CHAPITRE LYI
Le christianisme faTorise-l-il le despotisme?
Le christianisme fauteur du despotisme ! quel stupide démenti jeté à l'histoire des siècles chrétiens I
Qui donc a révélé au monde et popularisé cette vérité mère des libertés publiques et privées, que les hommes , à quelque degré qu'ils se trouvent placés de l'échelle sociale , sont tous égaux devant Dieu , leur seul véritable Père et Maître, tous également chers à son cœur , tous destinés à régner avec lui dans les splendeurs de la gloire ' I
1 Matth. XXIÏI, 9, 10. — Sap. XII, i:^.
Qui a couvert d'un éterDel ridicule la manie commune aux princes infidèles , de prendre place parmi les dieux? Qui a imposé silence aux sopliistes rhéteurs de la Grèce et de Rome ^ toujours prêts à bannir Jupiter de ses temples pour y installer indifféremment un Néron ou un Titus? Qui a contraint les Césars de reconnaître , sous les haillons du dernier des esclaves , leur frère, et même leur protecteur auprès de celui qui brise comme un verre les empereurs et les empires ?
Considérez le monde antique et les nations modernes non chrétiennes. Partout l'orgueil a brisé l'unité de la famille humaine , élevé entre le prince et les sujets , entre les grands et les petits , entre l'homme et la femme une barrière infranchissable ; partout la religion consacre la distinction des castes , appose son sceau sur les fers de l'esclave ; partout la philosophie garde un profond silence sur ces cruelles aberrations , ou n'ouvre la bouche que pour les justifier'.
1 Le plus humain , le plus profond des anciens philosophes, Aristote s'efforce de prouver que la nature condamne à la servitude la plupart des hommes , et , tout en réfutant les philosophes de son siècle qui refusaient aux esclaves la qnalii'^
Mais le christianisme ne s'est pas borné à poser le principe de l'égalité dans les esprits ; il l'a fait descendre dans les mœurs ; il l'a réalisé dans des institutions qui eussent confondu d'admiration les anciens sages , et que nous remarquons à peine.
11 a voulu que , une fois la semaine , princes et grands vinssent se prosterner avec le peuple aux pieds de la Majesté suprême et reconnaître que Dieu seul est grand, — Il a voulu que dans la maison du Père céleste , indistinctement ouverte aux mendiants et aux rois , un honmie tiré souvent 5 comme David, du milieu des troupeaux' , pût , du haut de la tribune chrétienne , citer les souverains au jugement du Roi des rois, leur apprendre que leur autorité n'est qu'un écoule-
à' êtres raisonnables . il ne craint pas de dire que ceux - ci sont comme la brute, exclus du bonheur. (Polilic. lib. I. cap. III ; lib. III, cap. vi. — Calon, le plus juste , le plus vertueux , le plus saint précepteur que la Divinité eût donné aux hommes, au rapport de Seuèque le rhéteur ( Controv. lib. I, proœm. ), mettait en Tente ses esclaves vieux ou infirmes, et il conseillait à tous les maîtres d'en user de même , afin , disait-il, de ne pas nourrir des êtres inutiles. Voyez sa Vie, par Plutarque , et son Traitd dcRe rusticd.
1 Bî post fœlanlca acccpil eum. ; Ts. LXXVIÎ , 70 '
ment de la paternité céleste, une délégation divine pour procurer le bien de leurs sujets, et que si Dieu les a distingués du commun des hommes , ce n'est que par retendue des devoirs qu'il leur impose et par le compte effrayant qu'il va bientôt leur en demandera — Il a voulu , sous peine d'anaihème , que souverains et sujets vinssent , au moins une fois Van, s'asseoir à la même table et manger le même pain.
Enfin, par ses doctrines divinement philanthropiques , il a tellement ennobli ce qu'il y a de plus bas dans la société , que nous voyons chaque année de grands princes s'abaisser jusqu'à laver les pieds de l'indigent et honorer dans le dernier de ieurs sujets le lieutenant de Dieu fait pauvre pour l'amour de nous. — Et c'est la Religion qui opère de tels prodiges qu'on accusera de favoriser le despotisme ! Quel myopisme , grand Dieu ! ou plutôt quelle cécité î
Mais, dira-t -on, le christianisme défendant l'in-
1 On a beaucoup vante le jugement que les Egyptiens faisaient subir à leurs rois d^trône's par la mort ; et l'on n'admire pas le jugement public , le contrùle perpétuel auquel le christianisme soumet les rois re'gnants !
surrection pour quelque cause que ce soit, il suffira d'un monstre pour museler et égorger vingt millions d'hommes : — supposition insensée , et qui ne pouvait se présenter qu'à l'esprit de l'auteur du Contrat social ' / Qu'on nous montre donc chez les nations constamment fidèles au christianisme un de ces ogres couronnés si communs chez les peuples infidèles ; on n'en trouvera pas.
Placez un Néron à la tête d'un peuple solidement chrétien ; l'opinion publique , cette grande maîtresse des affaires , lui interdira même la pensée du mal. Comment ordonner le crime, quand on a la certitude qu'on sera désobéi! quand tous, hommes, femmes, filles, enfants, seront prêts à vous dire : Prince, Dieu vous défend d'exiger cela , et à nous de vous l'accorder ( témoin ces milliers de jeunes vierges et d'enfants chrétiens que l'histoire nous montre gourmandant les empereurs et leurs ministres en face des bûchers ) ! — Comment égorger , quand les soldats répondront d'une commune voix au t)Tan , comme les braves de la légion
1 t.ivre lY . rh. r.i.
ihébéenne : « Sire, nous avons pris les armes contre vos ennemis et ceux de l'empire, non contre vos fidèles sujets et nos frères. »
Le prince se fera-t-il lui-même bourreau^ et le verra-t-on, à l'exemple de Commode, s'armer d'une massue ou d'un rasoir pour assommer ou éventrer le premier venu ? le jour où cette fantaisie lui viendrait , il tomberait au pouvoir des médecins; le lendemain les églises retentiraient de prières pour le rétablissement de S. M.; et si la guérison se faisait trop attendre , les rênes seraient confiées à une régence.
Pour introniser des buveurs de sang chez une nation, il faut en avoir banni la Religion, qui seule fait dire ;
« Je crains Dieu, cher Abner , et n'ai pas d'autre crainte. »
C'est lorsque la tribune chrétienne est muette, que les Robespierre arrivent avec des listes de proscription , des armées de bourreaux.
Dans ce dernier cas, quel sera le rôle des chrétiens? — S'ils se croient assez forts pour ren-
verser les oppresseurs de la patrie, et rétablir un gouvernement qui est dans les vœux de la saine majorité , la Religion leur permet de s'armer , et par les sentiments qu'elle inspire , elle en fera des héros. On verra alors, comme en 1793 , "quelques bandes de paysans , le chapelet au cou , un fusil de chasse ou une faulx à la main , dévorer en quelques mois des armées nombreuses et aguerries , mettre à deux doigts de sa perte un pouvoir qui faisait trembler l'Europe , et obtenir de Napoléon le titre de Peujple de géants.
Si , au contraire, les chrétiens sont trop faibles , surtout s'ils sont en présence d'un pouvoir constitué , reconnu du grand nombre , et dont le renversement plongerait l'état dans l'anarchie, que voulez-vous qu'ils fassent? — La Religion d'accord avec le bon sens répond comme le père des Horaces : « Qu'ils meurent ! — Oui , qu'ils meurent plutôt que d'aggraver, par une lutte inconsidérée, le sort de la patrie en lui donnant cent tyrans pour un^ . Qu'ils meurent plutôt que
1 Fremere deinde muUiplicatam ser?itulem : centum pro uQodominos fados. (TU. Liv. Decad. 1, lib. 1 ,. cap. XVII. i
d'éterniser la tyrannie en cédant lâchement à ses exigences. Leur mort profitera plus k la liberté (jue celle des persécuteurs. Le sang des marlps est mortel pour la tyrannie. Ainsi raisonnaient les premiers chrétiens , saint Maurice et ses six mille héros ; ainsi raisonnent encore les chrétiens du Tong-King. et de la Cocliinchine.
Vous qui aimeriez mieux en faire des Brutus, calculez-en les conséquences. Brutus, en versant le sang de César , livre sa patrie aux fureurs du Triumvirat , et le Triumvirat amène la plus longue et la plus honteuse tyrannie qui ait jamais pesé sur des têtes humaines. Les chrétiens, au contraire, eu mourant noblement pour défendre la liberté de conscience , apprennent à leurs concitoyens que le pouvoir du prince a d'autres bornes que sa volonté ; et trente ans sont à peine écoulés depuis le massacre d'Agaune (an de J. C. 286) , que les Césars sont forcés de reconnaître , à la face de l'empire , qu'ils ont un Maître et un Juge dans le ciel.
Non certes , elle est loin de favoriser le despotisme, la religion qui apprit la première aux souverains, qu'ils sont les ministres de la bonté
divine , et qu'ils doivent régner par les lois ' , et aux sujets , qu'il est des circonstances où ils doivent répondre non jusqu'à la mort -.
1 Dei enim minister est libi in bonum. ( Rom. XIII , 4. — Il est bien remarquable que dans l'esprit des païens les plus t^clairés la légalité' et la monarchie étaient choses incompatibles. Quidam (populi) , dit Ta£ite , Regum pertœsi leges maluerunt. (Annal. 111,26. )
2 On connaît l'extrême serTilisme des Orientaux. Il serait difficile de trouver dans toute l'Asie un sujet assez courageux pour dire non à son souverain. Mais chez les Siamois un tel homme serait un vrai prodige. Eh bien, le baptême y multiplie chaque jour ces prodiges. <f De tous mes sujets , disait naguère le roi actuel de Siam , les chrétiens sont les seuls qui sachent dire nor> . *> [Annales de laPropagaiionde la Foi, l. V,p. 131.