LE DÉDOUBLEMENT DU MOI, ET LES VARIATIONS DE LA PERSONNALITÉ
Ces questions au fond n'en font qu'une ; et, comme question unique, elle est une des plus bizarres que les psychologues neuriques ou matérialistes aient inventées. Les psychologues neuriques, surtout leurs coryphées, MM. Ribot, Taine, Paulhan, etc., disent qu'il n'y a pas de moi chez l'homme ; que ce que nous appelons notre personnalité est un composé de petits moi qui, sous formes de cellules, donnent l'impulsion à nos pensées et à nos actes ; et à côté de cela, ils ont recours à cette personnalité pour expliquer une foule de phénomènes dont ils ne peuvent autrement indiquer la cause. Ajoutons que ces phénomènes sont mal compris, et que leur explication est aussi bizarre que ridicule.
Nous sommes dans l'obligation de donner ici d'avance un exemple du fait que ces Messieurs appellent du
nom de dédoublement du moi, ou de variations de la personnalité ; nous aurons à y faire allusion dans le chapitre suivant. Tous les auteurs d'écrits sur les phénomènes de l'hypnotisme, de l'hystérie et de la suggestion, ont parlé des expériences faites à cet égard ; les détails ont un air et un certain piquant anecdotiques qui amusent soit le lecteur soit le témoin des dites expériences. Gomme toutes les scènes se ressemblent nous ne donnerons qu'un seul exemple.
M. Charles Richet, L'Homme et l'Intelligence, chap. IV, le Somnambulisme provoqué, La personnalité et la mémoire, a parlé des phénomènes dont nous nous occupons, et leur donne en plus les noms de : objectivation des types; dissociation des éléments du moi; amnésie partielle, etc., etc. Mais tous cesnoms s'appliquent aux mêmes phénomènes, lesquels se trouvent rapportés dans tous les livres sur l'hypnotisme. Donnons la parole à M. Richet:
« Le phénomène que je voudrais d'abord décrire, « c'est un phénomène curieux et complexe, que j'ap- « pellerais volontiers objectivation des types, si je ne re- « doutais ce mot barbare. »
« La conscience de la personnalité est un phéno- « mène de mémoire. La perte de la conscience de per- (i sonnalité est un phénomène d'amnésie partielle. »
« Chez deux femmes, A... et B... que j'ai observées, « cette amnésie partielle est très frappante Sous l'in- « fluence de causes faibles, que je n'essaie pas de pré- « ciser ici, elles perdent aussitôt la notion de leur per- « sonnalité. »
« Non seulement elles ont cette amne'sie partielle, « mais encore elles peuvent donner à leur moi des for- « mes qui sont différentes des formes réelles ; croire, « par exemple, que leur moi est un soldat, un prêtre « une petite fille, un lapin; et alors elles s'imaginent « exister avec des formes de soldat, de prêtre, de petite « fille, de lapin. »
c C'est ce que j'ai appelé plus haut l'objectivation « des types : cela signifie amnésie de la personnalité « avec une personnalité nouvelle. »
« Endormies et soumises à certaines influences, A... « et B... oublient qui elles sont: leur âge, leurs vête- « ments, leur sexe, leur situation sociale, leur nationa- « lité, le lieu et l'heure où elles vivent. Tout cela a cîis- « paru. Il ne reste plus dans l'intelligence qu'une seule « image, qu'une seule conscience : c'est la conscience « et l'image de l'être nouveau qui apparaît dans leur « imagination. »
« Elles ont perdu la notion de leur ancienne exis- « tence. Elles vivent, parlent, pensent, absolument « comme le type qu'on leur a présenté. »
« Au lieu de concevoir un type, elles le réalisent, « l'objectivent. Je dis à A... « Vous voilà une vieille « femme ; » elle se voit changée en vieille femme, et sa « physionomie, sa démarche, ses sentiments sont ceux « d'une vieille femme. Je dis à B... : « Vous voilà une « petite fille : » et elle prend aussitôt le langage, les « jeux, les goûts d'une petite fille. »
« Voici quelques-unes des objectivât ions de M... :
« En paysanne. Elle se frotte les yeux, s'étire. —
« Quelle heure est-il ? quatre heures du matin ! — Elle « marche comme si elle faisait traîner ses sabots — « Voyons, il faut que je me lève! Allons à l'étable. « Hue ! la rousse! allons, tourne-toi... — Elle fait sem- « blant de traire une vache... — Laisse-moi tranquille, «Gros-Jean, laisse-moi tranquille, que je te dis!... « Quand j'aurai fini mon ouvrage. Tu sais bien que je « n'ai pas fini mon ouvrage. Ah ! oui, oui, plus tard... »
M. Richet donne ensuite la description de ce que dit ou fait M... lorsqu'on lui change sa personnalité en Actrice, en Général, en Prêtre, en Religieuse, en Matelot, en Petite fille et en Pâtissier; elle prend toujours le ton et le langage du type dans lequel on lui a dit qu'elle était incarnée.
Voilà le phénomène que les hypnotiseurs ont appelé des différents noms de : dédoublements du moi, variations de la personnalité, amnésie "partielle, objectivations des types, dissociation des éléments dit moi. Tout cela est l'interprétation bien inexacte de phénomènes que la psychologie vraie explique et démontre d'une manière aussi claire que certaine, ainsi qu'on le verra plus loin.
La Revue philosophique des mois d'octobre 1884, d'octobre 1885 et de janvier 1886, a publié t des articles spéciaux sur cette question du dédoublement ; le numéro de septembre 1888, page 292, dit que MM. Rourru et Rurot viennent de publier un volume sur ce sujet ; et le compte rendu porte que : « La théorie des variations de la personnalité (faite par MM. R. et R.) est celle qui est généralement acceptée à présent
dans l'école expérimentale. » Une fausse idée est acceptée maintenant dans les sciences avec la même facilité qu'une nouvelle forme de chapeau dans les modes : c'est ce qui paraîtra inconcevable aux hommes qui vivront pendant la seconde moitié du 20e siècle.