CHAPITRE XLYIII
Beauté du christianisme. — Idée sur la nature du beau.
Différence essentielle entre l'art antique et l'art chrétien.
Architecture païenne.
Le beau , ce divin reflet du vrai , cette fleur dont le bien est le fruit , cette amorce toute-puissante sur le cœur de l'homme , le christianisme le possède-t-il ?
Il faudrait un livre pour répondre à cette question ; mais ce livre existe , et ce n'est pas moi qui entrerai en concurrence avec l'auteur du Génie du Christianisme. Je me borne à une idée sur la nature du beau et la distance qui sépare l'art chrétien de l'art païen.
L'homme étant constitué de telle sorte qu'il ne peut trouver sa félicité que dans la vue et la jouissance de la perfection souveraine , il s' ensuit que l'infini est seul capable de captiver constamment son amour, et qu'un objet ne peut lui plaire qu'à proportion des rapports réels ou apparents qu'il a avec l'archétype de toute beauté. Cette prédilection exclusive pour l'être illimité se révèle de mille manières. C'est elle qui change la passion la plus vive en indifférence dès que l'objet en est trop connu. C'est elle qui nous fait préférer la beauté qui se cache à la l^eauté qui se produit '. C'est elle qui dans l'ordonnance de nos
1 « Qui ne sait que la beauté devinée est plus séduisante que la beauté visible? Quel homme n'a remarqué, et dix mille fois , que la femme qui se détermine à satisfaire l'œil plus que 1 imagination, manque de goût encore plus que de sagesse? Le vice même récompense la modestie , en s'exagéranl le charme de ce qu'elle voile. » De Maistre , Examen de la Philosophie de Bacon , tome II, ch. vu. — « L'imagina, tion qui pare ce qu'on désire, l'abandonne dans la possession. Hors le seul être existant par lui-même , il n'y a rien de beau que ce qui n'est pas. L'existence des êtres finis est si pauvre cl si bornée , que quand nous ne voyons que ce qui est , nous ne sommes jamais émus. Ce sont les chimères qui ornent ^s objets réels , et si l'imagination n'ajoute un charme à ce qui
InUiments , de nos jardins , nous fait adopter la distribution qui en dissimule mieux la petitesse. « Le parc le plus délicieux , dit quelque part Addisson, nous fatigue bientôt dès que nous apercevons les murs qui bornent son enceinte : nous ne pouvons respirer à l'aise que dans l'infini. »
Telle étant la disposition de notre cœur , le point capital de l'art est d'éviter les formes trop dessinées, trop circonscrites, et de répandre sur le fini une teinte de l'infini , sans tomber dans le vague qui déplaît à notre amour du réel. C'est ce que le génie chrétien a réalisé dans les beaux-arts, surtout dans l'architecture et la musique qui s'y prêtent davantage. De là sa supériorité non douteuse dans le premier de ces genres, et même dans le second , autant que nous pouvons en juger.
La pensée religieuse , chez les païens , étant de Tinvention de l'homme , l'artiste ne pouvait sortir
r;ous frappe , le sierile plaisir qu'on y prend se borne à l'orfjono , et laisse toujours le cœur froid. « Rousseau , Pensées. — Imaginalif^n.
^ 287 — de la sphère humaine ; car l'iinaginalion ne s'allume qu'au foyer de l'intelligence , et la forme ne peut surpasser Vidée. Aussi leurs chefs-d'œuvre rehgieux ont-ils un énorme défaut , celui de n'avoir presque rien de divin. Leurs temples sont des palais, des théâtres; leurs dieux, des héros.
Allez au Belvédère contempler la statue la plus divine que nous ait léguée le ciseau antique. A la vue de cette merveille unique , vous oublierez peutêtre l'univers^ car l'univers n'a rien de si beau, vous serez transporté ci Délos, dans les bois saci'ès de la Lycie^ , partout , excepté au cieK La pensée du serpent Python vous fera oubher le lanceur de la flèche inévitable pour penser à l'incomparable artiste , et vous vous écrierez : Génie subhme , que n'as-tu conuu le véritable Fils du véritable Père des dieux et des hommes, descendu plein de grâce et de vérité sur la terre pour terrasser le grand dragon qui entraînait Funivers entier dans
1 « A l'aspect de ce prodige de l'art , j'oublie tout l'univers... De l'admiration je passe à l'extase; je sens ma poitrine se dilater et s'élever; je suis transporte^ à Délos et dans les bois sacrés de la Lycie , lieux qu'Apollon honorait de sa préscDce. » (Winkelraann , nistoirc de l'art , livre VI , ch. vi. /
— 28S — les abîmes infernaux \f — Revenons à raichitecture.
Désir d'étonner et de durer, c'est tout ce qu'expriment les constructions de l'Egypte, aussi gigantesques , aussi lourdes que Thistoire de ses dieux.
Gracieuse, rianle, voluptueuse, comme leur mythologie, l'architecture des Grecs n'a songé qu'à plaire aux yeux. Leurs temples, d'une admirable régularité dans l'ensemble , d'une exquise délicatesse dans les détails , sont , comme les dieux qui les habitent, l'œuvre de la pensée humaine , rien de plus. Un coup d'œil les embrasse, ils ne disent que ce que l'on voit ; ils ne font penser qu'à l'artiste. Les charmantes déités que la sculpture a placées là ne sont point descendues do l'empyrée, ou, si elles en viennent, elles ont tellement oublié leur origine , elles se sont si bien acclimatées parmi les hommes , qu'il serait inutile d'en attendre un soupir vers les cieux.
A proprement parler , les Grecs n'ont eu qu'un monument religieux, c'est-à-dire, qui
1 Et projeclus est draco ilîe magnuç... qui seducit tinivoi- &U11) orbein. { Apoc. Xff , 9. j
fît penser à Dieu , c'est l'autel érigé au Dieu inconnu^,
L'Arabe vagabond, fantasque, passionné pour le merveilleux, s'est peint tout entier dans ses constructions aériennes. Les mosquées et les palais dont il a couvert le midi de l'Espagne , no sont qu'une version des mille et une nuits.
En un mot, l'architecture égyptienne vise à l'immortalité , mais à l'immortalité du temps. L'architecture grecque ne pense qu'à embellir notre terrestre demeure. L'Arabe berce l'imagination , aime à surprendre , à faire rêver. L'architecture chrétienne seule rappelle à l'hommo ses destinées et le fait aspirer au ciel.
Mais quelle est cette architecture chrétienne?
1 Ignolo Deo. ( Act. XVII , 23. )
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