Le Gouvernement provisoire n’a pas compris la Révolution
Hélas ! A peine le Peuple a-t-il commencé de se faire entendre que la multitude usurpe son nom, que les discoureurs étouffent sa voix, et qu’à la place du Peuple, s’établit la tyrannie de ses courtisans. Depuis la Révolution le Peuple a cessé de parler, et nous voguons sans boussole, au vent de toutes les folies, sur un océan sans limites.
Je parcours les journaux ; je cherche dans les proclamations, dansles placards; j’écoute la nuit, j’écoute le jour, si cette parole profonde, qui trois fois en trois jours, dominant les volontés et les événemens, nous a étonnés par ses hautes révélations, ne viendra plus frapper mon oreille et illuminer mon cœur. Jamais plus solennelle occasion ne fut donnée à des initiateurs. Jamais l’attention ne fut à plus haut point excitée, la faveur mieux acquise à qui saurait faire vibrer le verbe populaire. Tout s’est tu, pendant quelques iustans, devant cette majesté invisible qui vous faisait frissonner jusqu’à l’âme, et dont on adorait les moindres simulacres.
Où en sommes-nous aujourd’hui?
Je, sais que les honorables citoyens qui composent le Gouvernement provisoire n’onL pas eu le temps de méditer leur programme, et qu’il leur a fallu payer de mots, en attendant que la Révolution produisît ses faits toute seule. Je sais quel est le zèle, la pro-
bité, le patriotisme de ces hommes nouveaux, aussi stupéfaits que nous de leur rôle. Je reconnais la supériorité de plusieurs : j’admets la bonne volonté de tous. Tous mes vœux sont qu’ils restent au pouvoir jusqu’au jour où l’Assemblée nationale, par son vote, aura régularisé le gouvernement. Âùssi est-ce à la fatalité de leur situation, bien plus qu’à leurs personnes, que s’adresse ma critique. J’eusse pardonné au Gouvernement provisoire une, deux, trois erreurs, et autant d’inconséquences: mais en présence de témérités sans motifs, de contresens systématiques, d’un absolutisme que rien ne justifie, d’une réaction avouée, j’ai senti que la considération des hommes ne pouvait m’imposer le respect des actes, et je me suis dit que l’heure de l’opposition était venue.
L’opposition, disait M. Barrot, est le condiment de la liberté.
L’opposition, répondait M. Guizot, est la garaütie de la constitution.
L’opposition, ajouterai-je, est le premier de nos droits, ie plus saint de nos devoirs.
Quel spectacle s’olfre à nous en cé moment !
La République transformée en une démocratie doctrinaire; l’empirisme et l’utôpie prenant la place des idées et faisant du Peùpleuné matière à expériences; de petits hommes, de petites idées, de petits discours; la litédiocrité, le préjugé, le doute, bientôt peut-être là colère. La volonté du Peuple, qui devait grandir ses chefs, les amoindrit. Ôn attendait de ces
magistrats improvisés, portés sur les ailes de la Révolution, qu’ils ramèneraient la sécurité : ils sèment l'épouvante; — qu’ils feraient la lumière : ils créent le chaos ; — qu’ils sauraient préciser la question, dire ce que le Peuple veut et ce qu’il ne veut pas : ils n’affirment rien, ils laissent tout croire, ils font tout craindre. Il fallait, en même temps, rassurer la propriété et donner des garanties au prolétariat par la conciliation de leur antagonisme; ils les mettent aux prises, ils soufflent la guerre sociale. On comptait sur des actes, ils produisent l’inertie. Comme pour témoigner de la défaillance de leurs cœurs, ils mettent à l’ordre du jour la grandeur d’âme. Sans foi dans l’avenir, ils déclarent le serment aboli, de peur que la République, trop tôt abîmée, ne devienne l’occasion de nouveaux parjures. On leur demandait du travail, ils forment des cadres ; du crédit, ils décrètent les assignats; des débouchés, ils s’en réfèrent à l’attitude de la République. Une fois ils nous disent que l ’organisation du travail ne se peut faire d’un jour; une autre fois que la question est complexe; quinze jours après, ils nous renvoient au bureau de placemens ! Tout entiers à leurs souvenirs de la Montagne, au lieu de parler en économistes, ils nous répondent en jacobins. Le Peuple s’est retiré de ces hommes : ils l’aiment, cependant; ils daignent le lui dire. Mais rien, rien, rien ne décèle en eux l’intelligence de ce Peuple dont ils portent les destinées. Partout dans leurs actes, au lieu de ces pensées universelles, sublimes, qu'enfante
le Peuple, vous ne trouvez que chaudes allocutions, chaleureuses paroles, communisme, routine, contradiction, discorde.
La première chose dont s’occupe le Gouvernement provisoire, c’est d’exclure le drapeau rouge. Certes, je n’ai nulle envie de faire du terrorisme, et je me soucie, au fond, du drapeau rouge comme de tous les drapeaux du monde. Mais puisque le Gouvernement provisoire attachait une si grande importance aux emblèmes, il devait, au moins, tâcher de comprendre celui-ci, et le réconcilier avec les honnêtes gens. Cette satisfaction était due aux hommes des barricades.
La révolution, on ne peut le nier, a été faite par le drapeau rouge : le Gouvernement provisoire a décidé de conserver le drapeau tricolore. Pour expliquer ce désaveu, M. de Lamartine a fait des discours, le National des dissertations. Le rouge, disent-ils, fut autrefois la couleur de la royauté ; le rouge est la couleur des Anglais ; c’est aussi celle de l'exécrable Bourbon, tyran des Deux-Siciles. Le rouge ne peut être la couleur de la France.
On ne dit point que le rouge est la couleur de la justice, la couleur de la souveraineté. Et puisque tous les hommes aiment le rouge, ne serait-ce point aussi que le rouge est le symbole de la fraternité humaine? Renier le drapeau rouge, la pourpre! mais c’est la question sociale que vous éliminez. Toutes les fois que le Peuple, vaincu par la souffrance, a voulu exprimer, en dehors de cette léga-
lité juridique qui l’assassine, ses vœux et ses.plaintes, il a marché sous une bannière rouge. Il est vrai que le drapeau rouge n’a pas fait le tour du monde, comme son heureux rival le drapeau tricolore. La justice, a très bien dit M. de Lamartine, n’est pas allée plus loin que le Cliamp-de-Mars. Elle est si terrible, la justice, qu’on ne saurait trop la cacher. Pauvre drapeau rouge ! tout le monde t’abandonne! Eli bien ! moi, je t’embrasse ; je te serre contre ma poitrine. Salut à la fraternité !
Gardons, si vous voulez, le drapeau tricolore, symbole de notre nationalité. Mais souvenez-vous que le drapeau rouge est le signe d’une révolution qui sera la dernière. Le drapeau rouge ! c’est l’étendard fédéral du genre humain.
Le second acte du Gouvernement provisoire a été l’abolition de la peine de mort pour délits politiques. S’il l’a cru nécessaire pour rassurer les esprits, peut-être a-t-il eu raison ? Mais comme principe, c’est dépourvu de sens : car voyez l’inconséquence.
Le 24, le 25 février, et les jours suivans, des patrouilles d’ouvriers, spontanément organisées pour la police de la capitale, ont fusillé, sans aucune forme de procès, les individus qu’elles surprenaient en délit de vol. Et cela a eu lieu aux applaudissemens universels, aux applaudissemens des propriétaires aussi bien que des prolétaires. Or, ditesmoi, d’où partait cette approbation unanime?
N’est-ce point que le vol, en de telles circonstances,
est autre chose encore que vol; que c’est un attentat à la sûreté de l’État, un crime politique? Donc, il est des crimes politiques que le Peuple juge dignes de mort et qu’il punit de la peine capitale, à l’insant même où ses représentai inscrivent dans la loi l’abolition de cette peine. Et c’est ainsi que les hommes de la terreur, de néfaste mémoire, justifiaient leurs exécutions: la faute la plus légère devenait à leurs yeux une trahison envers la Patrie. A Dieu ne plaise que nous revoyions ces odieuses journées ! Mais n’est-il pas clair que le Gouvernement, au lieu d 'abolir, chose qui n’est pas en son pouvoir, ferait mieux de définir, et que c’est dans une détermination nouvelle du droit pénal qu’il faut chercher la sécurité des citoyens?
Abolissez, pour toute espèce de crime, la peine de uiprt : et demain, l’homme dont le père aura été assassiné, la fille violée, la réputation ou la fortune ruinée, se fera justice de sa propre main. Et comment réprimerez-vous la vengeance privée, quand la peine de mort sera abolie ? 11 n’y a philanthropie qui tienne : crimes sociaux, crimes politiques, crimes contre les personnes et les propriétés, tout est soumis à la loi de compensation : c’est bien moins le supplice qu’il faut supprimer, que le délit qu’il s’agit de prévenir,
Après l’interdiction du drapeau rouge et l’abolition de la peine de mort pour les délits politiques, est venu le décret d’accusation des ex-ministres.
Informer passe ; mais accuser est absurde, sur-
tout après l’abolition de la peine de mort pour les délits politiques. De plus, c’est injurieux au Peuple.
Comment ! le Gouvernement provisoire n’a pas encore compris que les 22,23 et 24 février sont la fin d’une constitution, et non le renversement d’un ministère ! Le mardi, M. Guizot pouvait être mis en accusation, mais seulement par les députés de la gauche : son crime était alors de jouer l’existence de la monarchie, et de compromettre, par un conflit, les institutions de juillet. Mercredi encore, M. Guizot, quoique démissionnaire, était responsable du sang versé : l’opposition triomphante pouvait lui demander compte de son intempestive résistance : car l’homme d’État doit céder quelquefois, même aux caprices de l’opinion. La victoire de jeudi absout M. Guizot. Elle a changé pour lui, comme pour tout le monde, le terrain de la légalité. Elle l’honore même en un sens, car elle prouve qu’il avait mieux jugé du Peuple que l’Opposition. M. Guizot ne pouvait être accusé qu’en vertu de la Charte : la Charte détruite, M. Guizot n’est plus justiciable que de sa conscience et de l’histoire ; il a le droit de décliner la compétence de la Révolution.
Pauvres politiques ! si vous ne l’eussiez décrété, il aurait fait, comme MM. Thiers et Barrot, acte d’adhésion à la République ; en se ralliant, il se serait puni. Pensez-vous donc châtier par la prison un homme de ce caractère? Forcez-le de dire : Je me suis trompé! Prouvez-lui qu’au moment où il croyait
la monarchie plus que jamais nécessaire, la République était la seule chose possible : c’est la seule expiation que vous puissiez imposer à cette belle, mais coupable intelligence.
Je sais qu’en décrétant M. Guizot, vous avez voulu donner au Peuple une sorte de satisfaction. Vous ne comprenez du Peuple que la vengeance. Tandis que le Peuple est à la révolution sociale, vous vous croyez tantôt sous la Terreur, et vous abolissez le drapeau rouge et la peine de mort ; tantôt sous la Charte, et c’est la Charte que vous restaurez en décrétant l’homme qui mieux que vous sut la défendre. 11 est donc écrit, ô Peuple, qu’on ne te comprendra jamais !
Faut-il que je parle de tous ces décrets, tous plus incompréhensibles les uns que les autres, et dans lesquels éclate à chaque ligne l’inintelligence de la Révolution?
Décret qui délie les fonctionnaires de leur serment.
C’est exactement comme si à Louis-Philippe succédait Henri V ou le prince Napoléon. Quoi ! il ne suffisait pas, à votre avis, pour la conscience des fonctionnaires, d’une révolution qui abolissait la monarchie constitutionnelle, qui non seulement évinçait la dynastie, qui changeait le principe ! Il fallait anx fonctionnaires l’absolution de M. Crémieux ! C’est pour cela que le Gouvernement provisoire a cumulé le spirituel et le temporel, s’attribuant, comme saint Pierre, le pouvoir de lier et de délier !
Plaisans casuistes, qui ne savez le premier mot du catéchisme politique! Si Louis-Philippe, si sa race vit encore, la royauté, sachez-le bien, est morte. Or, la royauté morte, vive la République! Cela ne soufire pas plus de difficulté que de passer de Louis XVIII à Charles X.
Décret qui garantit l’organisation du travail.
Remarquez cela. Ce n’est pas la République qui donne garantie, c’est le Gouvernement provisoire. Le Gouvernement provisoire tenait à ce qu’on sût que l’idée venait de plus haut que la République. Mais, à force de penser à l’idée, le rédacteur a oublié l’expression : qu’est-ce ; je vous prie, que la garantie d’un provisoire ?
Et si le Gouvernement définitif n’organise pas? S’il trouve que ce n’est pas à lui d’organiser? S’il juge que ce mot à'organisation du travail ne traduit pas la pensée de la Révolution, qu’il est vide de sens? Si son premier acte est de décréter la liquidation des ateliers prétendus nationaux? Si les plans de la commission sont reconnus impossibles?.... Où est-ce que la République, après avoir fait les avances, prendra son indemnité? que sera pour elle la garantie du Gouvernement provisoire, quand elle aura englouti 50 millions?
Vraiment, citoyens du Gouvernement provisoire, vous avez bien fait, pour l’honneur de la République, de n’engager que votre garantie personnelle; mais pour nos finances?...
Décret qui ordonne la création d’ateliers nationaux.
Nous ne pouvions y échapper. « J’ai quatre petits enfants qui me dernandentdupain, s’écrie.la femme de Sganarelle. — Donne-leur le fouet, répond l’ivrogne. »
Nos organisateurs font comme Sgdnàrellè. Il y a dans Paris 36,000 tailleurs sans ouvrage. Le Gouvernement provisoire leur offre des ciseaux, des aiguilles, des sallçs de couture, des presses pour le décatissage.., — Mais du travail ?
La moitié des imprimeurs chôme. On créera aux 90 imprimeries de la capitale un supplément de matériel de 3 millions.— Mais du travail?
Les charniers de construction sont fermés. Vite on en établira, d’autres à côté, pour leur faire concurrence. .— Mais du travail ?
La librairie, ancienne et moderne, classique, politique, religieuse, médicale, regorge de livres qui ne se vendent pas. Il faut .organiser la librairie. Le Gouvernement provisoire délivrera cinquante nouveaux brevets. —.Mais des acheteurs ?
La passementerie, l’orfèvrerie, la chapellerie, tous les corps d’état sont à bas. Venez tous, travailleurs; quittez vos patrons ; associez-vous, organisez-vous : le Gouvernement provisoire vous délivrera des patentes, yousfournira des directeurs, des contrôleurs, des inspecteurs,, des comptables, des gérans, des commis; il en a de reste. — Mais des capitaux? niais des demandes? mais des débouchés?
Lu moitié des maisons sont délabrées: le quart dés appartenons vides. Il faut augmenter la valeur de cette partie de la propriété foncière. — Le Gouvernement provisoire propose des plans pour la construction de casernes, d’hospices, de palais nationaux, afin de loger les ouvriers !
Les terres en exploitation sont mal cultivées ; l’agriculture manque de capitaux et de bras. — Le Gouvernement pense aux dunes, aux friches, aux bruyères, aux landes, à toutes les terres incultes et stériles!
Que les badauds trouvent cela superbe; que les charlatans exploitent cet autre Mississipi ; que le trésor public, que le temps des travailleurs soient gaspillés : je ne m’y oppose pas. Mais qu’en dit le Peuple?
Décret qui réduit les heures de travail, abolit les tâches et le marchandage.
Les ouvriers pensent à leurs intérêts, ils ont raison. Dans cette République corrompue dès le berceau comme une monarchie au cercueil, bavarde comme un roi constitutionnel, où l’on se dispute les places, les missions, commissions, délégations et tout ce qui rend de l’argent, les ouvriers ne pouvaient moins faire que de demander une diminution des heures de travail, soit une augmentation de salaire. lisseraient bien dupes ! On leur a prouvé qu’ils travaillaient beaucoup et qu’ils gagnaient peu : ce qui est vrai. Ils en ont conclu que ce serait justice, s’ils
se faisaient payer davantage, et travaillaient moins. Dans l’économie politique du Gouvernement provisoire, c’est irréprochable de raisonnement : mais je ne reconnais point là, je l’avoue, la logique de mon Peuple.
Informé que des maîtres font difficulté d’obéir à ses ordres, le Gouvernement provisoire rend de nouveaux décrets, expédie des circulaires, débile des harangues, portant en substance : Que la production pourra souffrir de la réduction des heures de travail, mais (pie la volonté du Gouvernement doit être exécutée, et quelle le sera, advienne que pourra! Que les préfets aient à y tenir la main; qu’il y va de l’égalité et de la fraternité.
Vous voilà donc, dictateurs de trois coudées, socialistes du drapeau tricolore, acculés, en quinze jours, au bon plaisir, à l’intimidation, à la violence ! G’est ainsi que vous entendez le problème social ! Et de trois mille patriotes qui vous écoutent, il n’y en a pas un qui vous siffle ! Ce peuple bénin, si profondément monarchisé, crie bravo! à la tyrannie. Vous allez donc aussi décréter le taux des salaires ! Puis, vous forcerez la vente; puis, vous requerrez le paiement, vous fixerez la valeur ! Vraiment, si vous ne me donniez envie de rire, j’irais sur la place de l’Hôtel-de-Ville, et là je crierais de toute ma force : Citoyens ! aux armes ! vingt cartouches pour le Gouvernement provisoire !
Conçoit-OD ces romanciers de la terreur, qui, en 1848, prennent les entrepreneurs d’industrie pour
des seigneurs féodaux, les ouvriers pour des serfs, le travail pour une corvée? qui s’imaginent, après tant d’études sur la matière, que le prolétariat moderne résulte de l’oppression d’une caste? qui ignorent, ou font semblant d’ignorer, que ce qui a établi les heures de travail, déterminé le salaire, divisé les fonctions, développé la concurrence, constitué le capital en monopole, asservi le corps et l’âme du travailleur, c’est un système de causes fatales, indépendantes, de la volonté des maîtres comme de celle des compagnons?... Parle donc, Peuple! parle, parle!
Décret qui fait des Tuileries les Invalides du Peuple.
Les Invalides du Peuple! la liste civile de la misère! Accordez cela, citoyen lecteur, avec l’égalité et la fraternité ! Mais je crois les entendre, ces bons messieurs du Gouvernement provisoire : ce n’est pas d’égalité et de fraternité qu’ils se soucient, c'est d’avoir, à leur dévotion, une armée de prétoriens. C’est pour cela qu’ils excitent les passions cupides de l’ouvrier, qu’ils font de l’intimidation à la bourgeoisie en soulevant les masses contre elle. Advienne que pouiuu! Le travail, insurgé contre le capital, prêtera main forte à la dictature. Gare alors à qui rira, gare à qui se plaindra, gare à qui travaillera !
Circulaire du ministre de Tinslructionpublique aux recteurs sur l’instruction primaire.
Elle dil, en somme, que pour toul individu l’instruction primaire suffi l; mais qu’il faut à la République une élite d’hommes, et que cette élite, il faut la choisir dans toul le Peuple.
Est-il clair que le Gouvernement provisoire ne croit mot ni de l’égalité ni de la fraternité? Nous pensions jusqu’ici, bonnes gens que nous sommes, que cette classe du Peuple , plus ou moins réelle, qu’on nomme bourgeoisie, était quelque chose comme l’élite du Peuple, et que c’était afin que tout le monde fît partie de l’élite, que nous avions fait la révolution. La circulaire du ministre renverse toutes nos idées. Il est vrai que la question est comme celle de Y organisation du travail, passablement complexe : il s’agit de savoir comment, sans faire tort aux supériorités naturelles, les citoyens pourront être égaux. Le Gouvernement provisoire sabre la difficulté : capacités, incapacités, sujets médiocres, sujets d’élite, qu’importe cela?Ne sommes-nous pas tous Français, tous citoyens, tous frères? Faisons un bon choix cl’aristocrates, et yive la République !
J’en appelle aux assises du Peuple.
Gardons-nous toutefois de calomnier. Le Gouvernement provisoire n’a-t-il pas décrété que l’intérêt des sommes déposées aux caisses d’épargne serait porté à 5 p. OjO, « attendu que l’intérêt des bons du » Trésor est aussi de 5 p. 0[0, que les fruits du tra- » vail doivent s’accroître de plus en plus, et que de » toutes les propriétés, la plus inviolable et la plus » sacrée c’est l’épargne du pauvre? » Quel plus tou-
chant témoignage de scs sentimens d’égalité pouvait donner le Gouvernement provisoire?
Sans doute, si les porLeurs de bons du Trésor devaient seuls parfaire l’intérêt des caisses d’épargne. Mais si c’est le prolétaire, toujours le prolétaire, n’ayant ni bons du Trésor, ni livret d’épargne, qui doit payer l’un et l’autre intérêt, n’est-il pas clair qu’en mettant l’égalité entre les créanciers de la dette flottante, on a rendu l’inégalité entre les créanciers de l'État et les débiteurs de l’Étal, plus grande qu’auparavaul ?
L’épargne du pauvre ! l’accroissement des fruits du travail! Quel bavardage hypocrite! C’est à dire que vous donnez plus à celui qui possède plus, et qu’à celui qui possède moins, vous enlevez le peu qu’il a. C’est de l’économie d’après l’Évangile. Mais ce que pense le Peuple, est-ce mot d’Évangile ?
Le Gouvernement provisoire n’est pas moins fort sur l’équité que sur l’égalité.
La réduction de la journée de travail à dix heures, disent les maîtres, nous cause préjudice, et nous 11 e pouvons payer le même salaire qu’auparavant. — La diminution du salaire, répliquent les ouvriers, nous ôte la subsistance : notre sort serait pire qu’avant la Révolution !
Les termes sont nettement posés ; la contradiction est flagrante. Comment le Gouvernement provisoire va-t-il s’y prendre pour la résoudre?
Les salaires, dit-il, seront réglés de telle sorte que, la journée de travail restant fixée à dix heures
au lieu de onze, les maîtres ne paient qu’une demiheure de plus, et les ouvriers ne reçoivent qu’une demi-heure de moins !
Ce qui veut dire que la perte d’une heure de travail, qui d’abord était toute à la charge des maîtres, sera répartie, par égale part, entre les maîtres et les ouvriers.
Le Gouvernement provisoire prend un juste milieu pour une synthèse philosophique ! Mais le Peuple, qui doit travailler toujours davantage, produire davantage, profiter davantage ; le Peuple dira-t-il qu’il gagne, lorsque tout le monde perd?...
Décret qui ordonne l’établissement de comptoirs nationaux pour le petit commerce.
Le Gouvernement provisoire fait pour la banque comme pour le travail. L’argent manque, il fait des caisses pour le recevoir, des bureaux pour le compter. C’est ce qu’il appelle organiser le crédit !
Décret qui ordonne le remboursement des sommes corsées à la caisse d’épargne, au dessus de 100 fr. en renies 5 />.”[„ au pair.
Décret qui autorise le ministre à vendre les diamans de la couronne, les biens de la liste civile et les bois de l'Etal.
Proclamation qui demande le paiement d’avance des contributions de l’année.
Décret qui ouvre un emprunt patriotique de 10Q millions ,
Décret qui augmente la cote foncière de 45 centimes.
Décret qui proroge le remboursement des bons du Trésor et des dépôts de la caisse d’épargne.
Décret qui donne cours forcé aux billets de banqtte.
Etc., etc., etc., etc.
Ali ! grands politiques, vous montrez le poing au capital, et vous voilà prosternés devant la pièce de cent sous! Vous voulez exterminer les Juifs, les rois de l’époque, et vous adorez (en jurant, c’est vrai) le veau d’or ! Vous dites, ou vous laissez dire, que l’Etat va s’emparer des chemins de fer, des canaux, de la batellerie, du roulage, des mines, des sels : qu’on établira des impôts sur les riches, impôt somptuaire, impôt progressif, impôt sur les domestiques, les chevaux, les voitures; qu’on réduira les emplois, les traitemens, les rentes, la propriété. Vous provoquez la dépréciation de toutes les valeurs financières, industrielles, immobilières; vous tarissez la source de tous les revenus ; vous glacez le sang dans les veines au commerce, à l’industrie, et puis vous conjurez le numéraire de circuler ! vous suppliez les riches épouvantés de ne pas le retenir ! Croyez-moi, citoyens dictateurs, si c’est là toute votre science, hâtez-vous de vous réconcilier avec les Juifs; renoncez à ces démonstrations de terrorisme qui font courir les capitaux après la révolution comme les chiens après les sergens de ville. Rentrez dans çe statu quo conservateur, au delà duquel vous
n’apercevez rien et dont vous n’auriez dû jamais vous écarter. Car, dans la situation équivoque où vous êtes, vous ne pouvez vous défendre de toucher à la propriété; et si vous portez la main sur la propriété, vous êtes perdus. Vous avez déjà un pied dans la banqueroute.
Excusez ma véhémence ; l’erreur dans }e pouvoir m’indigne presque à l’égal de la vénalité. — Non, vous ne comprenez rien aux choses de la révolution. Vous ne connaissez ni son principe, ni sa logique, ni sa justice ; vous ne parlez pas sa langue. Ce que vous prenez pour la voix du Peuple n’est que le mugissement de la multitude, ignorante comme vous des pensées du Peuple. Piefoulez ces clameurs qui vous envahissent. Respect aux personnes, tolérance pour les opinions; mais dédain pour les sectes qui rampent à vos pieds, et qui ne vous conseillent qu’afin de vous mieux compromettre. Les sectes sont les vipères de la révolution. Le Peuple n’est d’aucune secte. Abstenez-vous, le plus que vous pourrez, dé réquisitions, de confiscations, surtout de législation; et soyez sobres de destitutions. Conservez intact le dépôt de la République, et laissez la lumière se faire toute seule. Vous aurez bien mérité de la Patrie.
Vous, citoyen Dupont, vous êtes la probité au pouvoir. Restez à votre poste, restez-y jusqu’à la mort ; vous serez trop tôt remplacé.
Vous, citoyen Lamartine, vous êtes la poésie unie à la politique. Restez encore, bien que vous ne soyez
pas diplomate. Nous aimons ce style grandiose, et le Peuple vous soufflera.
Vous, citoyen Arago, vous êtes la science dans le Gouvernement. Gardez le portefeuille: assez d’imbéciles vous succéderont.
Vous, citoyen Garnier-Pagès, vous avez vendu, vous avez aliéné, vous avez emprunté, et vous jouez du reste. Vous direz à l’Assemblée nationale que l’Etal ne possède plus rien, que son crédit n’a plus d'hypothèque que le patriotisme, que c’est fini. Vous prouverez par votre bilan que le Gouvernement n’est possible désormais que par une rénovation de la société, et que telle est l’alternative pour le pays : Ou la fraternité, ou la mort!
Vous, citoyens Albert et Louis Blanc, vous êtes un hiéroglyphe qui attend un Champollion. Restez donc comme figure hiéroglyphique, jusqu’à ce que vous soyez devinés.
Vous, citoyens Flocon et Ledru-Rollin, nous rendons justice à l’esprit qui vous pousse. Vous êtes, malgré votre vieux style, la pierre d’attente de la révolution. Restez donc pour l’intention, mais ne soyez pas si terribles dans la forme. On vous prendrait pour la queue de Robespierre.
Vous, citoyens Crémieux, Marie, Bethmont, Carnot, Marrast, vous symbolisez, sous des formes diverses, la nationalité, le patriotisme, l’idéal républicain. Mais vous ne sortez pas du négatif; vous n’êtes connus que comme démocrates ; vos idées sont depuis 50 ans prescrites. Restez cependant : à défaut
des réalités, nous avons besoin des symboles.
Et vous, les ex-dynastiques, bourgeois peureux comme chouettes, ne regrettez pas cette révolution qui était depuis long-temps accomplie dans vos idées, et que vos querelles parlementaires ont fait peut-être prématurément éclore. L’enfant né avant terme ne peut rentrer dans le sein de sa mère : il s’agit d’élever la révolution, non de l’envoyer aux gémonies. Ecoutez ce que je m’en vais vous dire, et regardez-le comme la profession de foi du prolétariat. Je vous parlerai avec franchise.
La révolution de 1848 est la liquidation de l’ancienne société, le point de départ d’une société nouvelle.
Cette liquidation est incompatible avec le rétablissement de la monarchie.
Elle ne se fera pas en un jour : elle durera vingtcinq ans, cinquante ans, un siècle peut-être.
Nous pourrions la faire sans vous, contre vous : nous aimerions mieux qu’elle fût faite par vous. Vous eu êtes, pour ainsi dire, par droit d’aînesse, par la supériorité de vos moyens, par votre habileté pratique, les syndics naturels. C’est à vous, par excellence, qu’il appartient d 'organiser le travail. Nous ne voulons la réforme au préjudice de personne; nous la voulons dans l’intérêt de tout le monde.
Ce que nous demandons est une certaine solidarité, non pas seulement abstraite, mais officieue, de tous les producteurs entr’eux, de tous les cou sommateurs entr’eux, et des producteurs avec les
consommateurs. C’est la conversion en droit public, non des rêveries d’une commission, mais des lois absolues de la science économique. Vous êtes divisés, nous voulons vous réunir, et faire avec vous partie de la coalition. Nous attachons k ce pacte, dont tous nos efforts, toute notre intelligence doivent tendre à déterminer les clauses, la garantie de notre bien-être, le gage de noire perfectionnement moral et intellectuel.
Que pouvez-vous craindre ?
La perte de,vos propriétés? Entendez bien ceci. 11 est indubitable que les articles de la nouvelle charte modifieront votre droit, et qu’une portion de cette xu-rRorimiTiî, qui vous est si chère, d’individuelle qu’elle est deviendra réciproque. Vous pouvez être expropriés, mais dépossédés jamais, pas plus que le Peuple français ne peut être dépossédé de la France. Et cette nu-propriété, cause unique, selon nous, de vos embarras et de nos misères, ne vous sera pas ravie sans indemnité : autrement ce serait confiscation, violence et vol; ce serait propriété, non réforme.
Craignez-vous que les communistes ne vous prennent vos enfans et vos femmes? Comme s’ils n’avaient pas assez des leurs !... La communauté n’étant par essence rien de défini, est tout ce que l’on voudra. Le meilleur moyen que découvrira la philosophie de créer laliberté, l’égalité, la fraternité, sera pour les communistes la communauté. S’effrayer de la communauté, c’est avoir peur de rien.
Est-cc le retour du vieux jacobinisme uni au vieux babouvisme qui vous épouvante?
Nous n’aimons pas plus que vous ces doctrinaires de la démocratie, pour qui Y organisation du travail n’est qu’une fantaisie destinée à calmer l’effervescence populaire ; ces Cagliostro de la science sociale faisant de la fraternité une honteuse superstition. Et si nos manifestations semblent les défendre, c’est qu’ils représentent momentanément pour nous le principe qui a vaincu en février.
Conservateurs, deux politiques, deux routes différentes s’offrent en ce moment à vous.
Ou bien vous vous entendrez directement avec le prolétariat, sans préoccupation de forme gouvernementale, sans constitution préalable du pouvoir législatif, non plus que de l’exécutif. En fait de politique et de religion, le prolétariat est comme vous, sceptique. L’Etat, à nos yeux, c’est le sergent de ville, le valet de police du travail et du capital. Qu’on l'organise comme on voudra, pourvu qu’au lieu de commander, ce soit lui qui obéisse.
Dans ce premier cas, la transaction sera tou te amiable, et ses articles seront la constitution de la France, la Charte de 1848.
Ou bien vous vous rallierez à la démocratie doctrinaire, à cet équivalent du pouvoir royal, nouveau système de basculé entre la bourgeoisie et le prolétariat, qui ne répugne point i\ une restauration monarchique, et pour qui la majorité des humains est fatalement condamnée à la peine et à la misère.
Dans ce cas, je vous le dis avec douleur, rien de fait; et connue avec Louis-Philippe, ce sera bientôt à recommencer. Vous vous croirez habiles, et vous n’aurez toujours été qu’aveugles. Ce seront encore des 10 août, des 21 janvier, des 2 juin, des 9 thermidor, des journées de prairial et de vendémiaire, des 29 juillet, des 2/i février. Vous reverrez des scènes à la Boissy-d’Anglas : il vous faudra recommencer tous les jours les massacres de Sainl-Roch et de Transnonain : ce qui ne vous empêchera pas de tomber à la fin misérablement sous les balles du Peuple.
Citoyens, nous vous attendons avec confiance : soixantesiècles de misère nous ont appris à attendre. Nous pouvons, pendant trois mois, vivre avec trois sous de pain par jour et par tête : c’eslà vous de voir si vos capitaux peuvent jeûner aussi long-temps que nos estomacs.