‹ Solution du problème de la suggestion hypnotiqueChapitre 3 sur 32 · LA GRANDE ÉQUIVOQUE INTENTIONNELLE · texte numérisé non relu

LA GRANDE ÉQUIVOQUE INTENTIONNELLE

Une sorte de mot d'ordre a été donné je ne sais par qui ni à quelle époque, pour substituer la chose contenue dans le mot nerfs à celle contenue dans le mot psychique, pour substituer la neurologie à la psychologie, dans le but de jeter les choses dans la confusion et, dans cette confusion, de faire disparaître le Psychique vrai. Pendant de nombreuses années j'étais étonné de ne rien comprendre à ce que je lisais sur les questions relatives à la psychologie et au système nerveux ; j'ai fait dans les livres, revues ou journaux , plus de cent mille annotations de choses qui froissaient la logique, la science et Ja raison. La Revue philosophique, dès son premier numéro, a publié presque tous ses articles écrits dans ce sens. Ce n'est qu'à une date récente, dans le courant de l'année 1887, qu'elle a jeté le masque, croyant sa cause gagnée, et qu'elle a avoué que pour elle et ses

collaborateurs le psychique se trouvait dans les nerfs, qu'il dépendait d'eux, qu'il n'existait pas en dehors d'eux, et que les fonctions et les propriéte's du système nerveux pouvaient et devaient rendre compte de tous les phénomènes et de toutes les lois vraiment psychiques. Ceux qui ne croiraient pas à l'exactitude de mon affirmation pourront en voir la vérité en lisant l'article de la Revue philosophique de septembre 1887, intitulé : Actions rèfleœes psychiques ; en lisant dans ladite Revue, février 1887, un article : « sur la polarisation psychique » ; en lisant, même Revue, janvier 1888, l'article intitulé : « Le magnétisme animal étudié sous le nom de force neurique rayonnante et circulante dans ses propriétés physiques y> ; en lisant, toujours même Revue, mars 1888, l'article : « Les rèfleœes psychiques, etc., etc. Ce dernier titre : les rèfleœes psychiques, justifie, pleinement mon affirmation. Ces idées ont pénétré dans les livres. MM. Binet et Féré, « Le Magnétisme animal », page 195, parlent de « la polarisation des émotions. »

Cette grande équivoque voulue, explique le fait bien étonnant que le nombre considérable de savants, de professeurs et de médecins qui, au nombre de dix mille peut-être dans le monde civilisé, cherchent la solution du phénomène de la suggestion, tournent sur place et ne peuvent pas la trouver. Il se sont renfermés dans le neurisme, mine ou champ où ils ont espéré trouver les lois expliquant les grands phénomènes relatifs à la pensée et à l'intelligence humaines. Et, ce qu'il y a de singulier de leur part c'est qu'ils ne veulent pas sortir

de la toicr neurique dans laquelle ils se sont enfermés. Quand on les surprend en flagrant délit de contradiction ils répondent comme ce membre de l' Académie des Sciences : « Je sais que mes écrits contiennent des erreurs; mais tant pis; je veux les soutenir jusqu'au bout comme si elles étaient des vérités. » Il y a mieux encore ; il y en a qui font voir dans leurs écrits que les lois psychiques vraies ne devront et ne pourront se trouver que par le neurisme. Un exemple nous fera comprendre. MM. Binet et Féré, « Le magnétisme animal » p. 151 à 153, s'expriment comme suit : a Les « faits de paralysie par suggestion bouleversent complè- « tement la psychologie classique. L'expérimentateur « qui les produit si facilement ne sait en réalité ni ce « qu'il fait ni comment il le fait. Prenons l'exemple «d'une anesthésie systématisée... etc. — Le curieux « phénomène de la paralysie motrice par suggestion « est aussi incompréhensible que l'aneslhésie, dont il « est le pendant. Nous ne croyons pas qu'on puisse « l'expliquer par les faits psychiques qui nous sont acte tuellement connus. Peut-être toute cette classe de faits « paralytiques est-elle soumise à une loi psychique gé- « nérale dont les psychologues les plus avancés n'ont a pas réussi à dégager la formule. » Ce qui précède pourrait faire croire qu'ils désirent qu'un psychologue trouve la formule en question : erreur. Ils se repentent et reprennent sans s'interrompre : « En suivant cetts « hypothèse, on pourrait admettre, à titre provisoire et c sous bénéfice d'inventaire, que pour paralyser un su- « jet l'expérimentateur provoque en lui une impres-

« sion mentale qui exerce une inhibition sur l'une de « ses fonctions sensorielles ou motrices, désignée parla « suggestion; d'ailleurs il est bien entendu que ce « n'est pas à proprement parler l'impression mentale « qui produit l'inhibition, mais le processus physiologique concomittant. » On a juré de tout expliquer par le neuriqûe et la physiologie, et on ne veut pas sortir de là.

Veut-on savoir le cas que les psychologues neuriques font des notions et des données de la vraie psychologie? MM. Binet et Féré vont nous le dire à la page 155 de leur ouvrage mentionné juste ci-dessus: « C'est ainsi « qu'à l'image hallucinatoire, on peut rattacher tous « les faits compris sous la rubrique « intelligence» la a sensation, l'association des images, la mémoire, « le raisonnement, l'imagination ; à l'acte suggéré se « rattachent les sentiments, les émotions, les passions, « l'activité volontaire et tous les phénomènes encore «peu connus qui forment la psychologie des mouve- « ments. » Voilà une curieuse salade, faite avec des rogatons, que l'on jette aux pauvres psychologues en ayant l'air de leur dire : C'est encore trop bon pour vous! On fait un hachis avec la psychologie des mouvements, Y intelligence, les passions, l'imagination, la mémoire, le raisonnement, etc. ; et on nous dit : mangez cette macédoine psychologique !

L'ignorance des vraies lois psychiques d'une part et, de l'autre, le mouvement extraordinaire créé ,dans les esprits par la suggestion, qui est encore une énigme, ont poussé la plupart des hypnotiseurs matérialistes à se

moquer des philosophes et de la philosophie. Les deux auteurs dont nous venons de parler, MM. Binet et Féré, disent ceci dans le chapitre X de leur ouvrage, en par- .ant des actes suggérés :

« On ne saurait se dissimuler que tous ces faits ont « des conséquences inquiétantes pour l'existence du libre «arbitre. Depuis longtemps, les psychologues de l'école « spiritualiste ont donné comme preuve du libre arbitre « le sentiment que nous possédons tous de notre liberté « au moment où nous accomplissons un acte volontaire. « L'histoire des impulsions suggérées montre ce que « vautce sentiment subjectif, que l'on élevait àla hauteur « d'une preuve objective, et qui n'est peut-être qu'une « illusion. Les philosophes auront à se demander quelle « confiance il faut accorder à ce que Leibnitz appelait « le « sentiment vif interne de la liberté », puisque ce « sentiment peut nous tromper à ce point. Mais on sou- « lèvera peut-être la question de savoir si l'on peut «raisonner de l'hypnotique, qui est malade, à l'homme « normal et sain d'esprit. Quelques philosophes trouve- « ront peut-être là une échappatoire. Nous ne voulons « pas examiner la question à fond. Mais il nous semble « que l'expérience hypnotique prouve au moins un fait a important, c'est que le témoignage du sens intime « n'est pas infaillible. »

Plus loin : « Il y a cependant un abîme, au point de « vue psychique, entre la situation de l'agent qui « commet une action parce qu'il le veut, et celle de « l'agent qui obéit à une volonté étrangère contre la- « quelle il ne peut pas lutter* Mais l'hypnotisme nous

« montre que cette différence est superficielle. On trouve « dans les deux cas ce qu'on peut appeler en termes « psychologiques la même impulsion, et en termes « physiologiques le même état dynamique des centres « moteurs. Dans l'étude des hallucinations nous avons « déjà rencontré un fait semblable.

« L'hallucination, le souvenir et la sensation, disions- « nous, ont évidemment pour base la même opération « physiologique se réalisant dans un même point des « centres nerveux. Ce qui les distingue, ce sont les états « de conscience secondaires qui accompagnent l'évoca- « tion de l'image. Dans le souvenir, ces états consistent « en jugements qui localisent l'image dans le passé. « Dans l'hallucination et dans la sensation, ces états « consistent en jugements qui localisent l'image dans « le monde extérieur. Mais ces localisations dans le « temps et dans l'espace sont des actes surajoutés, qui a ne sont pas nécessaires et qui manquent souvent. Il « en est de même, croyons-nous, dans les volitions. Le « fait fondamental, c'est l'impulsion; tout autour peu- « vent se grouper des états de conscience secondaires « qui font de l'impulsion un acte volontaire ou un acte « involontaire ou qui lui assignent tel ou tel motif; « mais ce sont là des phénomènes accessoires et sura- « joutes, et non des parties intégrantes de l'événe- « ment. »

Tout est faux absolument dans ces lignes de MM. Binet et Féré. Ces Messieurs ignorent ce qu'est le phénomènede la sensation; ils avouent que «l'hypnotique est malade » ; et ce qu'ils appellent « les états de

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conscience » sont des choses qui n'ont aucune signification scientifique, philosophique et physiologique, et qui n'ont pas plus de valeur que le gocl-dam ! de Figaro relativement à la connaissance de la langue anglaise, ni que le ferment soluble de M. Berthelot dans la question de la fermentation. Nous renvoyons le lecteur qui étudie sans parti pris à ce qui va être donné dans nos derniers chapitres. Les idées de ces Messieurs, dans les passages rapportés juste ci-dessus, bien que n'ayant aucune valeur scientifique, n'en contiennent pas moins des tendances extrêmement dangereuses pour la société ; elles visent à faire de l'homme une sorte d'automate subissant les impulsions de ses actes, et commettant le crime comme poussé par une sorte de fatalité qui le met à l'abri de toute responsabilité. Heureusement que MM. Binet et Féré ont « vendu la peau de l'ours avant de l'avoir tué ». Ils ont fait ces funestes assertions avant d'avoir une seule vraie raison de les faire ; ils ont puérilement gouaille la philosophie et provoqué les philosophes : la Psychologie leur répondra un peu plus loin.

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