CHAPITRE UNIQUE
LA FAU3SE PSYCHOLOGIE DE L'iNSTITUT, DU COLLÈGE DE FRANCE ET DE L'UNIVERSITÉ
Avons-nous une Psychologie ? L'Etat, qui s'est octroyé le monopole du Savoir, qui a fait un plan d'études imposé autocratiquement au corps enseignant et aux individus, l'Etat, disons-nous, est-il en possession d'une Science psychologique, bien qu'il fasse enseigner quelque chose portant ce nom ? Assurément non.
On fait dans nos écoles des cours sur la Psychologie, en vertu du programme officiel F erry-Berthelot ; mais ce programme est une pure fantaisie ; il ne contient rien de démontré ; c'est un amas de choses incohérentes ; il ne s'y trouve pas la moindre sanction prouvant le caractère de vérité des choses enseignées ; tout y
est décousu ; rien ne se relie à rien ; c'est un vrai pêlemêle de notions bizarres ou panachées, les unes saugrenues et les autres absurdes, comme dans le Traité élémentaire de philosophie de M. Paul Janet. La conséquence en est que chacun (Anciens élèves et professeurs) a tort ou a raison vis-à-vis de chacun, suivant les effets du hasard ; il n'y a pas de critérium relativement aux croyances philosophiques, morales, psychologiques.
L'Etat français, qui s'est constitué le Directeur de l'enseignement et le Dispensateur des principes de la Psychologie, a établi un programme officiel, ainsi que nous l'avons dit il n'y a qu'un instant ; le temps et l'espace nous manquent ici pour faire la critique de ce document épais, touffu, baroque et uberlicoqicant, comme disait Rabelais ; un jour viendra où nous pourrons faire cette critique. En attendant, notre devoir est de dire ici franchement que ce programme officiel, en ce qui concerne la Psychologie, est absurde ; il est absurde parce qu'il n'a pas le moindre rapport avec la nature des facultés psychiques de l'homme, facultés que ceux qui dirigent la chose publique et l'enseignement dans notre pays, ne connaissent ni ne veulent connaître.
La conséquence de cet illogisme, de cette antinomie ou antilogie, de cette choquante contradiction qui existe entre l'Etat ignorant la constitution de l'être psychique et dirigeant l'Instruction publique par ses dogmes, d'une part, et, d'autre part, les citoyens forcés de recevoir une pâlée morale et intellectuelle ne
convenant nullement à leur constitution psychique ; la conséquence de cette contradiction, disons-nous, est que les citoyens ne peuvent pas arriver à leur développement psychique normal, et contractent d'ailleurs toutes sortes d'infirmite's d'esprit et de cœur. Cette anomalie empêche la formation de la Raison humaine chez les individus, et donne lieu à des actes de de'raison qui deviennent de plus en plus nombreux ; de sorte que si nous ne nous arrêtons pas sur la pente de la deraison sur laquelle nous glissons, il est à craindre qu'il nous faille établir bientôt des Petites-Maisons assez grandes pour y loger la moitié de la population.
Nous venons de dire que nous glissons sur la pente de la Déraison. Ce qui se passe en politique el en Economie le prouve de reste ; mais comme les citoyens ne remarquent pas les phénomènes au milieu desquels ils vivent, donnons quelques exemples qui nous fassent comprendre.
1° Hugo a dit à nos Sénateurs : De deux sources de ténèbres vous avez fait jaillir la lumière. »
2° M. le duc de Broglie a dit que la philosophie est la cause de nos défaites de 1870.
3° Le célèbre P. Didon veut soumettre la raison et la science à la foi.
4° M. le Sénateur et pasteur de Pressensé, opportu-
niste et ferryiste enragé, a dit tout récemment que «Dieu avait eu soin lui-même de limiter sa Toute-Puissance, j?
5° Quand un assassin de profession ne fait pas mourir sa victime sur le coup, nos magistrats attendent jusqu'à ce qu'ils sachent si le blessé mourra ou guérira pour mettre le criminel en jugement ; d'après leurs lumières, le bandit sera plus ou moins coupable suivant que l'art médical ou le hasard auront empêché la victime de mourir. On acquitte le coupable, ou on lui inflige une punition légère en cas de guérison.
6° Un écrivain russe a dit que l'homme civilisé succombe sous le poids de sa raison : il pensait peut-être, lorsqu'il a émis cette idée, qu'il y a des Bibliothèques qui contiennent des millions de volumes (notre Bibliothèque nationale en contient 2,078,000) remplis de phrases creuses ! Pesés au mètre cube, ces livres constitueraient un poids énorme: mais la raison est absente chez l'homme actuel ; elle ne l'écrase donc pas.
7° M. Cherbuliez a dit en 1884 que la pensée sommeille en France ; et M. Pailleron a dit en 1885, que nous ne produisons plus que des mots et plus d'idées : ce qui n'empêche pas notre Institut de trouver des hommes de génie pour remplacer les Immortels qui meurent et quittent leur Fauteuil. Des écrivains du jour comparent Labiche à Molière!!!
8° L'espionnage international est moralement condamné, mais pratiqué à outrance.
9° Un criminel est acquitté parce que, dit son avocat, il était fou au moment du crime !!.
10° Un journal daté du 5 septembre 1888, rapporte qu'un vagabond, traduit en police correctionnelle, a insulté grossièrement le président pour attraper cinq ans de prison, où l'on vit si confortablement.
11° Sous le règne de la Morale universelle Ferry-Berthelot la falsification des denrées devient non moins universelle- ; et l'autorité est impuissante à la réprimer : ce qui fait dire au journal « l'Economiste français» que a notre civilisation a fait faillite. » Ce journal n'a pas tort : car les débitants de boissons demandent le droit légal de les mouiller, de les plâtrer, de les alcooliser, de les dénaturer ad libitum.
12° Une feuille qui s'était intitulée la Libre-pensée, a été condamnée dans la personne de ses imprimeurs et de ses rédacteurs. Nous ne pouvons penser que librement; nous faisons tous de la libre-pensée comme M. Jourdain faisait de la prose. Y avait-il de la raison dans l'idée du nom donné au journal, y en avait-il dans le jugement?
13° En décembre J887, ou aux environs, le Conseil Supérieur de l'Instruction publique ordonna « que la Philosophie morale serai tajoutée au programme d'examen îl » Le « Figaro » du 20 novembre 1887 n'était-il pas fondé à dire que « le sentiment est plus fort que la raison ? »
14° Dans ces dernières années nos grands hommes demandent que l'on donne «l'instruction intégrale dans les écoles primaires!!! »
15° Pendant le mois de Juillet 1886, dans l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, on a parlé d'une mo-
mie qui avait conservé une physionomie « empreinte de sentiments et de pensées I! »
16° Un journal daté du 15 février 1886, rapporte que M. Floquet, président de la Chambre, avait décidé que les insultes que les députés se jettent les uns aux autres, ne seraient pas imprimées !
17° Le même journal, du 4 novembre 1887, a informé ses lecteurs qu'un artiste fait une statue pour personnifier la pensée I!! Et ce brave statuaire ignore ce qu'elle est! De plus, essayer de personnifier la pensée est une chose aussi impossible que saugrenue.
18° Le 12 mars 1886, j'ai lu dans un « fait divers » que dans une baraque de champ de foire un pauvre diable de sauvage français refusa tout à coup de manger de la viande crue : son estomac refusait le service. Pour ce fait et pour des milliers d'autres de ce genre sans doute, le « Figaro », supplément du 13 du même mois, a fait un article humoristique par lequel il essaie de faire comprendre que c'est l'homme qui devrait être placé dans une cage et montré au jardin des Plantes. Au moment où j'écris ces lignes un journal, daté du 18 septembre 1888, raconte qu'un homme a consenti à remplacer les poupées grotesques, dans les « jeux de massacre » que l'on voit aux fêtes foraines, et à rester exposé aux coups des joueurs toute la journée ! Le soir il a la figure ensanglantée : mais il aime mieux subir ces outrages que de travailler.
19° L'Economiste français du 10 octobre 1885 contient une question posée par le regretté Arthur Mangin : « Les Beaux-Arts ne sont pas nécessaires à l'hu-
DE LA SUGGESTION HYPNOTIQUE Ai
manité. » Quand on observe ce qui se passe dans notre société actuelle on comprend qu'une pareille thèse puisse être soutenue. Il y a même mieux que ce que pensait le pauvre Mangin : bientôt il n'y aura plus d'humanité ; il ne restera que des gorilles féroces comme des tigres.
C'est par centaines de milliers de faits de cette nature que nous pourrions continuer la liste de nos citations ! Ce sont les membres de notre Institut qui sapent le mieux le Sens-Commun : des preuves palpables et nombreuses en seront données dans l'étude qui sera publiée quelques mois après notre travail actuel.
Nous allons parler de cocasseries qui ont trait directement à la Psychologie et qui, d'elles-mêmes, prouvent que l'Etat et l'Université ne connaissent pas encore une seule loi de cette science.
1° Dans un seul numéro de la Revue philosophique, celui du mois d'octobre 1876, on lit :
« L'âme n'est que le corps, en tant qu'il se pense « lui-même. »
« Il n'y a pas d'êlre psychique. »
« L'homme, ou le moi, n'est qu'un sentiment. »
« La science prétendue, qui s'intitule psychologie, « repose sur une conception anti-scientifique — ; elle a
« fait son temps ; et l'on doit hardiment regarder ceux « qui se donnent aujourd'hui pour psychologues comme « incapables de philosopher se'rieusement. » Ainsi parlent M. Th. Rihot et ses amis- Dûhring, Herzen et autres mangeurs de feu matérialistes allemands.
2° « On établit l'unité de l'âme par l'indivisibilité de la pensée. » ??? C'est le grave Dictionnaire des sciences qui s'exprime ainsi.
3° M. de Malarce a dit en 1883 que l'Economie fait triompher la pensée. » ???
4° Dans de nombreux articles de la Revue philosophique, des écrivains ont fait de grands efforts pour prouver que la logique contient les lois et la forme de la pensée. Cela est aussi baroque que si Lon disait que, pour inventer le pied de l'homme, le Créateur est allé prier un cordonnier de lui prêter un soulier, et que c'est dans ce soulier "qu'il a coulé le pied d'Adam.
5° En décembre 1873, M. Caro parlant de VHêrèditë de M. Th. Ribot, dit « qu'il avoue ne pas savoir comment la non-pensée arrive à la pensée. » ?? Nous avons déjà rapporté cette câlinoderie dans cette étude; mais elle a de nouveau sa place dans ce chapitre.
6° M. Richet a dit (Revue des Deux-Mondes, 15 février 1883) que « loin de diminuer l'homme on le grandit en le comparant aux bêtes. » Un journal daté du 22 mars 1 885, rapporte ces paroles d'un de nos savants : « Le génie est une névrose. » Le journal et le savant ont oublié de nous dire si nos frères supérieurs les chats y sont sujets.
7° M. Th. Ribot, qui nie l'âme, le psyché, le moi, et
conscquemment les faculté?, parle dans la Revue « des facultés psychiques des vers de terre. » Il nousparleaussi des « maladies de la personnalité » ; et il ne croit ni à la personnalité humaine, qui est le moi, ni à ses facultés : ilne croit qu'aux petits moi dont le nombre est inconnu 1
8° M. Th. Ribot, simpiternellemcnt, (il a dit assez d'absurdités pour que son nom vive autant que l'animalité) est un des plus fervents partisans de l'idée qu'il n'y a ni crimes ni criminels, mais des malades et des maladies ; il pousse l'insanité jusqu'à conseiller la destruction des infirmes parmi nous, hommes-animaux ; il répand la théorie de l'irresponsabilité. Dans sa Revue, néanmoins, on introduit les thèses : De la criminalité chez les aliénés ; De la responsabilité morale dans les rêves. Il y a une sorte de logique dans les vues de Monsieur le psychologue Ribot ; puisque son but est de détruire la criminalité et la responsabilité chez l'homme sain de corps et d'esprit, la démence conseille de les rétablir chez les animaux, chez les aliénés et chez l'homme endormi; il était logique aussi que le Gouvernement choisît cet illustre psychologue pour lui donner au Collège de France la Chaire de Psychologie comparée : nous sommes dans Insaniapolis.
6° On est allé dans l'absurde, jusqu'à dire que le suicide a un siège dans le cerveau !!
10° La contradiction qui existe entre l'ignorance des lois psychiques de la part de ceux qui dirigent l'Instruction publique d'un côté, et, d'autre part, les effets produits par l'application du Programme officiel Ferry- Rerthelot, a créé un état de choses alarmant pour l'a-
venir de la jeunesse dans notre pays : cet état de choses a soulevé la question du surmenage intellectuel. De ce surmenage, tous nos corps savants s'occupent presque avec autant d'ardeur que nos politiciens qui sont alternativement ministres de l'Instruction publique ; tous ont entassé des idées plus ou moins baroques sur cette importante question. Nous avons plus haut mentionné le fait que MM. Caro et Ribot s'étaient demandé comment la non-pensée pouvait arriver à la pensée, ce qui est la même chose que de demander comment la non-Lune pouvait arriver à la Lune : la réponse n'est pas encore arrivée à la Chaire occupée par M. Th. Ribot. Le problème du surmenage est dans le même état ; parmi ceux qui s'en occupent, il y en a qui ne savent pas ce qu'est le surmenage ; d'autres nient qu'il existe ; une troisième catégorie reconnaît son existence mais n'en connaît ni la cause ni le remède ; il y en a enfin qui proposent forces remèdes pour guérir le mal dont ils ignorent les causes.
11° Les détenteurs du pouvoir non-seulement ignorent les lois psychiques, mais ils veulent les ignorer ; à cet égard rien n'est change depuis l'antiquité. Diodore dit que dans la vieille Egypte « toute découverte était interdite comme sacrilège. » Eschyle, dans son « Promettre enchaîné » nous dit par la bouche de Yulcain, parlant à Promethée, avant de le clouer : « Tu as gra- « tifiéjes mortels d'honneurs auxquels ils n'avaient au- « cun droit ; voilà les fruits que t'a valus ton amour « pour eux. Aussi resteras -tu sur cet affreux rocher ; « car le cœur de Jupiter est inexorable. » Les accusa-
teurs de Socrale, Anytus et Mélitus, lui « reprochaient de sonder les mystères de la nature. » La Sorbonne a brûlé les livres de Descartes. Le 10 septembre 1563, Charles IX, par Lettres patentes, « ht défense à tou- « tes personnes, de publier ou imprimer aucune com- « position sans permission dudit seigneur roi, sous « peine d'être pendus et étranglés. » A Madagascar il est défendu de rien inventer sans la permission du roi *. En France, de 1876 à 1888, défense de penser sans la permission de l'Institut, sous peine d'être sourdement calomnié, et d'être soumis à la conspiration du silence.
12° La science, par tous les moyens et tous les instruments perfectionnés dont elle dispose, ne pouvait pas conduire l'homme à la découverte des lois psychiques. Les vaines spéculations de la vaine métaphysique ne le pouvaient pas davantage. Un nombre bien restreint d'écrivains ont eu l'idée ou le sentiment de cette impossibilité. Voici quelques exemples qui sont tombés sous notre observation.
M. Faye a dit : « Il y a neuf méthodes pour mesurer la « distance de la Terre au Soleil, et pas une pour mea surer ce qui se passe dans le cerveau. » Je mesure et démontre clairement ce qui se passe dans le cerveau ; mais ce savant n'en veut pas convenir, parce que l'Ins- Utut en a ordonné ainsi ; est-ce que la Papauté n'a pas ordonné. à Galilée de dire que la Terre ne tourne pas autour du Soleil?
i Revue des Deux Mondes du 1<* juillet 1883, p. 197, 198.
M. Ferdinand Delaunay parlant d'un livre de M. Louis Benloew, a dit ceci : « La connaissance de « soi étant la plus difficile de toutes, l'homme, dont le « génie a essayé avec succès de jauger les cieux, ne « s'est pas encore assez replié sur lui-même pour dé- « couvrir la formule qui rendra compte de sa force pro- « pre intime l. » Lisez : les lois psychiques.
N'y a-t-il pas de quoi rester confondu quand à côté de cela on lit que M. Vulpian, fin décembre 1886, a dit que Flourens (le père : pas ses Dis) « a tout découvert en psychologie. » !!!!
C'est que pour découvrir il fallait entrer dans l'homme et observer ce qui ce passait chez lui quand il était « sain de corps et d'esprit. » Gela n'était pas facile assurément, puisque non-seulement nos philosophes ne l'ont pas fait, mais ceux d'entre eux dont les noms suivent ont assuré que : l'homme ne pouvait pas se voir penser, et que l'Observation intérieure était impossible.
Dans le premier chapitre de mon Histoire de la Psychologie, j'ai cité les noms de Voltaire, de W. F. A. Zimmermann, de M. Jac. Moleschott, de M. Martial Delpit, de M. Lévèque, de M. Sappey, de S1. René Taillandier, de M. Paul Janet, de Proudhon, de Condillac, d'Holbach, comme ceux d'écrivains qui ont affirmé que r observation intérieure est impossible. Nous pouvons en faire connaître d'autres.
M. de Candolle (Histoire des sciences et des Savants,
i Officiel du 22 juin 1883.
p. 456) dit que « depuis Platon jusqu'à nos jours on n'a pas inventé le moindre appareil pour observer les phénomènes intellectuels. » Ce savant, comme tous les autres, pense que des appareils de physique, tels par exemple que ceux qu'invente M. Mary pour mesurer la vitesse de la marche, pouvaient seuls, rendre compte du mécanisme de la pensée: c'est un curieuse idée.
M. Th. H. Huxley « De la place de l'homme dans la nature, p. 246 » traite de « futiles » les tentatives faites en vue de découvrir les facultés psychiques ; il n'y a pas d'observation intérieure possible.
M. Albert Réville (Revue des Deux-Mondes, 15 mars 1875) dit ceci: « L'évidence de l'évolution ne détruit « pas le fait que nous sommes incapables de passer lo- « giquement de l'homme objet à l'homme sicjet, du « système nerveux et de ses modifications aux phéno- « mènes parallèles de la sensation et de la pensée. On <( dirait que notre intelligence manque de la faculté « qui lui serait nécessaire pour saisir la connexion en- « tre les deux ordres de faits. » Notre être psychique ne manque pas de la faculté de saisir cette connexion ; mais comme M. Réville est théologien par ses études et par sa profession, le fatras théologique a troublé chez lui la faculté en question.
M. du Bois-Raymond (Revue philosophique, janvier 1878) se range comme suit à l'idée de Voltaire : « C'est l'instinct, le pressentiment de la méthode criti- « que chez Voltaire qui lui a rendu le personnage « sympathique ; c'est elle qui lui a fait marquer avec « tant de netteté le double « inconnaissable » où nul
« effort ne pourra atteindre, à savoir l'essence de la pensée. »
La Revue philosophique qui, pendant ses premières années, avait tantôt nié, tantôt ridiculisé l'Observation intérieure, imprime ceci dans son numéro du mois d'Août 1880 : « 11 ne saurait être utile à la science du « moi, où les savants se plaisent à introduire leurs « procédés et leurs manières techniques de voir, de re- « placer la question sur sa véritable base, l'Observa- « toire intérieure. » Cette Revue, dans son numéro du mois d'Octobre 1876, avait dit « que l'Observation in- « térieure, à elle seule, est impuissante. » La même Revue avait dit aussi, numéro de mars 1878 ; « Observer « est en tout sujet une chose très difficile ; mais pour « le psychologue, c'est vraiment une entreprise de « géants. Le naturaliste, le physicien, le chimiste iso- « lent leur objet, le mettent sur une table, le regar- « dent sous toutes les faces, etc. ; mais le psychologue « surprend à peine un geste, un sourire, une émotion, « phénomènes liés à une longue chaîne d'autres faits « qui se produisent avant, pendant et après le fait ob- « serve. » J'ai fait cette citation dans le but de faire remarquer au lecteur que cette sorte d'observation est superficielle. Comme tous les psychologues c'est par celle-là que j'ai commencé ; mais elle ne m'a conduit à la découverte d'aucune loi; ce n'est pas en observant des signes extérieurs, gestes, sourires, mouvements de joie, de plaisir, de douleur, etc., que l'on pouvaitarriver à saisir les lois qui vont être énumérées à la fin de cette étude. Il fallait l'Observation intérieure, il fallait,
se regarder en dedans et voir lf-, moi agissant, pour découvrir le caractère et les limites des phénomènes relatifs à l'Impression, à la Sensation et à mes trois Tangentes.
Pour n'avoir ni pu ni su, ni peut-être voulu s'adonner sérieusement à l'Observation intérieure, nombre de savants ou d'écrivains, comme nous l'avons vu plus haut, ont préféré en nier la possibilité ; d'autres voyant que les vrais lois psychiques restaient dans le mystère en dépit &T faux travail des grands métaphysiciens, enontconclu qu'elles n'existentpas, et ont affirméhardiment, sans aucune preuve, « que la pensée est une pure sécrétion du cerveau. » Indépendamment de la légion d'écrivains tels que Liltré, e tutti quanti, qui ont fait cette affirmation, la Revue des Deux-Mondes la contient dans son N° du 15 mars 1873, p. 277-281 ; la Revue philosophique, mars 1884, p. 3 34, parle d'un livre qui se termine par la conclusion « que l'âme est une fonction du cerveau. »
Un des grands phénomènes psychologiques, (qui appartient à la psychophysique, partie mixte) méconnu et
inconnu, est la Sensation. Tous les écrivains, jusqu'au moment où j'écris ces lignes, l'ont confondu avec l'Impression. Le lecteur verra plus loin que ces deux grands phénomènes généraux diffèrent essentiellement de nature, puisque l'Impression est produite exclusivement par le système nerveux, tandis que la Sensation s'accomplit en dehors de l'action de ce système nerveux. Il en résulte que chaque écrivain conçoit la Sensation à sa manière.
J. F. W. Herschell (Philosophie naturelle) à donné sur la Sensation l'opinion suivante : « La cause de la « Sensation doit être regardée comme beaucoup plus « obscure que celle du mouvement. ElleJe doit d'autant oc plus que nous n'en avons aucune connaissance in- « time. »
La Revue philosophique a parlé de la Sensation dans la plupart de ses numéros ; mais les nombreux écrivains qui y ont traité ce sujet ont toujours eu en vue l'impression. Ainsi tout ce qui est appelé, loi Fechner, loi Weber, lois de Wûndt, « fonctions mentales de l'écorce cérébrale », « couche corticale siège de l'intelligence », « localisations sensorielles dans l'écorce cérébrale » etc., etc., toutes ces choses sont basées sur des données à priori ; aucune d'elles n'est prouvée scientifiquement, c'est-à-dire démontrée ; la fin de notre présent travail en sera la preuve.
Une chose sur la Sensation vaut la peine d'être citée. M. Roberto Ardigo a publié un livre (La psicologia corne scienza positiva) dont la Revue philosophique a rendu compte dans son numéro de mai 1877. Ce psy-
chologue est matérialiste ; il nage dans les eaux de Schopenhauer, de Littré, etc. Il dit a que tout phénomène psychique a dans quelque phénomène physiologique son corrélatif inséparable. » Voici le piquant du livre: M. Ardigo dit quelque part: « Donnez-moi les Sensations et la loi d'association : je vous expliquerai tous les phénomènes de la vie psychique. a Ce psychologue-matérialiste n'est pas difficile; mais pour la lui donner c'est-à-dire pour la découvrir, il a fallu chercher sans parti pris, philosophiquement ; ceux qui, comme M. Ardigo, ont travaillé dans le but de fortifier la théorie matérialiste, n'ont rien découvert parce qu'ils s'étaient volontairement placés sur le terrain aride des préjugés, de ce qu'on appelle faussement: idées préconçues.
C'est sous l'empire de ces idées préconçues que les membres de l'Institut disent et écrivent que les « passions sont des parties intégrantes de l'âme ; que l'imagination est une faculté, et que c'est celle qui crée tout; que M. Funck-Brentano se flatte d'avoir découvert les premiers principes de la pensée, M. Frémy son hémiorganisme et M. Berthelot son ferment soluble ; que Broca et tous ses disciples ont cru avoir trouvé la localisation de la parole, ou du langage articulé, dans la matière blanche des circonvolutions appartenant aux lobes antérieurs» : choses qui non seulement ne sont pas, mais qui ne sauraient être. L'appareil qui transforme la pensée en paroles se trouve à la base de l'encéphale, dans les parties où il y a des nerfs ; il ne saurait se trouver dans l'appareil psychophysique dé
pourvu de nerfs et composé de : la glande pinôale, la voûte à trois piliers, le corps calleux, la cloison transparente, les corps striés, la matière blanche ou médullaire, et la matière grise ou cellulaire qui se trouve au pourtour de la matière blanche. Il en sera un jour du dada des localisations ce qu'il en a été de la théorie du phlogistique de Bêcher et de Stahl. En regardant plus près de nous, nous voyons un fait plus étonnant que la disparition de la théorie du phlogistique. Le professeur Brown-Séquard a fait à l'Académie des Sciences (Séances des 17 octobre et 7 novembre 1887) une communication par laquelle il détruit absolument une théorie basée sur un fait anatomique, la théorie de l'entrecroisement. Quand il y a une vingtaine d'années j'étudiais l'anatomie et la physiologie, le fait de l'entrecroisement, la clêcussation, comme on l'appelait alors, était enseignée par tous les professeurs ;lesnerfs, disait-on, s'entrecroisent dans le bulbe; et je pensais que les anatomistes avaient vu, au moyen du microscope, les nerfs formant un X dans le bulbe pour passer de gauche à droite et réciproquement : d'après la dite et récente communication de l'illustre professeur, il n'en était rien, paraît-il. Ici on pouvait voir, examiner, vérifier la chose, ce qui n'a pas empêché soit l'erreur, soit la contradiction actuelle ; tandis que dans la théorie de la localisation ( pas plus que dans celle du phlogistique) on n'a jamais rien vu directement, et bien plus, j'affirme de la façon la plus absolue que l'on ne verra jamais rien.
Il en est de même de ce que nos savants ont dit sur
les grandes questions du rêve, de la pense'e, de l'Intelligence, de la Raison, de la Folie, etc. ; nos hommes du jour sont des spécialistes qui ne voient jamais qu'un des côtés de la synthèse philosophique, et qui n'écrivent que des monographies telles que : la Morale de ceci ou de cela, La pensée (de Lélut), l'Intelligence (de M. Taine) l'Hérédité (de M. Th. Ribot) etc., etc., ma bibliothèque est remplie de ces sortes d'écrits. La Raison a été ou niée ou accordée aux animaux, ou ridiculisée, ou baffouée, ou bien outragée comme, par exemple, quand M. Taine l'a traitée de chiffon tombé par hasard. Hé bien ! la Raison se fera entendre quand même.
Bien malgré moi je suis resté étranger aux arts industriels ; à l'occasion, je suis saisi d'admiration devant certains de leurs chefs-d'œuvre. En 1878, à l'Exposition, je m'arrêtai devant une machine appelée la Raboteuse qui, avec un poinçon, entaillait une gueuse comme un fromage de Gruyère, et qui faisait des copeaux en fer comme les machines à raboter en font en bois. Je contemplai longtemps cette image de la force ; et, dans mes souvenirs, je la vois fonctionnant de temps en temps ' Dans l'ordre psychique la Raison, niée ou baffouée, va néanmoins jouer le rôle que la susdite Raboteuse joue avec le fer. C'est avec la Raison que je travaille les éléments psychiques, et que j'ai enlevé les loupes, les goitres, les verrues et toutes
1 J'ai lu en 1887 qu'une machine en usage dans nos constructions navales, le Tour universel, est bien supérieure en puis sance à la Raboteuse.
les vilaines excroissances qui recouvrent l'âme de nos Immortels, ou du moins d'un nombre trop considérable d'entre eux. On verra dans notre prochaine étude si la Raison contient autant de force psychique que la Raboteuse contient de puissance physique. C'est en dehors de la Raison qu'ont lieu les discussions oiseuses et les expériences sur les têtes de décapités, ainsi que sur une foule d'autres questions analogues.
Pourquoi tant de travail inutile dans notre société actuelle ; pourquoi tant de problèmes insolubles sontils posés chaque jour; pourquoi les vraies lois de la Psychologie sont-elles rejetées comme Satan, dit- on, rejetait l'eau bénite? Il y a pour cela deux raisons. La première est que nos savants de l'Institut et de l'Enseignement disent ouvertement qu'ils veulent maintenir mordicus les idées fausses qu'ils ont émises, lors même qu'ils en reconnaissent la fausseté, La seconde est que toutes les doctrines des matérialistes, chères à l'Institut et à l'Université, reposent sur une immense équivoque : les auteurs ou les préconisateurs de ces doctrines appellent Psychologie l'ensemble des fonctions du système nerveux, et ils appellent phénomènes psychiques ce qu'ils devraient nommer: phénomènes nerveux ou neuriques. Ils ont tous voulu ce gigantesque malentendu, dans le but de détruire la vraie psychologie, ou d'embrouiller la question psychique de telle façon que personne ne puisse jamais s'y reconnaître : telle est la raison pour laquelle dix mille savants, plus ou moins, travaillant dans le vide et sans relâche à la recherche des vraies causes de la vraie suggestion criminelle,
n'ont rien pu trouver. Abordons maintenant la question de la psychologie qui, dans ce cas spécial, deviendra une question transitoire devant nous conduire à l'explication de la cause de la suggestion hypnotique.