CHAPITRE Iï
l'état d'hypnotisaiion
1° Puisqu'il est si facile d'hypnotiser ou de s'hypnotiser, l'acte lui-même d'endormir ou de s'endormir, si bien connu maintenant, n'a pas d'importance dans l'objet de nos recherches. Mais il n'en est pas de même du changement d'état physiologique et psychologique que cet acte produit chez V opère.
Ce changement d'état, c'est-à-dire l'état d'hypnotisationqae les Professeurs font voir tous les jours dans leurs cours de clinique, et les conférenciers aussi bien que les Professeurs, n'a pas encore été compris exactement ; et c'est en partie parce qu'on ne l'a pas compris que l'on n'a pas trouvé les causes delà suggestion.
J'ai lu attentivement les auteurs que j'ai cités plus haut ; j'ai analysé chaque phrase de l'énorme volume de M. le Dr Paul Richer ; j'ai pu ainsi me persuader de l'exactitude du fait que j'ai entendu affirmer par un
Conférencier : « Nous répétons tous les jours la même chose; nous endormons un sujet; et, suivant les conditions physiologiques, mentales et pathologiques dans lepquleles ce sujet peut se trouver, nous obtenons plus ou moins d'effets au point de vue du clownisme, de la contracture et de la suggestion. Mais là s'arrête notre pouvoir. Les causes mystérieuses qui produisent ces phénomènes sont pour nous un secret qu'il nous est impossible de pénétrer. » Ce Conférencier était plus sincère que les écrivains qui s'occupent de la question ; presque tous ceux-ci cherchent à expliquer, croient expliquer, ou promettent d'expliquer bientôt les causes de l'étrange phénomène de la suggestion : promesses vaines, je l'ai dit plus haut, parce que ces Messieurs se sont entêtés à nier le vrai psychique, et qu'ils cherchent la solution du problème par les moyens exclusifs que leur offrent la physiologie et la pathologie.
M. le DrPaulRicher a pris 800 pages, grand in-octavo, pour nous raconter les trois phases classiques de M. le Professeur Charcot sur l'hypnotisme (la Léthargie, la Catalepsie et le Somnambulisme), et pour nous expliquer et nous laire voir les poses erotiques des hystériques de la Salpêtrière ; mais il n'a pas fait avancer d'un iota la solution du problème de la suggestion.
2° Le sommeil nerveux, dit sommeil hypnotique, ne ressemble pas au sommeil naturel.
Le sommeil nerveux obtenu par les moyens dont on se sert, cause un reirait du fluide nerveux de la périphérie: de là l'anesthésie et l'analgésie du sujet. Les hypnotiseurs ont eu le sentiment plus ou moins vague
du fait ; M. Paul Richer en a parlé dans 70 de ses pages que je suis prêt à lui indiquer s'il le désire. Mais ce qu'ils n'ont pas compris, c'est que les sens physiques qui sont en rapport direct avec le monde extérieur, tels que ceux de l'ouïe et de la vue, sont anesthésiés aussi bien que le tact périphérique.
3° M. Charcot en appliquant ie braidisme exclusivement (ou à peu près) sur des hystériques pendant une quinzaine d'années pour chercher la solution du problèmedela suggestion, a commis une erreur analogue à celle de M. Frémy pour son hèmiorganisme et à celle de M. Berthelot pour son ferment soluble ; M. Charcot, comme ses deux savants confrères, a eu une fausse idée (idée préconçue) en commençant ses recherches : cette idée était de trouver la solution d'un problème psychique pur par les seules ressources de la physiologie. Hé bien ! le célèbre Professeur de la Salpétrière s'est trompé, même pbysiologiquement : sa division classique des trois phases est une chose inexacte scientifiquement. îl n'y a pas de règles relativement aux phases par lesquelles peut passer un sujet hypnotisé. L'état léthargique, l'état cataleptique et l'état somnambulique peuvent varier chez chaque individu, peuvent même ne pas se voir. De même ses quatre périodes : l'êpileptoïde, celle du clownisme, celle des attitudes passionnelles si celle du délire, peuvent se voir ou ne pas se voir.
Voici l'explication physiologique de la variété de ces phénomènes.
Le fluide nerveux abandonne les nerfs capillaires
dans une mesure assez grande pour détruire la sensibilité' chez l'opéré ; ce fluide se retire des nerfs capillaires qui tiennent ouverte la porte des sens, comme il se retire des nerfs de la périphérie ; et la vue et l'ouïe sont des sens qui sont anesthésiées aussi bien que le tact.
La quantité de fluide nerveux qui abandonne les nerfs capillaires est-elle assez grande pour que la circulation du sang soit modifiée ? En d'autres termes, l'énergie des nerfs vaso-moteurs serait-elle assez diminuée pour que les fonctions des veines capillaires fussent amoindries et pour que moins de sang artériel fût versé dans les veines? C'est une question à étudier. En attendant il serait prudent de considérer comme dangereuse la prolongation de l'état hypnotique au-delà d'un certain nombre de minutes.
La retraite du fluide nerveux vers les centres et l'anesthésiement des sens physiques, provoquent chez l'opéré des troubles nerveux et musculaires qui doivent varier d'un sujet à l'autre, suivant sa constitution, suivant son état de santé ou de maladie, suivant son état mental, ses habitudes etc. Ce sont ces troubles, cet ébranlement nerveux, ce changement si important, qui donnent lieu à ces effets variés et toujours étonnants qui ont reçu les noms de léthargie, de catalepsie et de somnambulisme d'une part, ou d'autre part, de période épileptoïde, de période de clownisme, de période d'attitudes passionnelles et de période de délire. Quand la période complète du passage de l'état de veille à celui de sommeil hypnotique est terminée « passage marqué par des troubles plus ou moins vagues», le
iOO SOLUTION DU PROBLÈME
sujet tombe dans le vrai état d'hypnotisation. Si on laisse alors l'opéré livré à lui-même il devra se trouver dans un calme plus profond qu'on ne l'est d'habitude dans le sommeil naturel.
Quand nous voulons tomber dans le sommeil naturel et habituel, nous nous couchons, nous fermons les yeux, nous mettons fin au travail physique et intellectuel, et nous nous abstenons de tout mouvement. Une quantité inconnue de sang quitte le cerveau, et plus ou moins rapidement nous nous endormons. 11 y a des savants qui estiment à 40 ou à 50 0?0 la quantité de sang qui abandonne le cerveau avant notre chute en sommeil normal. Pendant ce sommeil naturel les facultés actives du corps et de l'âme sont en repos ; mais nos sens ne sont pas anesthésiés ; le moindre effet de contact, le moindre petit choc, le moindre bruit nous réveille ; si quelqu'un nous parle nous nous réveillons, et nous reprenons de suite possession pleine de notre esprit. Tout cela prouve que nous ne sommes pas anesthésiés ; l'acuité de nos sens est un peu émoussée parce qu'il y a moins de sang dans nos quatre membres et dans les vaisseaux sanguins delà périphérie, et que, conséquement, les nerfs vaso-moteurs sont moins tendus. Il va de soi que le sommeil est profond à tous les degrés, et que nous ne parlons ici que de la moyenne des constitutions humaines à l'état de santé.
Notons doncbien ce fait ou, plutôt, ces deux faits, car ils sont de la plus haute importance : Le sommeil naturel est dû à un retrait du sang du cerveau ; et le sommeil hypnotique est dû au retrait du fluide
nerveux des sens extérieurs et de la pe'riphérie. La conséquence forcée des faits ci-dessus est l'anesthésie complète des sens physiques pendant le sommeil artificiel neurique, ou braidiste, ou hypnotique. Nous verrons un peu plus loin ce qui a fait croire et dire à M.Charcot, dans sa célèbre communication de 1882 à l'Académie des sciences, que certains sens, la vision et l'audition, par exemple, conservent leur activité.