CHAPITRE XLL
Livres prophétiques. — Leur authenticité. — Répons-, à une obieclion.
L'histoire évangélique , entre autres singularités, a cela d'étonnant, qu'elle se trouvait faite plusieurs siècles avant la naissance de son héros.
La figure et le rôle du Messie , encore si vagues dans les révélations faites aux patriarches, se dessinent et se développent avec une précision toujours croissante sous la plume de David et des seize prophètes, dont le dernier ( Malachie) écrivait plus de trois cents ans avant l'ère chrétienne.
Ce fils de la femme promis à Adam ^ , c'est le
1 Gen. m ,15,
Fils de Dieu lui-même , associant les grandeurs de Jéhovah avec les faiblesses de l'humanité ' , assis à la droite du Père au plus haut des deux , foulé aux pieds par la populace de Jérusalem comme un ver de terre ^, Non-seulement on y voit les principales circonstances de sa >-ie , de sa mort , et l'immense révolution qui en sera la conséquence , mais encore les moindres particularités qui s'y rattachent, comme l'année , le lieu de sa naissance , son entrée à Jérusalem sur une ânesse , la trahison de son disciple , le prix que celui-ci en retirera , l'emploi de cet argent , le fiel et le vinaigre dont on l'abreuvera , le percement de ses pieds et de ses mains , le partage de ses habits , le sort jeté sur sa tunique , etc.
Ce qu'il y a de vraiment fâcheux pour les théologiens naturalistes et ennemis de l'intervention divine, c'est que cette partie toute miraculeuse de l'histoire évangelique est absolument inattaquable. Impossible de dire qu'elle a été fabriquée après coup, tant que les Juifs seront là avec le livre des prophètes.
1 Jer. XXIII ,5,6- XXXIIT .1516.
2 Ps. XXI. — CIX.
Supposer que les premiers discipies de Jésus , après avoir inventé les prophéties , ont payé quelque rabbin pour les traduire en hébreu , que , parcourant ensuite toutes les régions du globe où un grand nombre de juifs se trouvaient déjà disséminés dès avant la ruine de Jérusalem , ils ont engagé les irréconciliables ennemis du nom chrétien à insérer dans leurs livres sacrés ces rêves qui devaient les couvrir d'une éternelle ignominie , ce serait puis trop fort , même pour les exégètes allemands K — Encore un coup , pas de milieu , assommer les Juifs , ou reconnaître l'authenticité des livres prophétiques.
Reste l'objection déjà mille fois pulvérisée , que les prophéties sont pleines d'obscurité, que le tableau qu'en font les apologistes chrétiens ne se compose que de traits quêtes par-ci par-là et violemment détachés du contexte ; que , si les prophéties étaient si claires , les Juifs auraient cédé à leur évidence; enfin , que la coïncidence d'ailleurs
1 « Ce livre ( des prophéties } qui déshonore les Juifs en tant de façons , ils le conservent aux dépens de leur vie; c'est une sincérité qui n'a point d'exemple dans le monde, ni sa racine dans la nature. » ( Pascal , Pensées , ch. VIII. )
assez remarquable de plusieui-s passages des prophètes avec la vie de Jésus-Christ n'a rien qui sorte des chances du hasard.
Le reproche d'obscurité dans les prophéties et d'infidélité dans la compilation qu'en ont faite les défenseurs du christianisme , tombe de lui-même devant la lecture des prophètes et des apologistes , surtout du savant évêque d'Avranches , dont la Démonstration évangélique enthousiasma Leibniîz et l'Europe savante'. Il tombe encore devant le fait de la croyance universellement répandue et chez les Juifs et chez les gentils au moment où Jésus-Christ vint au monde , que la Judée allait donner à l'univers un maître qui ramènerait l'âge dor, croyance célébrée par Yirgile dans son Pollion, et par Tacite dans ses Histoires^,
Si la majorité des Juifs a fermé et ferme encore les yeux aux. divines clartés du flambeau qu'ils
1 Voyez dans les OEuvres de Leibniîz , ses lettres à Huel, surtout les Ille , IV*-^ et Ve.
2 Pluribus persuasio inerat , anliquis sacerdolum litleri» contineri , eo ipso tempore fore ut valesceret Oriens , profecliquo Juda?â rerum potirentur. ( Hislor. V. cap. 13. )
tiennent dans leurs mains , cet aveuglement avait été prédit et devait être , dans le plan divin , une invincible démonstration de la vérité chrétienne.
« Les Juifs , dit Pascal , en tuant Jésus-Christ pour ne pas le recevoir pour Messie , lui ont donné la dernière marque de Messie. En continuant à le méconnaître , ils se sont rendus témoins irréprochables ; et en le tuant et continuant à le renier, ils ont accompli les prophéties ^ »
Qui ne voit que ce peuple indestructible , dont l'existence est un miracle visible à tous les yeux , est divinement condamné à expier le plus grand des forfaits, et à rendre à une religion qu'il abhorre le plus irréfragable témoignage ! C'est lorsque la cause chrétienne, à la veille d'être jugée en dernier ressort, n'aura plus besoin de témoins, que les restes de Jacob ouvriront les yeux à la lumière , et verseront des larmes de repentir et d'amour aux pieds de celui qu'ils ont percé ^.
Quant à ce hasard sur lequel les incrédules rejettent si facilement tout ce qui ne leur plaît pas ,
1 Pensées, ch. Vlil.
2 Is. X, 21 ; XI, li. — Zaeh. Xil,iO-
je désire une fois pour toutes qu'on me permette une observation.
Jusqu'ici les hommes judicieux n'ont vu dans le hasard qu'un non-sens , le dieu- machine des benêts ; mais à force de lui rapporter ce qu'il y a de plus grand , de plus extraordinaire dans le gouvernement du monde , on en fera un être infiniment sage , infiniment puissant , qui ne différera de Jéhovah que par le nom. — Alors , messieurs les incrédules , qu'aurez- vous gagné? Que l'Etre souverain qui vous demandera compte un jour de cette raison que vous en avez reçue, s'appelle Jéhovah ou hasard, peu importe.