X.A DÉMOCRATIE
Problème de la souveraineté du Peuple.—Conditions de la solution.
2. Si ie suffrage universel exprime la souveraineté du Peuple.
3. Si la réforme sociale doit sortir de la réforme politique, ou la réforme politique de la réforme sociale. — Différence entre la démocratie et la république.
Paris, te 26 marslSSS.
deux, écoulez ; Terre, prêle l’oreille : le Seigneur a parlé !
Ainsi s’écriaient les prophètes, lorsque, l’œil étincelant et la bouche écumante, ils annonçaient aux prévaricateurs et aux apostats la punition de leurs crimes. Ainsi parlait l’Eglise au moyen-âge; et la terre, s’inclinant avec crainte, se signait à la voix du pontife, aux mandemens de ses évêques. Ainsi firent tour à tour Moïse, Elie, Jean-Baptiste, Mahomet, Luther, tous les fondateurs et réformateurs de religions, chaque nouvelle modification du dogme sc posant comme émanée de l’autorité divine. Et toujours on vit les masses humaines se prosterner au nom du Très-Haut, et recevoir avec soumission la discipline des révélateurs.
Maïs, se dit à là fin un philosophe, si Dieu a parlé, pourquoi n’ai-je rien entendu?...
Il a suffi de cette parole de doute pour ébranler l’Eglise, annuler les Ecritures, dissiper la foi, et hâter le règne de l’Antéchrist !
Je ne veux point, à l’exemple de Hume, préjuger ni la réalité, ni la possibilité d’une révélation: comment raisonner à priori d’un fait surnaturel, d’une manifestation de l’Etre-Suprême. La question est toute pour moi dans l’expérience que nous pouvons en acquérir, et je réduis la controverse religieuse à ce point Unique, l'authenticité de laparole divine. Prouvez cette authenticité, et je suis chrétien. Qui donc oserait disputer avec Dieu, s’il était sûr que c’est Dieu qui lui parle?
Il en est du Peuple, comme de la Divinité : Vox populi, vox Dei.
Depuis que le monde existe, depuis que les tribus humaines ont commencé de se constituer en monarchies et républiques, oscillant d’une idée à l’autre comme des planètes vagabondes ; mêlant, combinant, pour s’organiser en sociétés, les élémens les plus divers; renversant les tribunes et les trônes comme fait un enfant un château de cartes, on a vu, à chaque secousse de la politique, les meneurs du mouvement invoquer, en termes plus ou moins explicites, la souveraineté du Peuple.
Brutus et César, Cicéron et Catilina, se prévalent tour à tour du suffrage populaire. S’il faut en croire les partisans du système déchu, la Charte de 1830
— St —
était l’expression de la souveraineté nationale autant au moins que la constitution de l’an III, et Louis-Plülippe, comme Charles X, Napoléon et le Directoire, était l’élu de la Nation. Pourquoi non, si la Charte de 1830 n’était qu’un amendement à la constitution de l’an III, comme àcelle de l’anVIII et de 1814?...
L’organe le plus avancé du parti légitimiste nous dirait encore, s’il l’osait, que la loi résulte du consentement du Peuple et de la définition du prince : Lex fit consensu populi et constitutione regis. La souveraineté de la nation est le principe des mon archistes comme des démocrates. Ecoutez cet écho qui nous arrive du Nord : d’un côté, c’est un roi despote qui invoque les traditions nationales, c’est-à-dire la volonté du Peuple exprimée et confirmée pendant des siècles; de l’autre, ce sont des sujets révoltés qui soutiennent que le Peuple ne pense plus ce qu’il a pensé autrefois, et qui demandent qu’on l’interroge. Qui donc ici montre une plus haute intelligence du Peuple, du monarque qui le fait immuable dans ses pensées, ou des citoyens qui le supposent versatile? Et quand vous diriez que la contradiction se résout par le progrès, en ce sens que le Peuple parcourt diverses phases pour réaliser une même idée, vous ne feriez que reculer la difficulté : qui jugera de ce qui est progrès et de ce qui est rétrogradation ?...
Je demande donc comme Rousseau : Si le peuple a parlé, pourquoi n’ai-je rien entendu?
Vous me citez cette révolution étonnante à laquelle moi aussi j’ai pris part; dont j’ai prouvé
seul la légitimité, dont j’ai fait ressortir l’idée. Et vous me dites : Voilà le Peuplé !
Mais d’abord, jën’aii vu qu’une foule tumultueuse sans conscience de la pensée qui la faisait agir, sans aucune intelligence de la révolution qui s’opérait par ses mains. Puis, ce que j’ai appelé logique du Peuple pourrait bien n’ètre autre chose que la raison des événemens, d’autant plus que, le fait une fois accompli, et tout le monde d’accord sur sa signification, les opinions se divisent de nouveau sur les conséquences. La révolution faite, le Peuple se lait ! Quoi donc i la souveraineté du peuple n’existeraitelle que pour les choses du passé, qui ne nous intéressent plus, et non point pour celles de l’avenir, qui seules peuvent être l’objet des décrets du Peuple?
O vous tous, ennemis du despotisme et de ses corruptions comme de l’anarchie et de ses brigandages, qui ne cessez d’invoquer le Peuple; qui parlez, le front découvert, de sa raison souveraine, de sa force irrésistible, de sa formidable voix, je vous somme deme le dire : Où et quand avez-vous entendu le Peuplé? par quelle bouche, en quelle langue estce qu’il s’exprime? comment s’accomplit cette étonnante révélation? quels exemples authentiques, décisifs, en citez-vous? quelle garantie avez-vous de la sincérité de ces lois que vous dites sorties du Peuple? quelle en est la sanction? à quels titres, à quels signes, distinguérai-je les élus que le Peuple envoie d’avec les apostats qui surprennent sa confiance et
usurpent son autorité? comment, enfin, établissezvous la légitimité du verbe populaire?
Je crois à l’existence du Peuple comme à l’existence de Dieu.
Je m’incline devant sa volonté sainte; je me soumets à tout ordre émané de lui ; la parole du Peuple est ma loi, ma force et mon espérance. Mais, suivant le précepte de saint Paul, mon obéissance, pour être méritoire, doit être raisonnable, et quel malheur pour moi, quelle ignominie, si, lorsque je crois ne me soumettre qu’à l’autorité du Peuple, j’étais le jouet d’un vil charlatan ! Comment donc, je vous en supplie, parmi tant d’apôtres rivaux, d’opinions contradictoires, de partis obstinés, reconnaîtrai-je la voix, la véritable voix du Peuple?
Le problème de la souveraineté du Peuple est le problème fondamental de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, le principe de l’organisation sociale. Les gouvernemens et les peuples n’ont eu d’autre but, à travers les orages des révolutions et les détours de la politique, que de constituer cette souveraineté. Chaque fois qu’ils se sont écartés de ce but, ils sont tombés dans la servitude et la honLe. C'est dans cette vue que le Gouvernement provisoire a convoqué une Assemblée nationale nommée par tous les citoyens, sans distinction de fortune et de capacité : l’universalité des suffrages lui paraissant être l’expression la plus approchée de la souveraineté du Peuple.
Ainsi l’on suppose d’abord que le Peuple peut être
consulté ; en second lieu qu’il peut répondre ; troisièmement que sa volonté peut être constatée d’une manière authentique ; enfin, que le gouvernement, fondé sur la volonté manifestée du Peuple, est le seul gouvernement légitime.
Telle est, notamment, la prétention de la Démocratie, qui se présente comme la forme de gouverment qui traduit le mieux la souveraineté du Peuple.
Or, si je prouve que la démocratie n’est, ainsi que la monarchie, qu’une symbolique de la souveraineté ; qu’elle ne répond à aucune des questions que soulève cette idée ; qu’elle ne peut, par exemple, ni établir l’authenticité des actes qu’elle attribue au Peuple, ni dire quel est le but et la fin de la société ; si je prouve que la démocratie, loin d’être le plus parfait des gouvernemens, est la négation de la souveraineté du Peuple, et le principe de sa ruine, il sera démontré, en fait et en droit, que la démocratie n’est rien de plus qu’un arbitraire constitutionnel succédant à un autre arbitraire constitutionnel ; qu’elle ne possède aucune valeur scientifique, et qu’il faut y voir seulement une préparation à la République, une et indivisible.
Il importe d’éclairer au plus tôt l’opinion sur ce point, et de faire disparaître toute illusion.
Le Peuple, être collectif, j’ai presque dit être.de
raison, ne parle point dans le sens matériel du mot. Le Peuple, non plus que Dieu, n’a des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, une bouche pour parler. Que sais-je s’il est doué d’une espèce d’âme, divinité immanente dans les masses, comme certains philosophes supposent une âme du monde, et qui, à certains momens, les émeut et les pousse; ou bien si la raison du Peuple n’est autre que l’idée pure, la plus abstraite, la plus compréhensive, la plus dégagée de toute forme individuelle, comme d’autres philosophes prétendent que Dieu n’est que l’ordre dans l’univers, une abstraction? Je n’entre point dans ces recherches de haute psycologie : je demande en homme pratique de quelle , manière cette âme, raison ou volonté, telle quelle, du Peuple, se pose, pour ainsi dire, hors de soi, et se manifeste? Qui est-ce qui peut lui servir d’organe? Qui a le droit de dire aux autres : C’est par moi que le Peuple parle? comment croirai-je que tel qui, du haut d’une escabelle, harangue cinq cents individus qui applaudissent, est l’organe du Peuple? Comment l’élection des citoyens, voire même leur suffrage unanime, a-til la vertu de conférer cette espèce de privilège, de servir de truchement au Peuple? Et quand vous me feriez voir, comme en un cénacle, neuf cents personnages ainsi choisis par leurs concitoyens, pourquoi devrai-je croire que ces neuf cents délégués, qui ne s’entendent point entre eux, c’est le souffle du Peuple qui les inspire? Et pour tout dire, comment la loi qu’ils vont faire peut-elle m’obliger?.
• Voici un président ou un directoire, personnification, symbole ou fiction de la souveraineté nationale : premier pouvoir de l’État.
Voici une chambre, deux chambres, organes, l’une, de Fintérêt de conservation, l’autre de l’instinct de développement : deuxième pouvoir de. l’État..
Voici une presse* éloquente, aguerrie, infatigable, qui; chaque matin, verse à flots les millions d’idées qui fourmillent dans les millions de cervelles des ci-: toyens : troisième pouvoir de l’État.
Le pouvoir exécutif, c’est l’action ; lés chambres, c'ést la délibération ; la presse, c ! est l’opinion.
Lequel de ces pouvoirs représente le Peuple? Ou bien, si vous dites que c’est le tout qui représente le Peuple, comment tout cela ne s’accorde-t-il pas?' Mettez la royauté à la place de la présidence, et ce sera la même chose : ma critique tombe également sui‘ lâ : monarchie et sur la démocratie.
11 existé eh France: cinq ou six cents feuilles périodiques, ëiïionctoires de l’opinion, et dont les titrés témoignént hautement de la prétention des entrepreneurs de servir d’interprètes à la pensée générale : Le Siècle, la Réforme, la Liberté, le Progrès , la Presse, le Temps, l’Opinion, la Démocratie, PAlelièr,les Ecoles, la Vérité, la France, le Monde, le Constitutionnel, le National, le Commerce, les Débats, le Courrier, le Populaire, le Peuple, la Voix du- Peuple, le Peuple constituant, le Représentant du Peuple> etc;, etc., etc. .
Gertes, jei m’étonne qu’avec une telle publicité,
quand notis sommes, si bien assortis d’écrivains à qui ne manquent ni l’érudition, ni les idées, ni le style, nous ayons encore.besoin d'une représentation, d’une Assemblée nationale.
Or,commentse fait-il qu’avec tout celajenesache positivement rien de ce qui intéresse le. Peuple, et que le devoir, la mission de la presse est de m’apprendre? qu’au lieu de produire la lumière, la foule des publications augmente l’obscurité?
Je demande : Quelle est la meilleure constitution politique, la loi du progrès, la marche du siècle, la pensée de L’époque, la valeur de l’opinion, l’avenir de la France et du monde? La République sortira-t-elle de l’atelier, de l’école ou du corps-de-garde ? La démocratie est-elle à la paix ou à la guerre ? Quelle vérité, quelle réforme doit sortir de toutes ces révélations du Peuple? Qu’est-ce que la liberté?
Sur toutes ces questions, le journalisme disserte,mais il ne répond rien, il ne sait rien. Que serait-ce si j’allais demander, par exemple, s’il est à l’organisation de la société une forme définitive et quelle est cette forme? si nous sommes à bout de révolutions, ou si le mouvement révolutionnaire est éternel? comment, dans ce dernier cas, concilier cette agitation perpétuelle avec la liberté, la sécurité, le bien-être? si tous les hommes doivent être égaux malgré la nature, ou traités suivant leur mérite malgré:la devise de la République? quel doit être le salaire de l’ouvrier, le bénéfice de l’entrepreneur, la contribution h payer à l’État, le crédit à accorder
aux citoyens? comment la population croissant plus vite que la subsistance, nous échapperons à la fatalité de la misère, etc., etc.
Je pourrais étendre à l’infini cet interrogatoire, et rendre mes questions de plus en plus pressantes et difficiles. Pourquoi la presse, si la presse est la faculté parlante du Peuple, aii lieu de répondre, divague-t-elle? La presse est si loin de satisfaire un esprit positif, qu’elle semble inventée tout exprès pour dérouter la raison et tuer l’étude. Les idées tombent dans les journaux sans y prendre racine : les journaux sont les cimetières des idées.
Etlatribune,quenousdit-elle?etleGouvernement, que sait-il? Naguère il se tirait d’affaire en déclinant sa compétence; il n’existait pas, prétendait-il, pour organiser le travail et donner du pain au Peuple. Depuis un mois, il a accepté la sommation du prolétariat; depuis un mois il est à l’œuvre : et depuis un mois il fait publier chaque jour, dans le Moniteur, cette grande nouvelle : Qu’il ne sait rien, qu’il ne trouve pas! Le Gouvernement divise le Peuple; il excite la haine entre les classes qui le composent : mais organiser le Peuple, créer cette souveraineté qui esté la foi liberté'ét accord, cela dépasse la capacité du Gouvernement, comme cela dépassait autrefois ses attributions. Or, dans un Gouvernement qui se dit institué par la volonté du Peuple, une pareille ignorance est une contradiction : il est manifèste que ce n’est déjà plus le Peuple qui est sou-
Le Peuple, dont on dit quelquefois qu’il s’est levé comme un seul homme, pense-t-il aussi comme un seul homme? réfléchit-il? raisonne-t-il?conclut-il? a-t-il de la mémoire, de l’imagination, des idées? Si, en effet, le Peuple est souverain, c’est qu’il pense ; s’il pense, il a sans doute une manière à lui de pen ser et de formuler sa pensée. Comment donc est-ce que le Peuple pense? Quelles sont les formes de la raison populaire? procède-t elle par catégories? emploie-t-elle le syllogisme, l’induction, l’analyse, l’antinomie ou l’analogie? est-elle pour Aristote ou pour Hégel?Vous devez vous expliquer sur tout cela; sinon, votre respect pour la souveraineté du Peuple n’est qu’un absurde fétichisme. Autant vaudrait adorer une pierre.
Le Peuple, dans ses méditations, fait-il appel à. l’expérience? Tient-il compte de ses souvenirs , ou bien sa marche est-elle de produire sans cesse des idées nouvelles ? Comment accorde-t-il le respect de ses traditions, avec les besoins de son développement? Comment conclut-il d’une hypothèse épuisée à l’essai d’une autre ? Quelle est la loi de ses transitions et de ses enjambemens ? Qu’est-ce qui le pousse, le détermine dans la voie du progrès? Pourquoi cette mobilité, cette inconstance ? J’ai besoin de le savoir, sans quoi la loi que vous m’imposez au nom du Peuple, cesse d’être authentique : ce n’est plus loi, c’est violence.
Le Peuple pense-t-il toujours ? Et s’il ne pense pas toujours, comment rendez-vous compte des inter-
mittences de sa pensée ? A supposer que le Peuple puisse être représenté, que feront ses représentons pendant ces intermittences?... Le Peuple sommeillet-il quelquefois, comme Jupiter dans les bras de Junon ? Quand est-ce qu’il rêve? Quand est-ce qu’il veille ? Vous devez m’instruire de toutes ces choses ; sinon, le pouvoir que vous exercez par délégation du Peuple n’étant que par intérim, et l’époque de l’intérim étant inconnue, ce pouvoir est usurpé : vous inclinez à la tyrannie.
Si le Peuple pense, s’il réfléchit, s’il raisonne, tantôt à priori, suivant les règles de la raison pure, tantôt à posteriori sur les données de l’expérience, il court risque de se tromper. 11 ne suffît plus alors, pour que j’accepte comme loi la pensée du Peuple, que l’authenticité m’en soit démontrée ; il faut que cette pensée soit légitime. Qui fera le triage des idées et des fantaisies du Peuple ? A qui appellerons-nous de sa volonté possiblement erronée, et par conséquent despotique ?
■ Sur quoi je pose ce dilemme :
Si le Peuple peut faillir, de deux choses l’une. Ou l’erreur est respectable en lui comme la vérité, et il a droit d’être obéi en tout ce qu’il veut, bien qu’il se trompe. En ce cas, le Peuple est un être souverainement immoral, puisqu’il peut à la fois penser le mal, le vouloir et le faire.
Au contraire le Peuple, en ses erreurs, doit-il être repris ? Il y aurait donc, en certains cas, devoir pour un gouvernement de résister au Peuple î Qui osera
lui dire : Tu te trompes! Qui pourra le redresser, le contraindre ?
Mais que dis-je? Si le Peuple est sujet à faillir , que devient sa.souveraineté ? N’est-il pas évident que la volonté du Peuple doit être d’autant moins prise en considération qu’elle est plus redoutable dans ses conséquences, et que le vrai principe de toute politique, lè gage de la sécurité des nations, c’est de ne consulter le Peuple que pour s’en méfier : toute inspiration de lui pouvant cacher un immense péril comme un immense succès, et sa volonté n’être qu’une pensée de suicide ?
Sans doute, direz-vous, le Peuple n’a qu’une existence mystique ; il ne se manifeste qu’à de rares intervalles, à des époques prédestinées ! Mais le Peuple n’est pas pour cela un fantôme, et quand il se lève, nul ne peut le méconnaître. Le Peuple s’est montré le 14 juillet, le 10 août, en 1830 : il vient de se révéler avec plus d’audace que jamais. Le Peuple a parlé au serment du Jeu de paume, dans la nuit du 4 août : il était à Jemmapes, il combattait à Mayence et à Valtny...
Pourquoi vous arrêter ? pourquoi choisir ? Le Peuple était-il absent le 9 thermidor et le 18 brumaire? Se cachait-il le 21 janvier et le 5 décembre? N’a-t-il pas fait l’empereur, comme il avait défait le roi? N’a-t-il pas adoré tour à tour et souffleté le Christ et la Raison?... Voulez-vous remonter plus haut? C’est le Peuple qui a produit, de son sang et de ses entrailles, un jour Grégoire VII, et un autre
jour Luther; qui a fait surgir Marius et César, après avoir, dans une série de révolutions, chassé les Tarquins, renversé les Décemvirs, créé les tribuns pour balancer les consuls, et donné par là le premier exemple de la bascule politique, du système doctrinaire. C’est le Peuple qui adora les Césars* -après avoir laissé assassiner les Gracques !...
Préférez-vous rester dans l’actualité? Dites-moi alors ce que le Peuple pense , aujourd’hui 25 mars 1848, ou plutôt ce qu’il ne pense pas ?
Le Peuple pense-t-il, avec l’abbé Lacordaire, à faire pénitence dans la cendre et le cilice? pense-t-il qu’il est né delà poussière, et qu’il retournera dans la poussière ; que sa destinée ici-bas n’est point le plaisir, mais le travail et la mortification ? Ou ne pense-t-il pas, avec le Sage désabusé de la sagesse, avec Saint-Simon et Fourier, que la fin de l’homme est comme celle du cheval, et que tout est vanité sur la terre, hormis de bien vivre et de faire l’amour ?
Le Peuple pense-t-il à l’abolition des octrois, à l’impôt progressif, aux ateliers nationaux, aux banques agricoles, au papier monnaie? Ou ne pense-t-il pas plutôt qu’imposer extraordinairement la richesse, c’est tuer la richesse ; qu’au lieu d’étendre les attributions de l’Etat, il faut les resserrer ; que l’organisation du travail n’est autre que l’organisation de la concurrence, et que le plus grand service à rendre à l’agriculture, au lieu de lui créer une banque spéciale, c’est de rompre toutes ses relations avec la banque ?
Le Peuple est-il pour l’élection directe, ou pour celle à deux degrés? pour une représentation de 900 ou pour une de 450 ?
Le Peuple est-il ou n’est-il pas communiste, phalanstérien, néo-chrétien, utilitaire?car, enfin, il y a de tout cela dans le Peuple. Est-il pour Pythagore, Morelly, Campanella ou le bon Icar? pour la Trinité ou pour la Triade? N’est-ce pas lui qui parle, et dans ces harangues qui ne disent rien, et dans ces placards qui se contredisent, et dans ces actes du Gouvernement conçus en sens contraire du 24 février? Demande-t-il du pain et des spectacles, ou bien de la liberté? N’a-t-il fait la révolution que pour la renier aussitôt, ou si son intention est de poursuivre?
Or si le Peuple, à toutes les époques de l’histoire, a pensé, exprimé, voulu et fait une multitude de choses opposées ; si, aujourd’hui même, entre tant d’opinions qui le divisent, il lui est impossible d’en choisir une sans en répudier une autre et par conséquent sans se mettre en contradiction avec luimême, que voulez-vous que je pense de sa raison, de sa moralité, de la justice de ses actes? Que puisje attendre de ses représentans? Et quelle preuve d’authenticité me'donnerez-vous en faveur d’une opinion, que je ne puisse à l’instant revendiquer pour l’opinion contraire ?
Ce que j’admire au milieu de la confusion des idées, c’est que la foi à la souveraineté du Peuple, loin de faillir, semble, par cette confusion même,
monter jusque son paroxysme. Dans cette obstination de lamultitudeà croire à l’intelligence qui vit en elle, je vois déjà comme iine manifestation du Peuplé qui s’affirme lui-même, ainsi que Jéhovah, et dit : je sdjs. Je né puis-donc hier, je suis forcé de confesser au contraire la souveraineté du Peuple. Mais au delà de cette première affirmation, et quand il s’agit de passer du sujet de la pensée à son objet, quand il s’agit, en autres termes, d’appliquer le critérium aux actes du Gouvernement, qu’on me dise où est le Peuple?
En principe donc, j’admets que lé peuplé existe, qu’il est souverain, qu’il s’affirme dans la conscience des masses. Mais rien jusqu’ici ne me prouve qu’il puisse faire au dehors acte de souveraineté, qu’une révélation extérieure du Peuple soit possible. Car, en présence de la domination des préjugés, de la contradiction des idées et désintérêts, delà variabilité de l’opinion, des entraînemens de la multitude, je demanderai toujours ce qui établit l’authenticité et la légitimité d’une pareille révélation : et c’est à quoi la démocratie ne peut répondre.
Mais, observent, non sans raison, les démocrates, le Peuple n’a jamais été convenablement sollicité. Jamais il n’a pu manifester sa-volonté que par des éclairs : le rôle qu’il a joué jusqu’à présent dans l’histoire est tout subalterne. Le Peuple, pour qu’il - puisse exprimer sa pensée, doit être consulté démo-
~ es -
cratiquement ; c'est-à-dire que Ions les citoyens, sans distinction, doivent participer, directement ou indirectement, à la formation de la loi. Or, ce mode de consultation démocratique n’a jamais été exercé d’une manière suivie : l’éternelle conjuration des privilèges ne l’a pas permis. Princes, nobles et prêtres, gens de plume et gens d’épée, magistrats, professeurs, savans, artistes, industriels, commerçons, financiers, propriétaires, sont toujours parvenus à rompre le faisceau démocratique, à changer la voix du Peuple en une voix de monopole. Maintenant que nous possédons la seule et vraie manière de faire parler le Peuple, nous saurons par-là même ce qui constitue l’authenticité et la légitimité de sa parole, et toutes vos précédentes objections s’évanouissent. La sincérité du régime démocratique nous garantit la solution.
Je conviens que le nœud de la difficulté consiste à faire parler et agir le Peuple comme un seul homme. La République, selon moi, n’est pas autre chose; et c’est là aussi tout le problème social. La démocratie prétend résoudre ce problème par le suffrage universel appliqué dans la plus grande largeur, soit la substitution de l’autorité de la multitude à l’autorité royale. C’est pour cela qu’elle s’appelle Démocratie , gouvernement de la multitude.
C’est donc lathéoriedu suffrage universel que nous avons à juger. Ou, pour dire de suite toute ma pensée, c’est la démocratie que nous avons à démolir, comme nous avons démoli la monarchie : cette
transition sera la dernière, avant d’arriver S la République.