‹ Solution de grands problèmesChapitre 51 sur 69 · CHAPITRE XLIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIII

Conversion du monde, preuve manifeste de l'intervention divine.

Absurdité des raisons naturelles qu'on prétend donner de cet événement.

Peu de jours avant sa mort , Jésus-Christ avait dit à ses disciples : Lorsque j'aurai été élevé sur une croix comme un infâme scélérat , f entraînerai tout le monde à ma suite^.

Deux mois après cette inconcevable prédiction, les douze pauvres bateliers du lac de Gcnézareili entreprennent de la réaliser.

1 s. Joan. XII, 32.

A la place des dieux que le monde adore depuis tant de siècles , ils prêchent un Dieu fait homme, né dans ime élable, élevé dans la boutique d'un charpentier , mort sur un gibet entre deux malfaiteurs.

Aux brillantes et licencieuses fictions de la mythologie païenne , aux éloquentes discussions des philosophes, ils substituent une doctrine pleine de mystères , une morale révoltante pour les passions. Us disent à tous : Renoncez aux vaines lumières de votre raison , et soumettez vos esprits au joug de la foi ; sacrifiez vos penchants les plus naturels en vous méprisant vous-mêmes, en méprisant richesses , honneurs , plaisirs , en pardonnant les injures , en aimant vos ennemis. Immolez vos corps aux lois sévères de la pénitence. — Pauvreté , humilité , mortification , tel est le partage des disciples d'un Dieu crucifié.

Quelles récompenses temporelles promettentils à ceux qui consentiront à les suivre? — Les mépris, les persécutions, la perte des biens, de la liberté, les cachots, les bûchers, tous les genres de supplices.

Si une telle entreprise n'a pas été décrétée

dans les conseils du Très - Haut , qui trouve des moyens dans les obstacles et se plaît à tout faire de rien, avouons que ceux qui la conçurent étaient les plus extravagants de tous les fous.

Cependant le Crucifié attire tout à lui. Vingt ans après la mort de Jésus - Christ , saint Paul ( dont la conversion et Papostolat ont fourni à un profond penseur anglais une belle démonstration de la vérité du christianisme * ) écrit aux chrétiens de Rome, que leur foi est annoncée dans tout l'univers^. — Les pêcheurs ont pris dans leurs filets non-seulement des hommes du peuple , mais des savants , des philosophes , des sénateurs , des proconsuls , des officiers , des

1 Voyez l'ouvrage de milord George Lylllelon , publié en anglais sous le litre A Observations sur la Conversion et l' Apostolat de saint Paul, el traduit en français par l'abbë Guénëe, sous ce titre : La Religion chrétienne démontrée par la Conversion et l'Apostolat de saint Paul. — Lyllleton fui, comme le célèbre chevalier Gilbert West, son ami , un de ces penseurs consciencieux qu'une étude approfondie de la Religion lit passer des camps de l'incrédulité dans les rangs des plus illustres défenseurs du christianisme.

2 ViÔQi vc>iraanrain;iaii!r i:i rriivorsomundo. (îlom. ï,8.;

— 256 ~ courtisans. — Vainement les empereurs , les pontifes des idoles , toutes les puissances humaines s'arment contre ce qu'ils appellent une infâme , une odieuse superstition. Vainement î<; peuple crie ; Les chrétiens aux lions î les chrétiens se multipHent sous le fer des bourreaux. Enfin, après trois siècles de carnage, la croix est arborée sur le Capitole , et avant le milieu du IV® siècle, le christianisme est la religion de l'empire romain , c'est-à-dire , du monde alors connu.

Personne , je pense, ne songera à nier l'événement. Otez l'intervention divine, réduisez les agents de cette immense révolution au rôle d'imposteurs ou de fanatiques, le phénomène est encore plus absurde qu'il n'est incontestable. — C'est la souris qui a enfanté les Alpes'.

1 « Un homme qui peut croire que ces faits , si contraires « à tout ce que nous savons devoir arriver en vertu des dis- « positions du cœur humain , se sont passes sans aucune in- " lervention surnaturelle , un tel homme a beaucoup plus de « foi qu'il n'en faut pour croire la Religion chrétienne , et il « demeure incrédule par pure crédulité. » { Joame Jenyns , Examen de l'évidence intrinsèque du Christianisme, p. ioO, traduction de Feller.

Je n'ignore pas les efforts de certains professeurs modernes de la philosophie de l'histoire pour ôter à cet événement l'évidence de son surnaturalisme. Le christianisme^ selon eux , ne serait qu'un magnifique jet de la pensée humaine qui^ après s'être longtemps traînée dans les fictions sensuelles de la mythologie , se serait progressivement élevée au spiritualisme et aurait résumé dans le symbole chrétien le fruit de ses labeurs ihéologico-philosophiques dans l'Egypte , la Perse , l'Inde et la Grèce.

Mais je sais aussi que ces sublimes professeurs n'ont point encore pu défigurer assez l'histoire pour donner à leurs étranges paradoxes l'ombre mcme de la probabilité. — Qu'ils nous montrent donc, l'histoire en main , cette constante progression d'idées , ces pas de l'esprit humain vers les hauteurs des croyances chrétiennes. Qu'ils nous montrent dans l'amélioration successive des mœurs publiques et privées chez les païens , une tendance quelconque vers la régénération opérée par le décalogue chrétien dans l'individu , la famille , la société. En un mot , qu'ils nous fassent voir le monde quasi chrétien avant l'arrivée du [ Christ.

Ces messieurs nous regardent-ils donc comme des Hoitentots assez étrangers à toute connaissance historique pour ne pas savoir que , au moment où le christianisme parut , les esprits et les cœurs étaient partout aux antipodes de sa doctrine et de sa morale !

Quoi î c'est le règne universel de la philosophie d'Epicure embellie par les vers de Lucrèce , qui aurait préparé les Romains et les Grecs à Tiniroduction du dogme chrétien !

C'est lorsqu'une effroyable corruption de mœurs , justifiée par la religion, par l'exemple et l'autorité des sages de la philosophie, souillait d'indicibles abominations les temples , les palais des empereurs , les maisons des particuliers , les théâtres publics; c'est lorsque V amour n'avait qu'une forme que Von n'ose dire ' ; c'est dans les siècles de Tibère , de Néron , de Caligula , de Vitellius, d'Héliogabale , siècles si bien décrits par Lucien , Tacite , Juvénal , Suétone, Athénée, D'on-Cassius, Lampride, Ammien-Marcellin, etc. c'est alors , dis-je , que la morale évangélique

1 Monlcsfjuicu , Esprit des Lois , liv. VU, ch. 9.

devait être la bienvenue ! C'est lorsque les grands de Rome nourrissaient les poissons de leurs étangs de la chair des esclaves^ c'est lorsque le public ne trouvait de remède à l'ennui que dans le massacre des gladiateurs ^ , que la charité chrétienne allait naturellement faire irruption dans les cœurs !

Puis , si c'est le monde qui est accouché du christianisme , qu'on nous explique donc les cris de fureur qui accueillirent le nouveau - né à son entrée dans le monde.

En vérité, où ces professeurs de la philosophie de l'histoire ont-ils puisé une si prodigieuse ignorance en histoire et en philosophie ?

i Jugulantur homiues, ne nihil agatur. (Senec. ep. VII.

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