‹ Solution de grands problèmesChapitre 64 sur 69 · CHAPITRE LIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIV

Le Dieu des chrétiens est-il un Dieu partial , cruel ?

Dire que, avant J.-C. , Dieu ne s'est occupé que du salut des Juifs, et qu'il a puni et punit encore dans les infidèles l'ignorance involontaire de la révélation faite soit aux Juifs soit aux Chrétiens , c'est ignorer totalement et l'histoire biblique et les premiers principes de la doctrine chrétienne.

Je ne citerai pas les innombrables passages de l'Ecriture qui nous représentent Jéhovah comme le Père commun des peuples , désireux du salut de tous ses enfants , et qui , sans distinction du Juif et du gentil , se montre riche en miséricorde

envers tous ceux qui l'invoquent^ et fait tout pour que les nations , comme les individus , ne puissent pas lui imputer leur perte ^ Laissons parler les faits.

Depuis Adam jusqu'à la vocation d'Abraham, ç'est-à-dire , pendant plus de 2000 ans , nous ne voyons pas que Dieu ait fait d'autre différence entre les familles humaines que celle qu'exigeait le mérite et la vertu. — C'est lorsque les nombreuses générations issues de Noé , sourdes à la voix de la raison et des traditions patriarcales , souillent par des cultes monstrueux une terre encore fumante des coups de la justice divine , que Dieu choisit un homme demeuré pur au milieu de la corruption universelle, afin de conserver dans sa famille , avec l'histoire primitive du monde,

1 Qui omnes homiites vull salvos fieri , et ad agnilionem Teritatis venire. ( I. Tira. II , 4.) — Non enim est distinctio Judaei et Grœci : nam idem Dorainus omnium , dives in omnes qui invocanl illum. (Rom. X , 12.) — Quis tibi imputabit , si perierint nationes , quas tu fecisti ? Non enim est alius Deus quàm tu , oui cura est de omnibus , etc. ( Sap. XII , il.) — Qu'on lise le Livre de la Sagesse , et l'on verra ce que Dieu fît dans les temps anciens pour ouvrir les yeux des gentils «t rendre leur aveuglement inexcusable.

!a connaissance du vrai Dieu et le dogme fondamental de la promesse d'un Répaiateur.

Dépositaire de cet héritage de vie et de bénédiction qui devait un jour se répandre sur tous les peuples ' , l'immense postérité d'Abraham ne fut pas , comme on le suppose , une petite peuplade ensevelie dans une obscure contrée. Placée sur les confins de l'Asie , de l'Europe et de l'Afrique, en rapports continuels avec les Egyptiens fameux par leur puissance et leur sagesse , avec les Phéniciens dont les vaisseaux comTaient les mers, avec les Assyriens et les Perses successivement maîtres de l'Asie , la nation juive fut encore par les prodigieuses • vicissitudes de son existence comme un phare élevé au milieu du monde pour dissiper les ténèbres de l'idolâtrie.

Nous voyons par les historiens profanes que le nom d'Abraham fut célèbre dans tout l'Orient; et les premiers apologistes du christianisme prouvaient aux païens que leurs sages avaient puisé

i la te Leaediconlur uoiversas cognalioues tcrrae. (Gru. Xîi, 3.)

dans les livres des Juifs la fleur df^ leur doctrine ^

Au moment où les progrès toujours croissants de l'erreur ailaient étouffer les dernières lueurs des traditions antiques , les dix tribus qui formaient le royaume d'Israël sont disséminées dans les vastes contrées de l'Asie'-^. Un siècle plus tard, le peuple de Juda subit le même sort. Enfin , sous l'empire des Grecs , la Bible est traduite dans la langue alors universelle , et chez presque tous les peuples il se trouve des colonies juives pour confirmer les merveilleux récits de ce livre extraordinaire "^

Tant de moyens de salut offerts aux infidèles ne furent point inutiles. Nous voyons, dans les

1 s. Jus lin, Cohortat. ad Graec. cap. XIV. — S. Ciem. Alex. Stromal. lib. ï et V. — Euseb. Prœparat. Evsng. lib. XV. — Origen. contra Cels. lib. IV. — Theodorct, lib. I , de fin.

2 Sous le roi Osëe, l'an du monde 3285 , d'après rhébrcu.

3 II paraît démontre que, dès avant l'ère chre'tienne , les Juifs s'étaient établis en Chine et dans l'Inde. Voyez Ânnalci de la philosophie chrélienne , tome IV , p. 120.

Livres saints, qu'an grand nombre de gentils adoraient le vrai Dieu , les uns en suivant les pratiques de la loi judaïque , les autres en se bornant à l'observation de la loi naturelle jointe à la croyance du Médiateur à venir ^ . — C'est un principe reconnu de tous les Pères et théologiens, avoué même des Juifs, que la loi mosaïque n'était pas obligatoire pour les autres nations, et l'exemple de Melchisédech , de Job , du centurion Corneille montre assez que Dieu comptait des élus au sein de la gentilité et même dans les camps des Romains.

On voit donc que l'élection des Juifs fut un bienfait commun à tous les peuples. Archiviste du genre humain , ce peuple singulier ne fut que ce qu'il est encore, le gardien de la parole qdi devait sauver le monde ^.

Quant à la Religion chrétienne , portée par les apôtres et leurs premiers disciples jusqu'aux extrémités du globe , elle a soulevé partout assez

1 Esther , YÎII , 17. — Ad. ÎI , 11 .

2 Quidergo arapHùs Judsocsl?.. Crédita suntillis eloqnia Dei. (Rom. lil , 1, ±)

de tempêtes contre ses sectateurs pour piquer vivement la curiosité humaine et laisser de profonds souvenirs même dans les régions qui l'ont repoussée. Quelles nations furent plus inconnues à l'ancien monde que celles de l'Amérique avant sa découverte? et cependant, cent ans avant l'arrivée des Espagnols , le christianisme était prêché au Mexique ^

Si 5 comme nous l'avouons , il s'est trouvé , s'il se trouve encore des peuplades lointaines qui ignorent invinciblement le nom du Christ, la Religion nous dit qu'elles ne seront comptables devant Dieu que des lumières qu'elles ont reçues"". Ces infidèles reconnaissent-ils cet Etre suprême dont le spectacle de la nature révèle l'existence aux esprits les plus grossiers , et dont la notion s'est conservée au milieu des plus épaisses ténèbres de l'idolâtrie ^ ? conforment-ils leur conduite aux

1 Voyez Annales de la philosophie chrétienne, lome XIV, p" 82.

2 Rcra. II.

3 C'est un fait constaté par la conduite et les aveux tleâ idolâtres de tous Icà temps. Voyez Tertullien, lib. de Testimo^

SOMTÎOV. ly

premiers principes de morale gravés dans tous les cœurs et promulgués par la conscience universelle ? Dieu , selon l'opinion commune des théologiens^ ne les laissera point dans l'ignorance des vérités du salut , dût-il leur envoyer une de ces intelligences célestes , dont l'emploi est de grossir le nomhre des héritiers du cieV; et la chose ne serait pas sans exemple dans les Annales du christianisme^. Mais cette faveur absolument gratuite leur fût-elle refusée, ces infidèles ne seraient pas de pire condition que les enfants morts sans le baptême ^.

Si , au contraire, usant en matière de religion d'une inconsidération qu'il éviterait dans les moindres affaires de la vie , l'infidèle adore des dieux que sa raison réprouve , s'il commet le mal

nio enim , etc. — Lactance, Bimn. Inslit. lib. Il , cap. i, — Mmut. Félix , in Betavio. — S. Cyprian. , De Idolorum vanilatc , elc.

1 Administratorii spirilus , in minislerium missi propler eos, qui hœreditatem capienl salulis. (Hebr. 1 , 14. )

2 Ad. X, 3.

3 Voyez plus haut, ch. XXII.

que sa conscience lui reproche, il porte en luimême sa propre condamnation.

Mais en voilà assez. Au lieu de nous occuper du sort des infidèles , songeons plutôt au compte terrible que nous devrons bientôt poser au tribunal de Dieu , nous que sa Pro\idence a fait naître au sein de la lumière. A ce moment redoutable , que de chrétiens infidèles à leurs croyances envieront le sort des païens plus ignorants que coupables M

1 S. Mauh. Xï, 22, 24.

Page 1