I. La révolution du février est. légitime, qiioiqu'illégale
El d’abord, qui a fait la Révolution ? quel en est le véritable auteur ?
Tout le monde l’a dit : C’est le Peuple.
En effet, ce n’est pas l’Opposition, quile 22 février, devant le veto des ministres, se désistait.
Ce n’est pas la garde nationale qui, malgré son sincère amour de la liberté et son dégoût du Système ; malgré l’appui qu’elle a donné par ses armes à la révolte, redoutait une catastrophe autant au moins qu’elle souhaitait la chute des ministres.
Ce n’est pas la presse, puisque, le 23 au matin, la Réforme, la feuille la plus avancée du parti radical; posant les conditions auxquelles elle pensait pouvoir garantir le rétablissement de l’ordre, était loin de s’attendre à l’étonnant succès du lendemain.
Ce n’est point le socialisme, qui dans toutes ses publications prêchait aux ouvriers la patience, se déliant d’une Républiqüe dans laquelle il ne pouvait voir que l’ajournement indéfini de ses utopies.
Ce n’est ni un parti, ni une secte qui a fait la Révolution, c’est le Peuple, le Peuple, dis-je, en dehors de tout parti et de toute secte; le vrai Peuple de 89, de 92 et de 1830. C’est lui dont la conscience a fait tout-à-coup explosion, et qui, en moins de temps qu’on n’en avait mis à bâcler la Charte, a constitué la République.
Que ce soit donc là notre principe premier : le PEUPLE.
Et puisque le Peuple, c’est à dire tout le monde en général, et en particulier personne, sans conseil, sans direction, désavoué de ses orateurs et de ses écrivains, mais entraîné par un impérieux enthousiasme, a fait ce que nous voyons: que tout à l’avenir, institutions et réformes, sorte du Peuple, comme en est sortie la victoire.
Mais, s’il est facile-de reconnaître après coup les actes du Peuple, il n’en est pas de môme lorsqu’il s’agit d’évoquer, en quelque sorte, du sein de l’avenir, les actes ultérieurs de la souveraineté populaire, qui seuls, cependant, peuvent servir de règle aux gouvernemens. Le problème est d’autant plus difficile, que les déterminations du Peuple paraissent soumises à des lois tout autres que celles de la prudence individuelle.
Prenons pour exemple la dernière révolution.
Comment le Peuple s’est-il levé? pour qui, pourquoi a-t-il pris les armes ? son but, en ce grave événement? son idée, je dirai môme son droit?
C’est ici qu’il faut étudier la logique du Peuple, supérieure à la logique des philosophes, et qui seule peut nous guider dans les obscurités de l’avenir, et réformer nos cœurs et nos intelligences. Si, dans ces mémorables journées, le Peuple.se fût comporté comme tout homme amoureux de la légalité n’eût pas manqué de faire, il ü’y aurait pas eu de révolution. Car, ne craignons pas de le dire* tout ce qui
s’est fait par le Peuple, a été fait en violation de la loi.
Le 20 février, par le manifeste de l’Opposition, la loi sur les attroupemens était violée.
La loi sur la garde nationale violée.
Je ne réponds même pas que, sur ce droit de réunion, objet de tant de querelles, la loi et la jurisprudence ne fussent, quoi qu’on ait dit, pour le ministère : à cet égard, la légalité aurait donc été encore violée.
Ce n’est pas tout.
La minorité représentative, agissant par intimidation sur la prérogative royale, violait la Charte; l’abdication de Louis-Philippe, que la responsabilité ministérielle devait couvrir, violait la Charte ; la loi de régence était deux fois violée, d’abord, par la substitution delà duchesse d’Orléans au duc de Nemours, puis par l’appel fait à la Nation ; enfin le Peuple, faisant prévaloir sa volonté parla force, au lieu de s’en tenir à un acte juridique comme le voulait l’Opposition, foulait aux pieds toutes les-lois.
Au rebours de ce qui s’était passé en 1830, le gouvernement, en 1848, était littéralement en règle ; et ce n’est pas sans raison que Louis-Philippe a pu dire, en mettant le pied sur le sol anglais : Charles X a été détrôné pour avoir violé la Charte; je le suis pour l’avoir défendue.
Le Peuple, aussi dépourvu de textes que de munitions, était en rébellion flagrante contre la loi : cependant il n’hésita pas.
Quoi donc? est-ce le peuple qui a été parjure? est-ce que, par cette série d’illégalités qui fait toute l’histoire des 22, 23 et 24 février, la Révolution aurait été faite contre le Droit, et se trouverait, dans son principe, frappée de nullité?
A Dieu ne plaise que le Peuple puisse jamais se tromper ni mentir. Je dis le Peuple, un et indivisible, prenez-y garde ; je n’entends pas par-là la multitude, ce qui n’est que pluralité sans unité.
Le Peuple raisonne avec une conscience et d’un point de vue supérieur à toute raison individuelle : c’est pour cela que ses conclusions sont presque toujours autres que celles des légistes. C’est un puissant généralisateur que le Peuple, comme vous allez voir.
Le Peuple est souverain. On nous l’a dit: cette vérité est descendue profondément dans les âmes ; elle est devenue la foi générale, et depuis 1830, personne ne proteste contre la souveraineté du Peuple.
Le Peuple souverain n’est obligé qu’envers luimême. Nul ne traiteavecluid’égalàégal: et lorsqu’il se lève pour sa dignité offensée ou compromise, il est absurde de demander si cette manifestation du Peuple est légale ou illégale. Une constitution n’est point un contrat synallagmatique entre Roi et Peuple, entre législateurs et citoyens, entre mandans et mandataires. C’est le système par lequel le Peuple, l’homme collectif, organise éternellement ses fonctions, équilibre ses pouvoirs.
Le Peuple donc, lorsqu’il apprend que sa liberté
est eu péril; et que le moment est venu pour lui de résister, ne comprend, ne peut comprendre qu’une chose : c’est qu’à lui appartient non pas de protester, mais de décider souverainement. Ils étaient bien ignorans, en vérité, des droits du Peuple et de sa logique, ceux-là qui; prenant pour exemple l’Angleterre (toujours l’Angleterre ! ) invitèrent le Peuple à venir avec eux signer une protestation contre la politique du Gouvernement. Protester ! grand Dieu! c’était abdiquer. Le Peuple n’a pas besoin d’huissier pour signifier sa volonté ; il l’exprime par des actés. Quand il s’assemble, il entend que c’est lui qui juge et qui exécute.
Le 22 février, appel avait été formé par l’Opposition de l’arbitraire du Gouvernement à la raison du Peuple. Il s'agissait de prouver au pouvoir que l’opinion, que la France entière, condamnait la politique obstinément suivie depuis dix-sept ans, la pensée du règne. Mais l’Opposition voulait que le Peuple ne parût que pour donner son avis ; elle voulait, disait-elle, montrer par un fait que le Peuple était digne de cette liberté de réunion qu’on lui refusait; qu’il était capable en même temps de respecter le pouvoir et de protester contre le pouvoir. L’Opposition n’accordait au Peuple qu’une voix consultative, elle lui retirait la souveraineté.
C’est alors que quelques citoyens; dont quelques amis seulement savent les noms, se dirent qu’il y allait de la liberté ; que le Peuple ne pouvait mentir à son essence ; qu’il lui appartenait de mainte-
nir son autorité, non par une vaine contradiction,— à qui donc le Peuple côntredirait-il?—mais par un arrêt définitif.
Ces hommes-là pouvaient dire qu’ils portaient la pensée de la France. Dans une nuit, le feu qui les dévorait incendia la capitale; huit jours après le pays tout entier ratifiait leur résolution.
Or, s’il est vrai que l’acte du ministère qui interdisait le banquet, légal en soi, n’a été pour le Peuple qu’une occasion ; s’il est vrai ensuite que la protestation toute parlementaire des députés de la gauche n’a été à ses yeux qu’un cri d’alarme : sur quoi tombe l’insurrection qui a suivi? Y avait-il raison suffisante de renverser le ministère, de chasser une dynastie, de changer la forme du gouvernement, de révolutionner de fond en comble la société? Car c’est là, qu’on y prenne garde, que doit se trouver la moralité de l’événement, et toute la pensée révolutionnaire.
Disons-le tout de suite, et bien haut. Le soulèvement de février a été dirigé, non pas contre le ministère : la question de portefeuille était indigne de l’attention du Peuple ; — non pas contre le prince : la royauté était pour lui chose encore trop secondaire;—non pas même contre le Système: ce système, pratiqué et défendu tour à tour par vingt ministères, avait la sanction de la majorité représentative ; en droit constitutionnel, le Système était sans reproche.
Ce que le Peuple a voulu frapper et détruire, c’était la Constitution. Cela résulte à la fois, et des
illégalités que nous rappelions tout à l’heure, et du progrès des idées et des faits depuis dix-sept ans.
La Révolution de 1830, révolution légale, s’il en fut, avait été l’œuvre de la Bourgeoisie ; la classe ouvrière n’en avait été que l’instrument. Quant au Peuple lui-même, considéré dans son intégralité, il ne paraît pas qu’il eût d’autre but, en 1830, que de meneràfin l’essai du gouvernement constitutionnel, la grande idée de 89. La Bourgeoisie pouvait donc revendiquer la Révolution de juillet comme sa propriété : et comme la Bourgeoisie, formaliste par excellence, affectait surtout cette légalité juridique, délice des hommes d’État, mais dont le Peuple ne se soucie guère, toute la pensée de la Bourgeoisie fut de rendre inviolable à l’avenir une Constitution que le Roi avait violée : la Charte fut proclamée une vérité. Le Peuple, malgré les vives protestations des partis, se tut. Avec quelle raison? on le verra tout à l’heure.
Tout était louche, équivoque, incohérent, contradictoire dans cette Charte, espèce de contrat léonin, où tout était pour le prince, rien pour le Peuple. Sur les choses les plus essentielles, la Charte était muette ; et toujours ce silence était interprété en faveur soit de l’inertie du Gouvernement, soit de la prérogative royale, contre l’intérêt de la masse. Pendant dix-sept ans, le Gouvernement de Louis- Philippe a trouvé moyen, sans s’écarter jamais ostensiblement de la légalité, de se mettre toujours en travers des vœux, des idées, des sentimens du
Peuple. Ce mensonge constitutionnel, dénoncé par tous les hommes qui avaient occupé le pouvoir ou qui l’approchaient, a déterminé la révolution.
La Charte impliquait que le Gouvernement, comme la loi elle-même, n’était, ne pouvait être que l’expression de la volonté générale. Le roi était préposé par la nation, non pour modifier cette volonté, mais pour en assurer la sincère exécution. La puissance législative distribuée entre le roi, la chambre des pairs et la chambre des députés ; le pouvoir exécutif commis à des ministres responsables, semblaient une combinaison heureuse, capable de maintenir l’équilibre. Mais, àtort ou àraison, il arrivait que la loi, que le Gouvernement était toujours plus l’œuvre du roi que des trois pouvoirs et des ministres, en sorte que la nation pouvait se dire souveraine, mais à condition seulement d’être du même avis que le roi. C’est ce que les conservateurs euxmêmes avouaient hautement, attribuant à la prudence de Louis-Philippe tous les progrès du pays, comme d’autres lui en rapportaient tout le malaise.
La révolution de février a tranché la difficulté. Elle l’eût tranchée, remarquez-le bien, alors même qu’elle se serait arrêtée aux manifestations du 22 et du 23, sans aller jusqu’à l’abdication du roi, jusqu’à l’expulsion de la dynastie. Le ministère Barrot- Thiers renversait à tout jamais le Gouvernement personnel : la Charte ainsi élucidée, le Gouvernement tout entier changeait de forme. La question révolu-
lionnaire était ainsi posée depuis 1830 : En principe 1 , et au point de vue constitutionnel, la volonté du prince doit-elle l’emporter sur la volonté du Peuple? Et le 22 février 1818 le Peuple a répondu d’une manière définitive : Non, désormais ce sera ma volonté qui prévaudra.
On accusait le Gouvernement de corruption. Et les ministres de soutenir que la couronne ne faisait qu’user d’une légitimeinfluence.—Pas d’influence! s’est écrié le Peuple.
Tout en s’inclinant devant la souveraineté du Peuple, le Gouvernement, par je ne sais quelle théorie, était devenu l’apanage, la propriété de la classe moyenne. J’admets que l’intention, sinon l’idée, ail été bonne; que même elle ait pu, en d’autre temps, avoir son utilité. Mais le Peuple : Je ne l’entends pas ainsi, dit-il. Dorénavant les ouvriers, comme les bourgeois, auront part au Gouvernement.
Et tel était le sens de la réforme électorale, appuyée, dans les derniers temps, par tout le monde.
Or, je répéterai ici l’observation que je faisais tout à l’heure, savoir, que l’avènement de M. Barrot au ministère donnait, sur ce point, satisfaction presque entière au vœu du Peuple. Ainsi, le Gouvernement personnel aboli, la réforme électorale et parlementaire obtenue, le roi restant aux Tuileries, la royauté n’était déjà plus qu’un vain titre, la révolution était démocratiquement consommée.
Les événemens qui ont suivi n’ont été qu’une déduction rapide et sans moyens termes, des deux pré-
misses que l’Opposition, malgré son dévoûment dynastique, que le pays tout entier avait adoptées pour programme, savoir l’abolition du gouvernement personnel et la réforme électorale.
C’est ici qu’on va voir la question politique devenir question économique, et le Peuple qui avait assisté sans mot dire à la prorogation de la Charte, en juillet 1830, déclarer tout-à-coup que la Charte n’était plus rien, qu’il ne suffisait pas de réformer le Gouvernement, qu’il s’agissait de reconstituer la société.
Le Gouvernement personnel aboli, s’élevait une question délicate : Si le roi règne et ne gouverne pas, à quoi sert-il? Tous les auieurs de droit public, et en première ligne l’honorable M. de Cormenin, ont épuisé leur dialectique à démontrer cette étonnante proposition, que le propre de la royauté est d’être et de n’agir pas ; que tel est le nœud des garanties constitutionnelles, le palladium de la liberté et de Tordre. M. de Lamartine, à qui je n’entends nullement adresser de reproche pour si peu, jusqu’au 25 février, a professé cette opinion. Et c’était également la pensée de M. Barrot lorsque, le 24, portant eu main l’abdication de Louis-Philippe, il proposait de former immédiatement un conseil de régence.
Mais, se dit le Peuple, pourquoi un conseil de régence ne serait-il pas un conseil de Gouvernement? —Vive la République !
Le parasitisme proscrit dans son incarnation la plus haute, la royauté qui règne ; comme le despotisme
l’avait été dans son expression la plus complète, la royauté qui gouverne; comme la vénalité, le privilège et l’agiotage l’avaient été dans leur source la plus profonde, la royauté qui corrompt : la question sociale se trouvait posée de fait et de droit. Aussi personne n’a-t-il pu prendre le change.
Le Peuple demandait, non pas comme le veulent certains utopistes, que le Gouvernement s’emparât du commerce, de l’industrie et de l’agriculture, pour les ajouter à ses attributions et faire de la nation française une nation de salariés ; mais qu’il s’occupât des choses du commerce, de l’agriculture et de l’industrie, de manière à favoriser, suivant les règles de la science, qui sont celles de la justice, le développement de la richesse publique, et à procurer l’amélioration matérielle et morale des classes pauvres. Et le Gouvernement de répondre que ces choses n’étaient point de sa compétence, qu’il ne s’en occuperait pas. C’était l’absolutisme politique servant de sauve garde à l’anarchie économique. — Mais moi, s’écria le Peuple en fureur, je veux que le Gouvernement s’en occupe.
Ainsi la réforme du gouvernement personnel contenait la réforme parlementaire; la réforme parlementaire contenait la réforme électorale ; la réforme électorale impliquait la réforme de la Constitution ; la réforme de la Constitution entraînait l’abolition de la royauté, et l’abolition de la royauté était synonyme d’une révolution sociale : encore une fois, les seuls qui aient compris la situation, c’est le Gouver-
nement d’un côté, et de l’autre le Peuple. Par cette simple protestation de la gauche, qui devait avoir lieu le 22 février, la Révolution tout entière était faite; le Peuple n’a fait que dégager l’événement qui était dans la pensée de tout le monde : je délie qu’on renverse cette dialectique.
Une seule chose, dans ce grand acte, n’est pas du fait du Peuple, et la responsabilité en revient tout entière aux pouvoirs de l’Etat, comme à la bourgeoisie : c’est la date.
Il était fatal, providentiel si vous aimez mieux, qu’un peu plus tôt, un peu plus tard, la souveraineté du Peuple se reconstituât sur d’autres bases, et abolît, sinon peut-être de fait, au moins de droit, la monarchie. La Révolution pouvait être aussi longue qu’elle a été brusque; elle pouvait être faite d’un commun accord entre la couronne, la classe travailleuse, et la classe bourgeoise ; elle pouvait s’opérer, en un mot, pacifiquement. Le progrès des idées était notoire ; le Peuple ne pouvait manquer un jour ou l’autre d’en déduire les conséquences : dans le parti conservateur même, on convenait généralement que les difficultés n’étaient plus politiques, mais sociales. Toute la question était de savoir quand et comment s’opérerait la transition.
Il a plu à l’opposition, dite dynastique; il a plu à la Royauté, au parti conservateur, de précipiter le dénoûment.
Certes, on ne contestera pas que si le banquet, annoncé pour le 22, l’avait été pour le 23, la Révo-
lution eût été retardée d’un jour, et l’existence de la royauté prolongée de vingt-quatre heures. Par la môme rajson, si M. Barrot eût été nommé ministre le 23, à la place de M. Molé, le retard pouvait être de six mois, d’un an, de dix années ; et c’est encore une question, aujourd’hui qu’il n’y a plus à en revenir, de sayoir s’il n’eût pas mieux valu, pour le salut de tous, faire en trente ans ce que nous avons fait en trois joprs, et allonger une date glorieuse, plutôt que de s’exposer aux chances d’une solution embarrassée.
J’ai contribué autant qu’il étriit en moi aq succès des trois jours, ne voulant pas à l’heure du péril me séparer de mes frères qui combattaient, et désavouer leur héroïsme. Mais je n’en redoutais pas moins une victoire dont les suites m’étaient inconnues; et c’est pour cela qu’aujourd’hui encore, dans l’incertitude de l’avenir et bien que je n’admette le retour d’aucune dynastie, je fais toutes réserves pour cette raison souveraine du Peuple, qui selon moi est infaillible, et ne peut être compromise. Personne n’était en mesure pour la République : cela ressort chaque jour des actes du Gouvernement. Malheureuse Opposition ! malheureux conservateurs ! Vous avez coupé le raisin vert : tâchez maintenant de le faire mûrir sur la paille !...
A présent nous ne pouvons plus reculer; nous ne le devons pas, je ne le veux pas, je vous en défie. Il faut aller en avant. Le problème de la reconstitution sociale est posp, il faut le résoudre. Cette solution,
nous ne rapprendrons que du Toupie. Je vous ai montré tout-à-l’lieure comment, en généralisant ses idées sur le gouvernement, le Peuple avait conclu lout-à-coup à une révolution, et converti la monarchie en république : voyez maintenant comment il procède à son nouvel œuvre, et placez-vous, s’il vous est possible, à la hauteur de ses idées.
La Révolution du 2 h février n’était pas seulement une négation du principe monarchique, c’était une négation du principe représentatif, de la souveraineté des majorités.
Le Gouvernement provisoire avait déclaré d’abord que la France recevrait des institutions analogues à celles de l’ancienne Révolution, et serait constituée en République, saufla ratification des citoyens. Le National, dans un article modéré, conciliant, on ne peut plus raisonnable, motivait, appuyait cette déclaration. Quoi de plus juste, en effet (dans la judiciaire des légistes), que de réserver l'adhésion des départemens? Le bon plaisir de quelques centaines d’insurgés pouvait-il annuler le droit de 35 millions d’hommes, et la proclamation faite à Paris de la République obliger les cœurs monarchiques des départemens? N’y avait-il point en cela contradiction au principe républicain ? ne serait-ce pas une usurpation flagranie? Que le Gouvernement provisoire proposât, à la bonne heure ; mais qu’il décidât, qu’il tranchât cette question de république, au moment même où il appelait les citoyens aux élections : quoi de plus dérisoire ! Qu’est-ce donc que ce droit
politique dont vous m’honorez, si sur la question la plus importante qui puisse m’être soumise vous m’en ôtez l’exercice? En aimerais-je moins la République, si vous m’aviez permis de la constituer avec vous?...
Tels étaient, le 25 février, les scrupules du Gouvernement provisoire, scrupules que, soit faiblesse, soit machiavélisme, il fit taire le lendemain. L’établissement de la République, dans la pensée du Gouvernement provisoire, a été une surprise, une violence faite au pays. Ce que le Peuple avait conçu dans sa haute raison, le Gouvernement provisoire Ta fait dans la mollesse, dans la duplicité de sa conscience.
Elle parlait assez haut, cependant, elle était assez intelligible, cette voix du Peuple. — « Si c’est moi, criait-elle, qui ai parlé à Paris, je ne puis me contredire à Bordeaux. Le Peuple est un et indivisible ; il n’est pas majorité et minorité ; il n’est point une multitude, il ne se scinde pas. Sa volonté ne se compte ni ne se pèse comme la monnaie, comme des suffrages d’actionnaires : elle est unanime. Partout où il y a division, ce n’est plus le Peuple»: vos théories représentatives sont une négation de sa souveraineté. Le Peuple est toujours d’accord avec luimême : tout se tient, tout se lie dans ses décisions ; tousses jugemens sont identiques. Supposer qu’après l’événement du 2/j février, préparé,prévu de si loin, accompli par le concours ou l’antagonisme de toutes les idées, la proclamation de la République pût être objet de controverse, c’était frapper de nullité tout
ce que pendant ces trois jours avait fait le Peuple, et donner gain de cause à M. Guizot. »
En effet,
Si, après la déclaration du Peuple de Paris, la République doit être remise en question devant les assemblées électorales, cela suppose que la volonté du Peuple n’est pas unanime, et que cette volonté n’est autre que la volonté de la majorité.
Si c’est la majorité des suffrages qui fait la base de la Constitution, l’Opposition dynastique n’avait pas le droit de s’insurger contre la majorité conservatrice; la garde nationale a eu tort d’appuyer l’Opposition, les ouvriers de suivre la garde natio nale, et tous ensemble de faire violence au Gouvernement, puis de rompre le pacte, et de chasser la dynastie.
Si c’est la majorité qui fait le critérium du droit, il faut se hâter d’effacer les traces des barricades, restaurer les Tuileries, indemniser la liste civile, rappeler Louis-Philippe, rendre le portefeuille à M. Guizot, faire amende honorable à la chambre, et attendre en silence la décision des électeurs à 200 fr.
Alors vous verrez la majorité livrée à ses instincts égoïstes, et éclairée par l’événement, voter à la fois contre la réforme, contre les banquets, contre l’Opposition, contre la République.
Si c’est à la majorité de faire la loi, il faut dire encore que c’est à la majorité de la majorité, et ainsi de suite jusqu’à ce que nous soyons revenus au gouvernement personnel ; qu’ainsi le gouvernement
appartient à la classe moyeune, élue par la majorité des assemblées primaires ; que la classe moyenne à son tour doit respect à sa propre majorité, à la majorité des électeurs ; que la majorité des électeurs doit obéir à la majorité des députés, la majorité des députés se soumettre au ministère, lequel est tenu défaire la volonté du roi, qui, en vertu de la majorité, règne et gouverne.
Jamais, avec la théorie représentative, on ne sortira de ce cercle ; et c’est justement hors de ce cercle que vient de se placer le Peuple. La loi de majorité, dit-il, n’est rien, si ce n’est comme transaction provisoire entre des opinions antagonistes, en attendant la solution du Peuple.
Ainsi, trois questions générales ont été résolues par la révolution du 2 h février, en sens diamétralement contraire à toutes les idées reçues :
1. Question de résistance légale. — Le Peuple nous l’a dit une fois pour toutes : protester, pour lui, est synonyme d’ordonner ; blâmer est synonyme de s’opposer ; résister, synonyme de renverser l’objet de sa résistance.
2. Question de réforme. — L’Opposition, tout en demandant les mêmes choses et dans les mêmes termes que l’insurrection, mais ne les envisageant que séparément et en détail, réservait expressément dans sa protestation la monarchie , la charte, les institutions constitutionnelles, en même temps qu’elle ajournait, repoussait une réforme sociale.— Le Peuple, au contraire, embrassant toutes
les réformes demandées en un seul faisceau, a compris que de cë faisceau résultait, une idée nouvelle qui abrogeait la royauté et la Charte : il a tout réduit en poussière, royauté et constitution.
3. Question de majorité représentative. — Tous les publicistes sont d’accord que le gouvernemeüt comme la puissance législative ne peut s’exercer que par délégation ; que l’élection étant le seul mode connu de délivrer mandat, comme le vote est le seul moyen d’aboutir à une conclusion, c’est la majorité, non du Peuple, mais de ses représentans, qui fait la loi. Le Peuple, au rebours, a vu que l’autorité des majorités n’est point absolue ; qu’elle est sujette à caution et exception ; que, dans certains cas, il peut arriver que l’intégralité du Peuple soit condamnée par la majorité du Peuple ; qu’il y avait donc lieu de réviser ce principe dans la constitution nouvelle. Le Peuple a brisé la loi de majorité, au cri de Vice la République !
La République ! Telle est, n’en doutez pas, le vœu du Peuple. Il l’avait fait entendre en 92 ; et si ce vœu, toujours renaissant, n’a pas été rempli, la faute, certes, ne fut pas au Peuple : ce fut la faute de ses accoucheurs.
Voilà cette logique populaire, qui, si chaque citoyen la prenait pour règle, conduirait infailliblement à la guerre civile ; mais qui, dans cette indi- . vidualité supérieure qui a nom le Peuple, conclut toujours à la paix et à l’unité. Prompte comme l’éclair, infaillible comme l’algèbre, la logique du
Peuple est la loi de l’histoire, la source du droit et du devoir, le principe de toute moralité, la sanction de toute justice. C’est elle qui punit le roi parjure et le vil fripon des mêmes balles civiques, étonnées de leur propre intelligence.
Que chacun, en ces jours difficiles, se tourne du côté du Peuple. Que chacun étudie cette pensée souveraine, qui n’est celle d’aucun parti, d’aucune école, et qui pourtant se laisse entrevoir dans toutes les écoles et dans tous les partis; qui saura se définir elle-même, et répondre à toutes nos questions, pourvu que nous sachions l’interroger.
Interroger le Peuple ! Là est le secret de l’avenir.
Interroger le Peuple ! c’est toute la science de la société.
Le Peuple, s’insurgeant en apparence contre un ministère détesté, a passé par-dessus les conservateurs, les dynastiques, les légitimistes, les démocrates, se moquant de toutes les théories, et plantant son drapeau à une distance infinie, par-delà toutes les fictions constitutionnelles.
Le Peuple saura nous dire ce que signifient ces mots de République , d ’Egalité et de Fraternité qu’il a pris pour devise, et qui n’eurent jamais de sens positif en aucune langue. Combien, dans la spontanéité de son audace, il dépasse la prudence méticuleuse des philosophes ! Philosophes, suivez le Peuple!...