La démocratie est exclusive et doctrinaire
Puisque, suivant l’idéologie des-démocrates, le Peuple ne peut se gouverner lui-même, et qu’il est forcé de se donner des représentans qui le gouvernent par délégation ét sous bénéfice de révision, on suppose que. lé Peuple est tout au moins capable de se faire représenter, qu’il peut être représenté fidèlement. —Eh bien ! cette hypothèse est radicalement fausse ; il n’y a point, il ne saurait y avoir jamais de représentation légitime du Peuple. Tous les systèmes électoraux sont des mécaniques à mon ■ songe : il suffît d’en connaître un seul, pour prononcer la condamnation de tous.
Prenons celui du Gouvernement provisoire.
Lorsqu’une théorie se produit au nom du Peuple, elle doit; sous le rapport de la logique, de la justice, des traditions, des tendances, de l’ensemble,- comme sous celui de-l’expression, se montrer irréprochable. Je ne reconnais pas plus la voix du Peuple dans les livrés de Fôurier que dans le Père Duchênc.
Le système du Gouvernement provisoire a la prétention d’être universel.
Mais, quoi qu’on fasse, il y aura toujours, en tout système élèctoral, des exclusions, des absences, des votes nuis, erronés ou pas libres.
Le plus hardi novateur n’a pas encore osé demander le suffrage pour les femmes, les enfans, les domestiques, les repris de justice, Ce sont environ les
quatre cinquièmes du Peuple qui ne sont pas représentés, qui sont retranchés de la communion du Peuple. Pourquoi ?
Vous fixez la capacité électorale à 21 ans ; pourquoi pas à 20? pourquoi pas à 19, à 18, à 17?.
Quoi ! c’est une année, un jour, qui fait la raison de l’électeur ! Les Barra, les Viala sont incapables de voter avec discernement ; les Fouché, les Hébert, voteront pour eux !
Vous éliminez les femmes. Vous avez donc résolu le grand problème de l’infériorité du sexe. Quoi ! pas d’exception pour Lucrèce, Gornélie, Jeanne d’Arc ou Charlotte Corday ! une Roland, une Staël, une George Sand, ne trouveront pas grâce devant votre virilité ! Les Jacobins recevaient des tricotteuses à-leurs séances ; ori n’a jamais dit que la présence des citoyennes eût énervé le courage des citoyens !
Vous écartez le domestique. Qui vous dit que cet insigne de la servitude ne couvre pas une âme généreuse; que dans ce cœur de valet ne bat pas une idée qui sauvera la République ! La race de Figaro est-elle perdue?—C’est la faute de cet homme, direz-vous: pourquoi, avec tant de moyens, est-il domestique? Et pourquoi y à-t-il des domestiques?
Je veux voir, je veux entendre le Peuple dans sa variété et sa multitude, tous les âges, tous les sexes, toutes les conditions, toutes les vertus, toutes les misères : car tout cèla, c’est le Peuple.
Vous prétendez qu’il y aurait inconvénient grave pour la bonne discipline, pour la paix de l’Etat et
le repos des familles, si les femmes, les enfans, les domestiques obtenaient les mêmes droits que les époux, les pères et les maîtres ; qu’au surplus, par la solidarité des intérêts et par le lien familial, les premiers sont suffisamment représentés par les seconds.
J’avoue que l’objection est sérieuse, et je n’entreprends point de la réfuter. Mais, prenez garde : vous devez, par la même raison, exclure les prolétaires et tous les ouvriers. Les sept dixièmes de cette catégorie reçoivent des secours de la charité publique : ils iront donc se voter à eux-mêmes une liste civile, des augmentations de salaire, des réductions de travail; et ils n’y manqueront pas, je vous assure, pour peu que leurs délégués les représentent. Le prolétariat sera dans l’Assemblée nationale comme les fonctionnaires dans la chambre de M. Guizot, juge dans sa propre cause, puisant au budget et n’y mettant rien, faisant l’appoint de la dictature, jusqu’à ce que le capital étant épuisé par l’impôt, la propriété ne produisant plus rien, la banqueroute générale fasse crever la mendicité parlementaire.
Et tous ces citoyens qui, pour raison de travail, de maladie, de voyage, ou faute d’argent pour aller aux élections, seront forcés de s’abstenir, comment les comptez-vous? Sera-ce d’après le proverbe : Qui ne dit rien, consent? Mais, consent à quoi? à l’opinion de la majorité, ou bien à celle de la minorité?...
Et ceux qui ne votent que par entraînement, par complaisance ou intérêt, sur la foi du comité répu-
blicain oüde leur curé; quel cas en faites-vous? C’est une vieille maxime qu’en toute délibération il faut non-seulement compter les suffrages, mais les peser. Dansvos comices, au contraire, le suffrage d’un Arago, d’un Lamartine, 11 e compte pas plus que celui d’un mendiant. — Direz-vous que la considération due aux hommes de mérite leur est acquise par l’influence qu’ils exercent sur lesélecteurs?Alorsles suffrages ne sont pas libres. C’est la voix des capacités que nous entendons, ce n’est pas celle du Peuple. Autant valait conserver le système à 200 fr.
O 11 a donné le droit de suffrage à l’armée. Voici ce que cela signifie : Le soldat qui ne votera pas comme le capitaine ira à la salle de police; le capitaine qui ne votera pas comme le colonel sera mis aux arrêts ; et le colonel qui ne volera pas comme le Gouvernement sera destitué.
Je passe sous silence les. impossibilités matérielles et morales qui fourmillent dans le mode adopté par le Gouvernement provisoire. 11 est acquis à l’opinion qu’en doublant la représentation nationale, et faisant voter par scrutin de liste, le Gouvernement provisoii’é'a voulu faire prononcer les citoyens, non pas sur les hommes, mais sur le principe ; précisément à la manière de l’ancien Gouvernement, qui faisait voter aussi sur le système, et non pas sur les hommes. Comment discuter le choix de 10,15, 25 députés? Comment, si chaque citoyen déposait dans l’urne un suffrage libre et en connaissance de cause, faire le dépouillement 'd’iin pareil scrutin?. Gomment faire
aboutir de pareilles élections, si elles étaient sérieuses? Evidemment c’est impossible.
Je ne discute pas, je le répète, cè côté purement matériel de la question : je m’en tiens au droit. Ce qu’on obtenait auparavant de la vénalité, aujourd’hui on l’arrache à l’impuissance. On dit à l’électeur : Voici nos amis, les amis de la'République ; et voilà nos adversaires, qui sont aussi lès adversaires de la République : choisissez. Et l’élecleuf qui ne peut apprécier l’idonéité des candidats, vote de confiance !
Au lieu de faire nommer les députés par chaque arrondissement, comme sous le régime déchu, on les fait élire par département. On a voulu, par cette mesure, détruire l’esprit de localité. Or, admirez comme les démocrates sont surs de leurs principes!
Si les députés, disent-ils, étaient nommés par les arrondissemens, ce n’est pas la France qui serait représentée, ce seraient les arrondissemens. L’Assemblée nationale ne serait plus la représentation du pays; ce serait un congrès de 459 représentations.
Pourquoi alors, répliquerai-je, ne faites-vous pas nommer par chaque électeur les députés de toute la France?
Il serait à souhaiter, répondez-vous : mais la chose est impossible.
J’observe d’abord que tout système qui ne peut être vrai qu’à la condition d’être impossible, me paraît un pauvre système. Mais les démocrates me semblent ici singulièrement inconséqüens et èmbarras-
sés de peu de chose. Si les représentât^ doivent représenter, non pas les départemens, ni les arrondissernens, ni les villes, ni les campagnes, ni l’industrie, ni le commerce, ni l’agriculture, ni les intérêts, — mais seulement la France! pourquoi a-t-on décidé qu’il y aurait un député par 40,000 habitans? Pourquoi pas un par 100,000 ou 200,000! Quatrevingt-dix, au lieu de neuf cents, ne suffisaient-ils pas? Ne pouviez-vous, à Paris, arrêter votre liste, pendant que les légitimistes, les conservateurs, les dynastiques auraient arrêté la leur ? Etait-il plus difficile de voter sur une liste de 90 noms, que sur une de 15?
Mais qui ne voit que des députés ainsi élus en dehors de tout intérêt, de toute spécialité, de toute considération de lieux et de personnes, à force de représenter la France, ne représentent absolument rien; qu’ils ne sont plus des mandataires, mais des sénateurs, et qu’à la place d’une démocratie représentative, nous avons une oligarchie élective, le moyen terme entre la démocratie et la royauté?
Yoilà, citoyen lecteur, où je voulais vous amener. De quelque côté que vous considériez la démocratie, vous la verrez toujours placée entre deux extrêmes aussi contraires l’un que l’autre à son principe; condamnée à osciller entre l’absurde et l’impossible, sans pouvoir se fixer jamais. Parmi un million de moyens termes d’un égal arbitraire, le Gouvernement provisoire a fait comme M. Guizot : il a préféré celui qui lui paraissait convenir le mieux à ses
préjugés démocratiques: de la vérité représentative, comme du gouvernement du Peuple par le Peuple, le Gouvernement provisoire n’en a tenu compte. Je ne lui en fais aucun reproche. Les esprits ne sont point à la hauteur de la République ; il faut que nous passions encore une fois par la démocratie : or, transition pour transition, j’aime autant le système du Gouvernement provisoire que celui de M. Duvergier de Hauranne. Je ne crois pas que le choix vaille une minute d’examen.