DEIXIÈME CIRCLLAIRE DE M. LE COMTE DE NESSELRODE
CIRCL'LAUŒ. .. Saint-Pétersbourg, le 20 juin (2 juillet) ] 853.
» iNIonsieur,
» Ma dépêche circul-ure, du 30 mai passé, vous a informé de la rupture de nos rapports diplomatiques avec le gouvernement ottoman. Elle vous a chargé d'instruire le cabinet près duquel vous êtes accrédité des griefs que nous a domiés la Porte, de nos efforts infructueux pour en obtenir satisfaciion, et des concessions successives que nous a fait faire notre désir sincère de conserver avec le gouvernement turc de bonnes et amicales relations. Vous sa-
vez qu'après avoir renoncé tour à tour à l'idée d*Tme garantie obtenue sous foi-me de c;nvention, sened, ou autre acte synallagmatique quelconque, nous avions réduit nos demandes à la signature d'une simple note, telle que celle dont le texte vous a été transmis.
» Vous aurez pu voir que cette note, indépendamment des dispositions plus particulières aux Saints Lieux, ne ren.ferme au fond autre chose, quant à la garantie générale réclamée en faveur du culte, qu'une simple confirmation de celle que nous possédons depuis longtemps. Je vous ai fait remarquer, monsieur, que lorsque la signature de ci'tte pièce constituait aux yeux de l'empereur la seule et vraie réparation qu'il puisse accepter pour l'offense commise envers lui par la violation du firman de Tannée 1852, comme aussi des promesses solennelles qu'y avait jointes le sultan ; j'ai ajouté (iu'un pareil acte était d'ailleurs indispensable, puisque l'obtention de nouveaux tirmans, susceptibles d'être restreints, aussi bien que le premier, ne pouvait plus à elle seule nous offrir de gage suffisant pour l'avenir. Enfin, je ne vous ai point dissimulé que si, après huit jours de réflexion, la Porte- Ottomane refusait d'obtempérer à notre demande, l'empereur se verrait dans l'obligation de recourir, pour obtenir satisfaction, à des mesures plus décisives qu'une simple interruption de rapports.
)) En posant cet ulUmaliim à la Porte, nous avions plus particulièrement informé les grands cabinets de nos intentions. Nous avions engagé nommément la France et la Grande-Bretagne à ne pas compliquer par leur attitude les difficultés de la situation, à ne pas prendre trop tôt des mesures qui, d'un côté, auraient pour effet d'encourager l'opposition de la Porte, de l'autre, engageraient plus avant qu'ils ne l'étaient dans la question, l'iionneur et la dignité de l'empereur.
» J'ai le regret de vous annoncer, aujourd'luii, que cette double tentative a malheureusement été vaine.
» La Porte, comme vous le verrez par la lettre ci-jointe de Reschid-Pacha, vient de faire à celle que je lui avais adressée une réponse négative ou au moins évasive.
» D'autre part, les deux puissances maritimes n'ont pas cru devoir déférer aux considérations que nous avions recommandées à leur sérieuse attention. Prenant avant nous l'initiative, elles ont jugé indispensable de devancer
immédiatement par une m'esure effective celles que noLus ne leur avions annoncées que comme purement éventuelles, puisque nous en subordonnions la mise à eflfet aux ré!^olutions finales de la Porte; et qu'au moment même où j'écris, l'exécution n'en a pas encore commencé. Elles ont sur-le-champ envoyé leurs fiottes dans les parages de Constantinople. Elles occupent déjà les eaux et ports de la domination ottomane à portée des Dardanelles. Far cette attitude avi.ncée, les deux puissances nous ont placé sous le poids d'une démonstration comminatoire, qui, comme nous le leur avions fait pressentir, devait ajouter à la crise de nouvelles coirplications.
» En présence du refus de la Porte, appuyé ■ par la manifestation de la France et de l'i^ngleterre, il nous devient plus que jamais impossible de modifier les résolutions qu'en avait fait dépendre l'empereur.
» Eu conséquence, S. M. I. vient d'envoyer au corps de nos troupes stationné en ce moment en Bessarabie l'ordre de passer la frontière pour occuper les Principautés.
» Elles y entrent, non pour faire à la Porte une guerre offensive, que nous éviterons au contraire de tout notre pouvoir au:-si longtemps qu'elle ne nous y forcera point ; mais parce que la Porte, en persistant à nous refuser la la garantie morale que nous avions droit d'atti ndre, nous oblige à y substituer provisoirement une garantie matérielle; parce que la position qu'ont pri:e les deux puissances dans les ports et eaux de son empire, en vue même de sa capitale, ne pouvant être envisagée par nous dans les circonstances actuelles que comme une occupation maritime, nous donne en outre une raison de rétablir l'équilibre des i-ituations réciproques moyennant une prise de position militaire. Nous n'avons du reste aucune intention de gar.'er cette position plus longtemps que ne l'exigeront notre honneur ou notre sécurité. Elle s;ra toute tempora re; elle nous servira miiquement de gage jusqu'à ce que de meilleurs conseils aient prévalu dans l'esprit des ministres du sultan.
» En oc upant les Principautés pour un temps, nous désavoixOns d'avance toute idée de con4uête. Nous ne prétendons obt nir aucun agrandissement de territoire. Sciemment et volontairement, nous ne chercherons à exciter aucun soulèvement parmi les populations chrétiennes de la Turi^uie. Dés que celle-ci nous aura accordé la satis-
faction qui nous est due, et qu'en même temps tiendra à cesser la pression qu'exerce sur n:u? l'altitude des deux puissances maritimes, nos troupes rentreront à l'instant même dans les limites de la Russie. Quant aux habitants des Principautés, la présence de notre co.ps d'armée ne leur impo.-era ni charges ni contribution^ nouvelles. Les fournitures qu'ils nous feront seront liquidées par nos caisses militaires, en temp- opportun et à un taux fixé d'avance par leur gouvernement. Les principes et régies de conduite que nous nous sommes prescrits à cet égard, vous les trouverez exiosés dans la proclamation cijointe que le général prince Gortschakofi", chef du corps d'occupation, a été chargé de publier à son entrée dans les deux provinces.
» Nous ne nous dissimulons nullement, monsieur, combien ratt.tude que nous prenons a de portée, et quelles en peuvent devenir ultérieurement les conséquences, si le gouvernement turc nous ol)lige à la faire sortir du cercle étroit et limité dons lequel nous de'sirons ren'"ermer. Mais la po.cition où il nous jette, en poussant les choses à l'extrême, en nou- refusant toute satisfaction légitime, en ne répondant par aucune concession qu'.lconque à toutes celles que le prince Menschikoff avait faites successivement sur la forme comme sur le fond originaire de nos propositions, ne nous laisse plus d'autre parti à prendre. Il y a plus : les principes si péremptoirement posés, malgré la modération du langage, dans la lettre responsive de Reschid-Pacha, aussi bien que dans sa note du £6 mr.i dernier aux représentants des quatre puissances à Constantinople, n'iraient à rien moins, s'il fallait les prendre à la lettre, qu'à mettre en que.-tion tous nos droits acquis, qu'à frapper de nullité toutes nos transactions antérieures.
» En < ffet, si le gouvern-^ment ottoman juge contraii'e à son indépendance et à ses droits de souveraineté tout engagement diplomatique quelconque, même sous forme de simple note, dans lequel il s'agirait de stipuler avec un gouvernement étranger pour la religion et les églises, que devient l'engagement qu'il a contracté autrefois envers nous sous une forme bien autrement obligatoire, de protéi;er dans ses Etats notre religion et ses églises'/
» Pour peu que nous admettions un principe si absolu, il nous faudrait déchirer de nos propres mains le traité de Ka'inardji, comme tous ceux qui le confirment, et abaji-
donner volontairement le droit qu'ils nous ont conféré de veiller à ce que le culte grec soit efficacement protépré en Turquie.
)) Est-ce là ce (jue veut la Porte "? a-t-elle intention de se déf^ag'er de toutes ses obligations antérieures, et de faire sortir de la crise actuelle l'abolition à tout jamais de tout un ordre de relations qvie le temps avait consacré?
» L'Europe impartiale comprendra que, si la question se posait eu ces termes, elle deviendrait pour la Russie, malgré les intentions les plus conciliantes, insoluble pacifiquement. Car il s'agirait pour nous de nos traités, de notre influence séculaire, notre crédit moral, de nos sentiments les plus cliers, nationaux et religieux.
» Qu'on nous permette de le dire : la contestation actuelle et tout le retentissement que la presse lui a donné en dehors des cabinets reposent sur un pur malentendu ou sur un déf-iut d'attention sulflsante à tous nos antécédents politiques.
» Onseml)]e ignorer ou l'on perd d' vue que la Russie jouit virtuellement, par position et par traité, d'un ancien droit de surveillance à la protection efficace de son culte en Orient, et le maintien de cet ancien -droit, qu'elle ne saurait abandonner, on se le représente comme impliquant la pre'tention toute nouvelle d'un prolcclm^al à la lois religieux et politique dont on s'exagère la ])ortée et les conséquences.
n C'est à ce triste malentendu que tient toute la crise du moment.
» La portée et les cousécpTences de notre prétendu nouveau protectorat politique n'ont point d'existence réelle. Nous ne demandons pour nos coreligionnaires en Oi'ient cjue le strie! f^laln quo, que la conservation des privilèges (ju'ils possèdent ab aniiquo sous l'égide de leur souverain. Nous ne nierons pas qu'il n'eu résulte pour la Ruj-sie ce qu'on peut justement appeler un patronage religieux. C'est celui que de tout temps nous avons exercé en Orient. Or, si jusqu'ici l'iudépendance et la souveraineté de la Turqui(^ ont trouvé moyen de se concilier avec l'exercice de ce patronage, pourquoi l'une et l'autxe en souffriraient-elles à l'avenir , du moment que nos prétentions se réduisent à ce qui n'en est au fond que la simple confirmation ? » Nous l'avons dit, et nous le répétons , l'empereur ne veut pas, plus aujourd'hui qu'il ne l'a voulu dans le passé,
renverser l'empire ottoman, ou s'agrandir a ses dépens. Apres l'usage si modéré qu'il a fait en 1829 de la victoire d'Andrinople, quand cette victoire et ses conséquences mettaient la Porte à sa merci ; après avoir, sfuI en Europe, sauvé la Turquie en 1833 d'un démemhrement inévitable ; après avoir, en 1839, pris auprès des autres puissances l'initiative " des propositions qui, exécutées en commun, ont empêché le sultan de voir son trône faire place à un nouvel empire arabe; il devient presque fastidieux de donner les preuves de cette vérité. Au contraire , le principe fondamental de la polit iciue de notre auguste maître a toujours été de maintenir aussi longtemps que possible le slalu qiio actuel de l'Orient.
» Il l'a voulu et le veut encore, pirje que tel est en délinitive l'intérêt bimi entendu de la Kussie, déjà trop vaste pour avoir besoin d'une extension de territoire ; parce que, prospère, paisil)le, inoffensif, placé connue utile intermédiaire entre des Etats puissants, reini)ire ottoman arrête le choc des rivalités qui, s'il tombait, se heurteraient incontinent pour s'en disputer les ruines; parce que la prévoyance humaine s'épuise vainement à chercher les combinaisons les plus propr^-'s à combler le vide que lai.sseraitdans l'équilibre politique la disparition de ce grand corps. Mais si telles sont les vues réelles, avouées, sincères de l'empereur, pour qu'il puisse y rester fidèle, il faut aussi que la Turquie agisse envers nous de manière à nous offrir la possibilité de coexister avec elle ; qu'elle respecte nos traités particuliers et les conséquences 'qui en dérivent; que des actes de mauvaise foi, de sourdes persécutions, des vexations perpétuelles, intentées à notre culte, en nous créent pas une situation qui, intolérable à la longue, nous forcerait d'en confier le remède aux chances aveugles du hasard.
» Telles sont, monsieur, les considérations que vous êtes chargé de faire \aloir auprès du gouvernement..., en portant à sa connaissance, par la présente dépêclie, les résolutions et les intentions de S. M. l'empereur.
» Recevez, mon^^ieur, etc.
Signé: ïnesselrode.
PROCLAMATIOIV.
" Habitants de la Moldavie et de la Valachie. » S. M. Tempereur, mon auguste maître, m'a ordonné
d'occuper votre territoire avec le corps d'armée dont il a daigné me eonfifr le commandement.
» Xoup n'arrivons au milieu de vous ni avec des projets de conquête ni avec l'intention de modifier les institutions qui vous rég'ssent et la situation politique que des traités solennels vous ont garantie.
» L'occupation provisoire des Principautés, que je suis chargé d'effectuer, n'a d'autre but que celui d'une protection iîninédiate e! efficace dans des circonsiances imprévues et graves où le gouvernement otl on;an , méconnais^ ant les nombreuses i reuves d'une sincère alliance que la cour impériale n'a cessé de lui donner depuis la conclusion du traité d'Andrinople, répond à nos propositions les plus justes par des refus, à nos conseils les plus désintéressés par la plus offensante méfiance.
» Dans sa longanimité, dans son constant désir de maint uir la paix en Orient comme en Europe, l'empereur évitera une guerre offensive contre la Turquie aussi longtemps que sa dignité et les intérêts de son empire le lui permettront.
» Le jour où il obtiendra la réparation qu"; lui est due et les garanties qu'il est en droit de réclamer pour l'avenir, ses troupes rentreront dans les limites de la Russie.
» Habitants de la :Moldav:e et de la Valachie, je remplis également un ordre de S. M. L en vous déclarant que la présence de ses troupes dans votre pays ne vous imposera ni charges ni contributions nouvelles ; que les fournitures en seront liquidées par nos caisses militaires en temps opportun et à un taux fixé d'avance, d'accord avec vos gouvernements.
» Envisagez votre avenir s. ns in luiétude, li\Tez-vous avec sécurité à vos travaux agricoles et à vos spéculations commercial s, obéissez aux règlements qui vous régissent et aux autorités établies. C't st par le fidèle accomplissement de ces devoirs que vous ac ^uerrez les meilleurs titres à la généreuse sollicitude et à la puissante protection de S. M. l'empereur. »