‹ Solution de grands problèmesChapitre 67 sur 69 · CHAPITRE LVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVII

Le christianisme fait-il des fainéants?

Est - il ennemi des grandes entreprises ?

C'est encore afficher une profonde ignorance du christianisme et de son histoire , que de l'accuser d'entraver la marche sociale , d'être ennemi des grandes entreprises , de former des caractères apathiques, indifférents, étrangers aux intérêts de ce monde.

Le vrai chrétien est de tous les hommes celui qui vit le plus en moins de temps '. Otez d'une

i Consammatus in brevi explevit lempora raulta. (Sap. ÎV, 13.}

année les passe- temps dont se compose la moitié de la vie de la plupart des hommes , retranchez les moments donnés à l'orgueil , à la vanité , au désir de plaire, à la curiosité, aux folies de l'amour, à la gourmandise, à la paresse; que d'heures gagnées dans un jour ! que de jours dans un mois , dans une année î

L'avare , à qui un Crésus ouvrirait ses trésors et dirait, Hate-toi de prendre ce qui est à ta convenance , car bientôt mes coffres se refermeront , trouverait-il qu'il a du temps à perdre? Or, tel est le chrétien. Il sait que les courts instants de la vie ne lui ont été donnés que pour butiner dans les trésors de la munificence divine ^ Il sait qu'à la fin de la journée le Père de famille sera là avec cette justice qui ne pardonne pas même une parole inutile ^, avec cette libéralité qui ne laisse pas sans récompense un verre d'eau froide donné en son nom ^. Il sait que la vraie piété ne consiste

1 Ergo dum tempus habemus , operemur bonum. ( Galal VI, 10.)

2 Mallh. XIl, 36.

3 Matlh. X, 42

pas dans la longueur des oraisons , mais dans une application constante aux devoirs de son état , et que les prières qui retentissent plus haut dans le ciel , ce sont les prières des malheureux qu'on a soulagés, des orphehns auxquels on a servi de père.

De là sa continuelle attention à ne perdre aucun moment : le temps pour lui vaut autant que le ciel qui en est la récompense. De là le soin qu'il apporte atout ce qu'il fait : comme Apelles et plus qu' Apelles , il travaille pour Vèternité. De là sa passion pour les œuvres utiles au prochain : il sait que Dieu tient pour fait à lui-même ce que nous faisons pour nos frères ^ .

Eh î n'est-ce pas ce que nous voyons dans la vie des chrétiens-modèles ! Quelles journées que les leurs ! Et ici je ne parlerai pas du pauvre prêtre Vincent de Paul , dont les œuvres d'utilité publique surpassent tout ce que la philanthropie humaine , disposant du trésor des rois , eût jamais osé concevoir; mais je dirai : Voyez ces milliers de filles que sa charité a données pour

1 Malth, XXV. 40.

mères et servantes à ceux qui n'en ont point. Voyez cette foule de pères de famille, de dames, de jeunes gens que son esprit réunit chaque semaine en comités pour se répandre de là dans les réduits de l'indigence, et s'assurer qu'aucun malheureux n'échappe à leurs bienfaits. Est-ce à eux que vous reprocherez l'apathie, l'indifférence!

Je ne parlerai pas d'un François Xavier , l'Alexandre chrétien , qui , en dix ans , conquit cinquante-deux royaumes , planta l'étendard de la foi dans trois mille lieues de pays , et prouva que la charité va plus loin que T orgueil '.

Mais voyez ces prêtres au cœur héroïque , qui s'arrachent aux douceurs de la patrie pour porter à des peuples qui ont à peine la figure humaine , la science qui conduit au ciel et les arts qui adoucissent les rigueurs du terrestre voyage. Est-ce à eux que vous reprocherez la sainte oisiveté , la répugnance pour les grandes entreprises ? — Manquent-ils de patriotisme? Demandez à nos navigateurs, interrogez les néophytes de l'Océanie; et vous

1 Fénclon, Sermon pour l'Epiphanie , OEuv. t. XVII, p. 152.

— 3^0 — verrez si , après le nom de Dieu , le nom français n'est pas le premier que leur bouche bénisse.

Je ne veux pas parler des Cbarlemagne , des Alfred le Grand, des Louis IX, que la reconnaissance et l'admiration des peuples autant que leurs vertus ont fait passer du trône sur les autels. Mais lisez la vie de Stanislas le Bienfaisant , ou plntôt parcourez la Lorraine , et vous verrez les grandes et merveilleuses choses qu'un prince vraiment chrétien sait faire avec un très-mince revenu.

Si des individus nous passons aux nations, nous trouverons que jamais elles n'ont développé une si grande puissance d'action que lorsqu'elles ont agi sous l'inspiration chrétienne. Certes ce n'est pas le siècle des Croisades qui a manqué d'ardeur pour les grandes choses. Ce n'est pas aux XII , XIII , XIV® siècles que l'on peut adresser le reproche de fainéantise, siècles cyclopéens, qui ont couvert le sol de l'Europe d'innombrables monuments dontla beauté, lasoHdité, la grandeur, étonnent et confondent notre faiblesse '. Ce n'est

1 « Veut-on savoir à quel point la France ëtait couver!-^ de ces monumenls?... Jacques Cœur \ comptait dix-sept cent

pas davantage au XV siècle, qui fut a celui de la plus grande activité extérieure des hommes , un siècle de voyages, d'entreprises, de découvertes, d'inventions de tous genres ^ »

» Notre temps laissera-t-il des témoins aussi multipliés de son passage, que le temps de nos pères?... Une liberté d'industrie et de raison ne sait élever que des bourses, des magasins, des manufactures, des bazars, des cafés, des guinguettes; dans les villes, des maisons économiques; dans les campagnes , des chaumières , et partout de petits tombeaux. Dans cinq ou six siècles, lorsque la Religion et la philosophie solderont leurs comptes , lorsqu'elles supputeront les jours qui leur auront appartenu, que l'une et l'autre dresseront le pouillé de leurs ruines, de quel côté sera la plus large part de ^^e écoulée . la plus grosse somme de souvenirs -?

mille clochers... Somme totale approximatiTe des monumenls ( tant églises que chapelles, villes, châteaux , etc. , , un million huit cent soixante -douze mille, neuf cent vingt -six. « Chateaubriand, Eludes historiques, tome III.

4 Guizot, Cours d'Uisloirc moderne, Xle leçon.

2 Chateaubriand, Etudes historiques . tome III.

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