CHAPITRE LV
Peul-on accuser le christianisme de fanatisme , d'intolérance 1
Rien de plus injuste que l'accusalion de fanatisme et d'intolérance dirigée contre une religion qui nous ordonne d'aimer tous les hommes à l'égal de nous-mêmes , et qui veut que nous ne nous vengions de nos plus cruels ennemis que par des bénédictions, des prières et des bienfaits^.
Le même Evangile qui nous montre dans l'infidèle et le méchant les esclaves du démon , nous enseigne aussi que Dieu les chérit assez pour
1 xMallh. V, 44. — XXiî, 39.
payer leur rançon du sang de son Fils unique ' , et qu'il suGQt d'un instant pour en faire des élus. Aussi veut-il que nous les supportions avec patience et douceur, à l'exemple de notre Père céleste qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants^ et fait tomber la pluie sur les justes et les pécheurs ^, — Pas un mot dans la doctrine de J. C. , pas une circonstance dans sa vie qui autorise l'esprit de fanatisme et de persécution. La douceur de la brebis , la simplicité de la colombe et la prudence du serpent , voilà les seules armes qu'il donne à ses disciples pour la conquête du monde ^.
Parcourez la vie des héros du christianisme ; si vous y voyez couler du sang , c'est toujours le leur. Où se trouve le fanatisme aveugle? dans le martyr mourant noblement pour la défense d'une religion éminemment rationnelle et bienfaisante , ou dans le persécuteur égorgeant des hommes à qui il ne peut reprocher que le mépris d'un culte absurde et immoral?
1 Joan. 111,17.
2 Hallh. V , 45.
3 Maltli. V, 45.
Dans l'immense collection des conciles et des décrets pontificaux , à quelques siècles qu'ils appartiennent, on n'en trouvera pas un qui permette l'emploi de la force dans la propagation de l'Evangile : on en citerait, au contraire, un bon nombre qui rappellent aux princes d'un zèle peu éclairé les principes de la douceur chrétienne.
Si, au moyen âge, quelques papes, usant de cette suzeraineté temporelle dont l'opinion universelle les investissait, portèrent les princes chrétiens à s'armer contre de turbulents sectaires aussi ennemis de l'état que de l'Eglise, et qui, par l'horrible corruption de leurs doctrines et de leurs mœurs , allaient effacer jusqu'aux derniers vestiges de la civilisation chrétienne , c'est plutôt le sujet d'un éloge ; et nous avons vu naguère des plumes protestantes venger la mémoire de ces grands hommes, et nous montrer en eux les sauveurs de l'Europe ^
Je ne parlerai pas des douze millions d'Américains égorgés par religion^ ni des massacres de la Saint-Barthélemi dirigés par des 'prêtres : infâmes.
1 Voyez , entre autre la Vie d'Innocent III , par Hurler
calomnies enfantées par le fanatisme philosophique du dernier siècle, démenties par l'évidence des faits, et qui ne sont plus répétées que par la stupide ignorance. Si la Religion intervint dans le massacre des Indiens du nouveau monde , ce futpour se jeter entre les bourreaux et les victimes , ainsi que l'avoue le presbytérien Robertson ' . Quant à la Saini-Barthélemi , il est bien avéré que cette horrible boucherie fut l'œuvre d'une atroce politique à laquelle la religion ne servit pas même de prétexte.
Fermer les yeux sur les immenses bienfaits du christianisme, sur les infortunes sans nombre qu'il a consolées, adoucies , sur les millions dévies qu'il a sauvées et sauve encore chaque jour par ses héroïques institutions, et aller déterrer dans Thistoire quelques forfaits obscurs où l'on voit figurer le nom d'un rehgieux ou d'un prêtre, telle fut la manie des écrivains de l'école de Ferney , espèce de vautours qui passaient à tire d'aile sur des campagnes couvertes de fruits délicieux pour aller s'abattre sur une charogne. ,
1 flistoiiê de l'Amrriçue,
Puis, est-ce bien à la philosophie incrédule qu'il appartient de nous reprocher le fanatisme et l'intolérance, elle qui nous a fait voir naguère chez la nation la plus humaine des scènes de barbarie inconnues aux cannibales , et dont le règne de huit ans fut une Saint-Barthélerai permanente ! Vainement voudrait-elle en repousser la responsabilité. La correspondance de Voltaire et de ses adeptes , monument d'un fanatisme inouï , est là pour démontrer que s^ils n'ont pas vu tout ce quils ont fait , ils ont {ait tout ce que nous avons
1 Paroks de Condorcet, dans !a Vie de Voltaire.