CHAPITRE XLH
Réalité des faits étangëliquei.
Caractère et nombre de* lémoiDi.
S'il faut, sous peine de déraison, admettre Tauthenticité des livres prophétiques sur le témoignage irrécusable des Juifs , comment pourrionsnous douter de l'authenticité et de la véracité des livTes évangéliques , puisqu'elles nous sont attestées par des témoins tout aussi désintéressés , tout aussi incorruptibles et encore plus nombreux ! — Quels témoins ? — Je ne citerai ni les Juifs ni les païens , qui , dans les monuments qui nous restent de leur polémique acharnée contre les disriples du Christ, n'ont jamais élevé le moindre
doute sur rauthenticité des livres évangéliques ' . Je veux parler des chrétiens. — Quoi! des cliréliens ! — oui , des chrétiens.
Il faut être aveugle pour ne pas voir que parmi les habitants de la terre les premiers chrétiens étaient de tous les plus intéressés à confondre l'imposteur qui leur eût présenté une fausse histoire de Jésus-Chrisi.
En effet , l'immense majorité des chrétiens du premier siècle et le très -grand nombre de ceux des siècles suivants avaient été d'abord juifs ou païens , et avaient eu conséquemment à vaincre
1 Qu'on lise ce qui nous reste des livres de Celse , de Porphyre et de Julien l'Aposlat : on verra que les deux premiers supposent constamment l'authenticité des Evangiles , et que le troisième, parfaitement instruit du christianisme , puisqu'il avait rempli les fondions de lecteur dans les rangs du clergé , reconnaît formellement que ces livres sont l'œuvre de Matthieu, Marc, Luc, et Jean. Ony verra encore, aussi bien que dans les livres thalraudiques des Juifs, que ces forcenés ennemis du christianisme cherchaient à expliquer les miracles de Jésus-Christ par la puissance de la magie , tant ils jugeaient Impossible d'en nier l'existence. — Ce seul fait devrait fermer la bouche à nos exégètes , si les faits pouvaient quelque chose contre l'ignorance et la mauvaise foi.
de grandes et bien légitimes préventions contre une religion nouvelle qui accusait les premiers de déicide , les autres d'ignorance et de folie.
Tous, même ceux qui naquirent de parents déjà chrétiens , étaient hommes , et par là même cordialement ennemis des terribles entraves que l'Evangile met aux passions. Tous tenaient puissamment à l'honneur , à l'estime de leurs semblables , à leur hberté , à leur vie , à leurs biens , à leur parenté , comme font généralement tous les hommes , et devaient donc naturellement abhorrer une religion qui , selon Tertullien , mettait h déshonneur à la tête de ses enseignements ; une religion chargée de la haine et du mépris du genre humain, selon Tacite ^ ; une religion que ses apôtres regardaient comme un scandale pour les Juifs et une folie pour les gentils^; une rehgion , enfin , qu'on ne pouvait professer sans courir chaque jour le risque de se voir dépouillé de ses biens , traîné en prison , couché sur des grils ardents ,
j Odio huinani geiieris conviclisunt. (Annal. XV, ch.44.;
2 Judaeis quidem scandalum , gentibus aulem slultiliam. (I. Cor. I, 23.)
étendu sur des chevalets pour y être écorché , cvenlré , attaché à des croix et enduit de résine pour éclairer durant la nuit les jardins de Néron , ou jeté aux ours et aux lions de l'amphithéâtre ^
Supposer que ces hommes, de quelque classe qu'on les fasse sortir de la société ^ , aient surmonté des obstacles aussi naturellement insurmontables pour se faire chrétiens , sans être terrassés par l'évidence de la divinité du christianisme , c'est une énorme insulte au sens commun.
On a vu par-ci par-là des fanatiques assez engoués de leurs rêveries religieuses pour les soutenir jusque sur Téchafaud ; encore ces exemples sont-ils infiniment rares et n'ont -ils jamais été contagieux ; mais qu'un îrès-grand nonibre d'hommes aient bravé la haine et le mépris public ,
1 Et pereuntibus addita ludibria , ut ferarum tergis coiitccli laniatu canum interirent, aut crucibus affixi , aut flammandi, atque ubi defecisset dies, in usuni noclurni luminis urerentur. [ Tacit. loco cil. )
2 El il y en avait dans toutes les classes , môme dans la cour de Nëron. — Slaximà autem gui de Cœsarit domo $un(. (Phiiipp.lV , 22.)
— Î50 — qu'ils aient expiré dans d'horribles tortures pour attester des faits sensibles, palpables, dans lesquels la vérité est si facile à démêler , et dont la fausseté néanmoins leur eût été manifeste, c'est ce qu'on n'a jamais vu , c'est ce qu'on ne verra jamais tant que les lois du monde moral subsisteront.
Voilà pourtant l'étrange , le monstrueux phénomène que l'incrédule est forcé d'admettre. En effet , quelle raison les Apôtres et leurs premiers disciples donnaient-ils de leur foi en Jésus? les miracles sans nombre qu'ils lui avaient vu opérer, miracles d'une telle publicité qu'ils ne craignaient pas d'en appeler au témoignage des Juifs euxmêmes , le miracle surtout de sa résurrection , dont ils ne pouvaient douter , disaient-ils , puisqu'ils avaient conversé, bu et mangé avec lui durant plus de quarante jours après sa sortie du tombeau. — Comment les chrétiens justifiaientils leur foi au témoignage des Apôtres? — Par les miracles encore que ceux-ci et leurs disciples opéraient incessamment , par les morts qu'ils avaient vus rendre à la vie, par les boiteux qu'ils avaient vus marcher, par les aveugles , les sourds et les paralytiques qu'ils avaient vus instantané-
— 2ol — ment guéris par l'invocation du nom de Jésus. Tous ne parlaient que de ce qu'ils avaient oui de leurs oreilles , vu de leurs yeux , touché de leurs mains ' .
Je dirai au plus intrépide ennemi des miracles : Si vous voyiez onze témoins aussi peu suspect? de fanatisme que le paraissent les Apôtres et les Chrétiens des premiers siècles, quand on lit leurs écrits et qu'on les entend raisonner avec leur? juges au milieu des supplices ; si , dis-je , vous voyiez onze témoins de ce caractère endurer la mort la plus affreuse pour attester la résurrection d'un mort , vous seriez sans doute ébranlé , et vous vous demanderiez dn moins si le fait ne serait point possible. Au lieu de onze témoins , mettons-en onze cents , mettons-en onze mille : il faudra que vous soyez convaincu du miracle , ou tout le monde vous jugera atteint de folie. Et vous douteriez des miracles de Jésus-Christ er des propagateurs de sa religion , miracles certifiés par le témoignage de près de onze millions de chrétiens de tout âge , de tout sexe et de
1 Quod audivimus, quod vidimu? oculis nosiris, qiiod perspeximus, cl manus nostrae conlrpclaverunt. (I.Joan. 1,1.;
toute condition , égorgés depuis Néron , vers le milieu du premier siècle , jusqu'à Constantin, au commencement du IV® ^ ! Et vous penseriez sauver votre qualité d'être raisonnable I
Mais , vous verrez bientôt que nous sommes encore loin du véritable chiffre des témoins des miracles.
1 Les Âcta primorum Martyrum sîncera de Dom Ruinarl, et la savante Préface qui les précède, prouvent que ce nombre n'a rien d'exagéré.