CHAPITRE L
Musique chrétienne. — Litléralure liturgique.
Boa nombre de nos lecteurs seront tentés de rire en nous entendant parler des beautés du plain-chant de nos églises. Citons donc un liommo peu su3pect , puisque , de son aveu , il est aujourd'hui bien loin de la foi chrétienne,
« C'est surtout dans le plain-chant, dit M. Adolphe Guéraut , qu'il faut chercher la pure inspiration musicale du christianisme, inspiration naïve et grandiose , qui seule peut se plaire sous les voûtes nues des vieilles catîiédrales , qui seule
se marie et s'harmonise avec la marche grave ot lente des prêtres , la sainte obscurité du lieu , les vitraux colorés, les saints sculptés, et même la pierre , seule capable de répondre aiix accents pleins et retentissants de l'orgue , de l'orgue , instrument vraiment religieux, dont la voix maie et l'allure majestueuse est loin d'être remplacée par la souplesse et la prestigieuse vivacité de nos orchestres '. »
Le même écrivain répond d'une manière aussi neuve que soUde au reproche souvent adressé au chant ecclésiastique , d'avoir en s'exerçant sur la prose, fait perdre à la musique celte marche rhythmique et cadencée qui en fait tout le charme et à laquelle les anciens attachaient tant d'importance. Selon lui , le rh^thme donnant à la musique un mouvement , une coupe , une allure sensible et déterminée , caractérise essentiellement la musique d'action : c'est pour cela qu'il a la propriété de frapper, de saisir, de remuer. Mais par là même qu'il est di*amatique , il tend à localiser , à rétrécir, à comprimer l'essor de la pensée, il asser-
1 De la Slusique sacrée et de la musique profane , par Jl. Adolphe Guéraul. [Revue encyclopédique , 1833. ]
vit l'âme aux sens en excitant trop ceux-ci , et contrarie ainsi le but de la religion , qui ne s'adresse aux sens que pour s'emparer de l'âme. — Laissons parler le spirituel auteur.
« Il est remarquable que dans tous les anciens chants d'église le rliylhme manque à peu près absolument, ou du moins il est si vague, si Indistinct, si confus, qu'il disparaît presque entièrement à l'oreille. C'est sans doute pour cette raison que ces mélodies prédisposent si puissamment à la méditation, à la prière, à l'extase. Presque toutes écrites en mode mineur et dans une tonalité indécise et flottante, elles n'apportent à l'âme que de plaintives et douloureuses inflexions, ajoutées les unes aux autres dans une succession capricieuse comme des soupirs, des sanglots, des élans de cœur; c'est quelque chose d'intérieur qui n'a pas de formes ni de contours , et qui loin de livrer aux sens ces assauts réitérés du rhythme qui les ébranlent à la longue^ traversent les organes , pour ainsi dire , sans les toucher , les engourdissent et les éteignent au profit de l'âme, qui , dégagée de leurs liens , oublieuse du temps et des lieux , se plonge dans des contemplations infinies. C'est quelque chose de fluide, d'éthéré^
vaporeux et transparent comme la fumée de l'encens qui monte vers le ciel en se dissipante »
Laissons donc à la musique de nos théâtres ses beautés dramatiques , les effets étourdissants de son instrumentation. Comme elle ne chante que l'homme avec ses passions et ses travers , elle a besoin de ressources mécaniques pour fasciner les esprits et voiler la nudité de son héros. La religion chante Dieu : l'infinie richesse du sujet lui interdit les vaines afféteries de l'art. Détacher nos esprits et nos cœurs de la terre , les transporter aux pieds de l'Eternel , et se faire oublier elle-même en présence de la Majesté suprême , seule digne de fixer nos pensées et nos sentiments , tel est le but de la musique rehgieuse. Catholique et univeiselle , comme le symbole chrétien , elle se doit à l'ignorant comme au savant , au sauvage du désert comme à l'habitant des cités. Elle doit donc s'affranchir des combinaisons savantes et des capricieuses variations de l'art , pour ne s'attacher qu'aux beautés universellement et constamment senties.
1 De la Musiipte sacrée , etc.
Ce que nous disons de la musique, nous pourrions le dire des paroles. Certes , ce n'est pas dans les proses de nos missels ni dans les hymnes de nos antiphoniers , qu'il faut étudier la richesse et les beautés de la langue de Virgile et d'Horace. Mais sous une forme prosaïque et négligée, quelle chaleur d'inspiration î quels flots de poésie brûlante ! quelle profondeur de pensée î quelle vivacité d'images î surtout quel pathétique'! — L'expression y est, comme dans nos saints liwes, tellement appropriéeau sujet, que, malgré son inélégance , on ne saurait la remplacer que par ellemême. S'il y a quelque chose à réformer dans le style de nos vieilles liturgies , ce sont les réformes que le talent purement humain y a voulu introduire.
En un mot , dans la poésie comme dans la musique et l'architecture, le christianisme a négligé les beautés de détail , les formes trop dessinées , trop terrestres , qui ne sont bonnes qu'à flatter les
1 Ceux qui Iroiiveraient de l'exagf^ration dans cet éloge des richesses lide'raires de nos anciennes liturgies, pourront lire, outre l'écrit précité de M. Adolphe Guéraut, le livre intitulé : De la Littérature des Offices divins. (Paris, 1829.)
sens et à distraire Fespril. Gravitant sans relâche vers les cieuxd'où il est descendu, brûlant du désir d'y soulever riiunianité en masse, il a puisé dans le sentiment de sa mission , dans la nature du cœur humain dont il a si bien mesuré les profondeurs, et dans la grandeur du Dieu qu'il annonce , ces traits divins , ces beautés immortelles qui , planant au-dessus des temps et des lieux , sont de tous les siècles , de tous les pays , et , comme le vrai sublime , se font sentir aux moindres intelligences en même temps qu'elles ravissent Ips esprits les plus élevés.