CHAPITRE LUI
La foi est-elle un obslacle au (i^veloppcmcnl ces lumières Galilée.
yuant au reproche que l'on fait aux croyances chrétiennes de gêner la liberté de penser et d'entraver le développement des lumières, il faut avouer qu'il est bien mal justifié par les faits.
Si la foi est un cauchemar pour l'intelligence , d'oii vient donc l'immense supériorité intellectuelle des nations chrétiennes sur les nations infidèles ? — D'oii vient qu'il suffit d'un catéchiste chrétien pour réduire au silence les plus habiles philosophes de l'Ind? et de la Chine , comme ii
suffit d'un caporal anglais pour dérouter toute leur science militaire ? — B'oii vient que parmi les nations chrétiennes ce sont précisément celles où la foi est le moins flexi])le , qui se trouvent placées pi us liaut dans l'échelle de l'entendement.' ? — D'où vient encore que chez la même nation les plus grands noms dans la science, les plus universellement admirés, sont des noms chrétiens?
Qui , sous le rapport scientifique et littéraire , oserait mettre sur la même ligne les libres penseurs du dix-huitième siècle H les croyants du dix-septième! On ne saurait sans injustice méconnaître les prodigieux talents de Voltaire et de Jean-Jacques ; mais qu'ont-ils gagné ou plutôt que n'ont-ils pas perdu dans leur lutte acharnée contre le christianisme ? Quelle est la vérité m.étaphysique , politique , morale dont nous soyons redevables à leur incrédulité ? Que devinrent la science et la littérature sous leur direction ? un fleuve de fange qui roulait des diamants'^. —
i C'esl ce que démontre , l'histoire en main , le prolesl:jnl CobbeU. (Lethe sur l'Histoire de la lié forme . lettre Ire.)
2 De Maislre , Examen de ui philoiophie do Bacon tomoll, ch. VU.
— 31G — Dans cet énorme fatras d'OEuvres complètes, l'homme de sens et de goût choisira les diamants , c'est-à-dire , quelques pièces de théâtre qu'il mettra à la suite de Corneille et de Racine , quelques histoires qu'il rangera parmi les contes agréables, quelques pages éloquentes, presque toujours chrétiennes ; et le reste servira de pâture aux vers.
La liberté de penser , telle que Tentend l'incrédule, c'est-à-dire, l'absence de principes fixes sur le point capital de la religion , est tout ce que l'on peut imaginer de plus mortel pour l'esprit. Le génie sans convictions est un feu sans combustible^ un architecte sans matériaux. Donnez-lui de grandes vérités , il en fera jaillir des torrents de lumière ; laissez-le dans le doute , il s'y éteindra ou ne donnera que de la fumée.
« Tout flotte au hasard , a très -bien dit Sénèque, dans un esprit dépourvu de principes; aussi les dogmes sont-ils indispensables pour donner au génie une allure ferme et vigoureuse K »
1 Quae res communem sensum facit , eadem perfectum , certarura rerum ^rsuasio , sine quâ omnia in animo mitant. Necessaria ergo sunt décréta, quae dant animis inflexibile judicium. (Ep. XGV.)