‹ Solution du problème socialChapitre 5 sur 10 · La démocratie est une aristocratie déguisée · texte numérisé non relu

La démocratie est une aristocratie déguisée

D’après la théorie du suffrage universel, l’expérience aurait prouvé que la classe moyenne, qui seule exerçait naguère les droits politiques, ne représente pas le Peuple ; loin de là, qu’elle est, avec la monarchie, en réaction constante contre le Peuple.

On conclut que c’est à la nation, tout entière, à nommer ses représentans.

Mais, s’il est ainsi d’une classe d’hommes que le libre essor de la société, le développement spontané des sciences, des arts, de l’industrie, du commerce; la nécessité des institutions, le consentement tacite ou l’incapacité notoire des classes inférieures; d’une classe enfin que ses talens et ses richesses désignaient comme l’élite naturelle du Peuple : qu’attendre d’une représentation qui, sortie de comices plus ou moins complets, plus ou moins éclairés et libres, agissant sous l’influence de passions locales, de préjugés d’état, en haine des personnes et des principes, ne sera, en dernière analyse, qu’une représentation factice, produit du bon plaisir de la cohue électorale?

Nous aurons une aristocratie de notre choix, je le veux bien, à la place d’une aristocratie de nature. Mais, aristocratie pour aristocratie, je préfère, avec

M. Guizot, celle de la fatalité à celle du bon plaisir : la fatalité ne m’engage pas.

Ou plutôt, nous ne ferons que ramener, par un autre chemin, les mêmes aristocrates ; car, qui voulez-vous qu’ils nomment pour les représenter, ces compagnons, ces journaliers, ces hommes de peine, si ce n’est leurs bourgeois? A moins que vous ne vouliez qu’ils les tuent !

Bon gré, mal gré, la prépondérance dans le gouvernement appartient donc aux hommes qui ont la prépondérance du talent et de la fortùne ; et dès le premier pas, il devient évident que la réforme sociale ne sortira jamais de la réforme politique ; que c’est la réforme politique au contraire, qui doit, sortir de la réforme sociale.

L’illusion de la démocratie provient de ce qu’à l’exemple de la monarchie constitutionnelle, elle prétend organiser le Gouvernement par voie représentative. Ni la Révolution de juillet, ni celle de février, n’ont suffi pour l’éclairer. Ce qu’elle veut, c’est toujours l’inégalité des fortunes, toujours la délégation du souverain, toujours le gouvernemenl des notabilités. Au lieu de dire, comme M. Thiers : Le Roi règne et ne gouverne pas ; la démocratie dit : Le Peuple règne et ne gouverne pas, ce qui est nier la Révolution.

Ce n’est pas pourtant parce qu’il s’opposait à la réforme électorale, queM. Guizot est tombé, emportant dans sa chute la dynastie et le trône ; c’est parce que, dans la conscience publique, la consti-

tution était usée, et qu’on n’en voulait plus. L’ensemble des réformes demandées: par l’Opposition prouve, ainsi que je l’ai fait voir, que c’était à la Gharle, bien plus qu’aaministère. qu’on s’attaquait; c’était à quelque chose de plus élevé encore que la Charte, c’était à la constitution même de la société.

Lors donc qu’à une monarchie représentative, oh parle aujourd’hui de substituer une démocratie représentative, on ne fait pas autre chose que changer la phrase, Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir, d’amour, en cette autre, Vos yeux beaux, belle marquise, mourir d’amour me font-, et l’on peut dire, suivant l’expression de Y Atelier, que ia Révolution est escamotée.

Mais, patience î S’il peut sembler difficile, en ce moment, d’échapper à cette alternative gouvernementale, l'embarras ne sera pas de longue durée. Le représentatif est tombé dans les barricades pour ne; se relever jamais. La démocratie constitutionnelle s’en est allée avec la monarchie constitutionnelle. Le mois de février, suivant l’étymologie latine, est le mois des enterreniens. La réforme sociale amènera la réforme politique ; l’intelligence de la première implique l’intelligence. de la seconde. Nous aurons le Gouvernement du Peuple par le Peuple, et non par une représentation du Peuple ; nous aurons, dis-je, la République, ou nous périrons une seconde fois par la démocratie.

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