CHAPITRE LU
La foi auï mystères est-elle un oulrage à la raison
A ceux qui se plaignent de l'incompréhensibilité de certaines vérités chrétiennes , je demanderai quelle est doncla vérité de l'ordre naturel qu'ils comprennent à fond.
Eh quoi ! cette intelligence humaine qui ne voit le tout de rien , qui est impuissante à se comprendre elle-même , voudrait comprendre Dieu ! Tout en nous et autour de nous ne lui offre que mystères impénétrables; elle se perd dans une
goutte d'eau , dans un grain de sable ; et le ciel n'aurait pour elle rien de caché ^ !
Qu'un mathématicien du premier ordre entreprenne de nous révéler les plus hauts secrets de la science des Newton , des Kepler , nous ne serons nullement surpris de voir les mystères pleuvoir de sa bouche. Quelque choquantes que parussent bon nombre de ses assertions , nous n'en prendrions pas moins en pitié l'impertinent qui , ayant à peine lu l'arithmétique de Bezout , oserait contester au sublime dissertateur la vérité de ses théorèmes. Mais lorsque l'Intelligence suprême, devant laquelle tous les Newtons ne sont que des taupes , daignera nous révéler quelques-uns des secrets de son être divin , nous n'accorderons rien àPautorité du maître; et si sa parole heurte tant soit peu notre ignorance , elle ne rencontrera que le sourire de l'incrédulité ! La démence de l'orgueil pourrait-elle monter plus haut ! Aurions-nous donc la prétention d'en savoir autant que Dieu !
— Non , répondra l'incrédule ; mais quand
1 Difficile aeslimamus quoe in terra suul : el quae in prospecta sunt ,invenimus cum laber?. Onee aulerain oœlis suât, «juis invfsligabil? ' Sap. IX , 16.
Dieu parle à l'homme , sa sagesse lui fait un devoir de se mettre à noire portée , de ne proposer que des vérités utiles , propres à nous éclairer , à nous rendre meilleurs ; nous parler un langage surnaturel , nous dire des choses inintelligibles , c est une ostentation de science indigne de l'Etre infiniment sage. — Quand Dieu , dans ses révélations^ ne se serait proposé que d'abattre notre grand ennemi, l'orgueil, et de nous obliger à reconnaître humblement notre ignorance en présence de son infinie sagesse , ne serait-ce pas un but utile ? La foi n'est-elle pas le culte de l'intelligence , l'immolation que nous faisons de nos faibles lumières aux lumières de l'éternelle raison ' ? Or , quel mérite aurions-nous à nous soumettre à la parole divine , si elle offrait à notre es}^i it l'irrcsistible éclat de l'évidence-?
1 Rousseau , d'ailleurs si ennemi des mystères , confessait la nëcessité et le me'rite de ce sacriGce , quand il s'ecriail : <t Etre des êtres,... le plus digne usage de ma raison , c'est de s'ane'antir devant toi ; c'est le charme de ma faiblesse de m? sentir accable' de ta grandeur. » Emile , tome Ili, p. 189.)
2 Ilffic est laus fidei , si quod creditur non yidelur : ncm quid magcum est , si id credifur quod Tidetur. (S. Angnsîin r Tract. LXXTîîî , in Joan.
Mais il s'en faut que la révélation chrétienne ait ce caractère d'inintelligibilité objecté par l'inrrédule. — Que sont cinq ou six mystères au milieu de cette foule de connaissances historiques , philosophiques et morales que renferment les n\Tes saints , dépôt intarissable de lumières , auquel les pliilosophes eux-mêmes ont tout emprunté , hors leurs erreurs !
Puis, ces mystères ont-ils quelque chose de plus ininteUigible que cent autres mystères de l'ordre naturel que personne ne songe à révoquer on doute ' ?
Je dis plus. C'est à la connaissance de ces mystères que nous sommes redevables du jour immense que le christianisme , de l'aveu même de ses ennemis , a jeté sur le passé , le présent et l'avenir de l'homme. — « Certainement rien ne nous heurte plus rudement que le péché originel , dit Pascal ; et cependant sans ce mystère , le plus incompréhensible de tous , nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses retours et ses plis dans ce
J Voyez plus haut, ch. XXXVïII.
— 3Î2 — mystère ; de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère , que ce mystère n'est inconcevable à l'homme ^ »
Otez du christianisme le fait fondamental de la trinité des personnes divines dans l'unité de nature , et de l'union hypostatique de l'une de ces personnes avec la nature humaine, l'Evangile devient un indéchiffrable logogriphe.
Fi y a longtemps qu'on l'a dit , il en est des plus hauts dogmes du christianisme comme du soleil : impénétrables dans leur essence , ils éclairent et vivifient ceux qui marchent avec simphcité à leur lumière , et n'ont de ténèbres que pour l'œil audacieux qui veut les fixer. — Rejetez-les , il faudra rejeter le christianisme, rejeter Dieu; car comprenez-vous mieux un être éternel , infini , créateur, etc.? — L'absurdité universelle, l'impuissance de penser , l'idiotisme , voilà le dernier terme de l'incrédulité.
Je ne perdrai pas le temps à réfuter les sophismes cent fois pulvérisés par lesquels Bayle , dans son Dictionnaire , et Rousseau , dans sa Lettre a
1 Pensées , tit. lîl , 8.
Varchevêque de Paris , prétendaient démontrer l'opposition flagrante de nos mystères avec les premiers principes de la raison. — A. celui qui oserait encore nous accuser de croire que trois ne font qu'un j et que la partie est plus grande que le tout y je dirais : Mon ami , allez au catécliisme de voire paroisse , ou plutôt adressez-vous à ces grimauds qui en sortent , et ils vous apprendront que vous n'êtes qu'un nigaud.
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