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CHAPITRE XLIX

Architecture chrétienne. — Son caractère.

« Les premières églises chrétiennes dans l'Occident, dit l'auteur des Etudes historiques, ne furent que des temples retournés : le culte païen éîait extérieur, la décoration du temple fut extérieure ; le culte chrétien était intérieur , la décoration de l'église fut intérieure. Les colonnes passèrent du dehors au dedans de l'édifice '.»

Il paraît que durant plusieurs siècles on se contenta de ces métamorphoses. Comment bâtir

1 Elude vie , ne part. tom. 3.

sur un sol sans cesse ébranlé par le choc des barbares? Au tumulte des guerres ajoutons la terrible tradition qui fixait au dixième siècle les derniers jours du monde , et nous serons moins étonnés du tardif essor de l'architecture chrétienne.

Une fois que le monde fut assis et put croire à sa durée, elle parut enfin cette architecture, merveilleuse fusion de toutes les architectures, originale , féconde , inépuisable , mystérieuse , infinie comme la religion qui l'inspira , et voulut se peindre en elle.

Timide et embarrassée comme une novice au dôme de Pise (onzième siècle) , elle parut atteindre son apogée à la cathédrale de Cologne et à la flèche de Strasbourg (treizième siècle). Je dis, elle parut ; car , à dire vrai , nul œil humain ne saurait fixer son apogée. — L'architecture grecque , choisissant l'homme pour type , ne pouvait s'élever au-dessus de l'homme ' . L'art chrétien

1 « C'est de la noblesse des proportions de la natiire humaine que furent prises celles de l*archilecture. L'homme fournit les proportions de l'ordre dorique : comme plus maj^^s- 'neux, il riait con^am' aux granùs dirux et hpx h<'ro<;. I.a

avait pris Dieu pour but, et , par cette prodigieuse hardiesse , il s'était obligé à monter toujours. Si une folle admiration pour les monuments païens n'eût arrêté ce sublime élan , si , au lieu d'imiter les chefs-d'œuvre de la Grèce , on eût perfectionné l'invention chrétienne, nous aurions peut-être des édifices religieux qui seraient à la cathédrale de Cologne ce que les oraisons funèbres de Bossuet sont aux légendes du treizième siècle.

Les historiens de l'art , durant les deux derniers siècles , s'accordent à nous dire que l'architecture disparut avec l'empire d'Occident pour ne reparaître qu'au seizième siècle. Le gothique , selon eux , est moins un art que l'absence de tout art : nulle régularité , nulle proportion , nulle symétrie. Profonds écrivains i que penseriez-vous de celui qui ne trouverait pas trace de bon sens dans un livre, parce que chaque mot ou chaque

femme, plus svelte, plus délicate, donna celles de l'ordro ionique : celui-ci a élé plus fréquemment employa aux temple; des de'esses. Inventé par Callimaque , le corlnlhien , semblable à une jeune fille , fraîche , belle , mais intacte , n'est qu'un compose des autres, plus délicat et plus orné. » (Lcllros d'Italie, tom. V, J780. )

ligne ne commencerait ou ne finirait pas par la même lettre ? Eh bien , les constructions gothiques sont une écriture , un livre : apprenez à lire avant de blâmer l'auteur.

On demande , par exemple , pourquoi dans nos pliis belles églises gothiques la ligne longitudinale est brisée à son extrémité supérieure , pourquoi le chœur et parfois les ailes sont obliques à la nef. Comme s'ils avaient ignoré la ligne droite ceux qui ont élevé ces prodigieuses pyramides auxquelles six siècles n'ont pu faire perdre leur aplomb !

Celte prétendue irrégularité, l'architecte Ta vue et l'a voulue. Au lieu d'une croix tracée à l'équerre , c'est l'Homme-Dieu qu'il nous représente expirant sur le bois auquel l'attachèrent son amour et nos crimes. Les ailes sont ses bras ouverts pour embrasser le monde et l'élever jusqu'à Dieu; le chœur, c'est sa tête penchée sur sa droite; les vitraux empourpres dégouttent encore de son sang ; et ces statues , muettes de douleur et d'étonnement , ou jetées au fond de leurs niches dans l'attitude d'une méditation profonde, vous annoncent assez qu'un grand mystère s'accom-

plit là où vous ne cherchez que des pierres artislemeiit rangées.

En attendant qu'un Champollion vienne nous révéler les sens mystérieux cachés dans ces hiéroglyphes, contentons-nous de la pensée dominante. — Que veulent ces colonnades sur colonnades , ces galeries sur galeries? elles veulent escalader le ciel. Que signifie cette multitude de statues d'hommes et d'animaux , s'élevant les unes au-dessus des autres au milieu d'une forêt de feuillage , de productions de tout genre? c'est l'humanité, c'est la nature entière , gravitant avec un effort immense vers son auteur.

Qu'est-ce que l'ogive , que le gothique a préférée au plein-cintre , ligne inilexible qui tourne le dos au ciel et allonge ses deux extrémités vers la terre? ce sont deux lignes qui , se rapprochant indéfiniment de la verticale , ne se courbent que pour se rencontrer , se soutenir , et s'élever aussi haut qu'il leur est possible.

Mais, direz-vous, quelle harmonie dans cette infinité d'ornements disparates dont aucun ne symétrise bien avec son analogue ? — L'harmonie de la création , harmonie immense comme le

monde invisible dont elle est le symbole matériel : elle n'otFre qu'irrégularité et désOx^'dre à Fœil humain incapable d'en saisir le magnifique ensemble. Nos plus vastes constructions gothiques ne sont , pour ainsi dire , que la première assise de l'édifice crayonné par le génie chrétien , le reste se perd dans la profondeur des cieux.

Immensité dans l'ensemble , variété et perfection infinie dans les détails^ tels sont les deux traits distinctifs du gothique , et tel est aussi le caractère du grand œuvre de la création.

On dira peut-être qu'en parlant ainsi nous blâmons l'application du genre grec aux édifices chrétiens, genre adopté en Italie et qui y a produit tant de chefs-d'œuvre. — Telle n'est point notre pensée.

L'Italie couverte des plus beaux monuments de l'art antique , Rome surtout enrichie par ses empereurs de tout ce que le génie des Grecs et des Romains avait conçu et exécuté de plus grand , ne pouvait sortir de ce genre sans répudier cet inestimable héritage de modèles et de matériaux.

D'ailleurs , il entrait dans les vues do îa Providence que les monuments du paganisme servisseai

de trophées à son vainqueur. 11 fallait que l'obélisque égyptien de Caligula décorât la place de l'église de Saint-Pierre, que les colonnes du tombeau d'Adrien allassent orner la grand'nef de la basilique de Saint-Paul , en même temps que les colonnes érigées à Marc-Aurèle et à Trajan serviraient de piédestaux aux statues des deux apôtres.

Mais , en adoptant l'architecture païenne , le génie italien l'a christianisée en lui donnant ce merveilleux de grandeur , ce caractère d'infmi , ignoré des anciens. Le Panthéon lui parut trop bas , il réleva de quelques cents pieds au-dessus du sol ; il remplaça le grand œil circulaire qui le termine assez froidement , par une magnifique lanterne , et la croix du dôme rayonnant dans les airs à la hauteur de plus de six cents palmes annonce à l'univers qu'elle a dépassé deux fois la hauteur du Panthéon.

Oui , le génie chrétien , original même quand il imite , agrandit , divinise tout ce qu'il touche. De môme qne sa doctrine réunissant les vérilés éparses au fond des croyances humaines, les présente dans un ensemble inconnu à l'esprit hu-

main , de même aussi son architecture embrassant tous les chefs-d'œuATe de l'antiquité , en fait un tout qui terrasse d admiration ses plus fanatiques détracteurs ^

1 Le plus arJenl ennemi de Rome chrétienne , Dupaly, avoue cependant ici la supériorité du génie chrétien. « Voilà donc, dit-il, le Panthéon qui étonna l'imagination romaine , et n'étonna pas celle de Michel- Ange I ce Panthéon, qui avait été une pensée du siècle d Auguste , et ne fut , dans la suite , qu'une des idées de Michel- Ange , le dôme de son église de Saint-Pierre. Vous admirez , dit-il aux nations , la masse du Panthéon, cl vous tous étonnez que la terre le porte : je le mettrai dans les airs. Le génie de Michel-Ange disait de ces choses, et sa main les exécutait. » { Lettres sur l'Italie, lettre LXVII^'. — Très-bien! mais, pour dire et faire de ces choses , comme pour peindre le Jugement universel, il fallait que Michel-Ange fut chrétien.

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