualité d'être raisonnable , répondra : Strauss abuse é\idemment de la permission de délirer que s'arrogent les écoles
1 Terlullien , Apologet.
2 C'est à Gabier , en effet , que Strauss fait remoirior l'origine de l'itucrpretalion inylhifjne. (Voyez Introduction ,
d'outre-Rhin sorties de la raison pure de Kant ; c'est vraiment l'orgueil monté au point transcendental de la folie. — Chez tout peuple non animalisé , l'auteur d'un si violent outrage aux deux cent soixante millions de chrétiens que porte le globe , et aux neuf milliards au moins qui nous ont précédés , au lieu de trouver une chaire de théologie ^ , eût été attaché par la main du bourreau à la mangeoire du premier haras , avec les feuilles de son livre pour litière , ou revêtu de la camisole de fer dans une prison de fous.
1 Zurich avail d'abord nommd à la majorité Strauss professeur de théologie dogmatique. Sur les rdclamalions (énergiques du canton , l'élection a , dit-on , éié annulée. Honneur aux réclamants ! Ilonle éternelle aux électeurs!
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