MONITEUR UNIVERSEL
" Paris, le 17 mai 1853.
» On avait pu craindre, au moment où M. le prince Mens-
chikoff se ren lait à Constantinople en qualité d'ambassadeur extraordinaire de S. M-l'empennu' de toutes les Russies, que l'un des effets de sa mission ne fût d'annuler en parti ' les concessions obtenues par M. de La Valette au profit des Pères latins de la Terre-Sainte, dans le courant de 1852. On se rappelle ciue, sur la demande de la légation de France, le gouvernement de S. H. avait consenti à restituer au patriarche de Jérusalem, délégué du saint-siége, la clé de la grande porte de VrgVse de Brllilcem, à donner l'ordre de replacer dans la grotte de la Nativité une étoile ornéj d'nne inscription latine et qui avait disparu en 1847, et enfin à accorder à la communion catholique le droit de célébrer son culte dans un sanctuaire vénéré , l'église dite du Toml:eau-de-la-^'ierge.
» Le gouvernement de S. M. I. ne pouvait admettre qu'aucun de ces avantages fût retiré aux Latins. Le cabinet de Saint-Pétersbourg, du reste , transmit bientôt au cabinet des Tuileries l'assurance que son intention n'était pas de contraindre la Porte à revenir sur les concessions qui nous avaient été faites.
» Les dernières r.ouvelles de Constantinople, apportées par l'aviso à vapeur le Chapta!, en date du 1 mai, nous permettent d'affirmer que le maintien du slalu qno à Jérusalem, réclamé par M. le prince MenschikofF, n'implique, dans l'état de possession des Latins, aucune modification susceptible d'affecter l'arrangement convenu avec I\L le marquis de La Valette. C'était là , pour nous, le point essentiel, celui qui ne pouvait être , de notre part , l'objet d'aucune transaction. Quant à nos anciens traités avec la Turquie , nul acte diplomatique , nulle résolution de la Porte ne saurait les invalider sans le consentement de la France.
)) '\l. le prince Menschikoff demande encore au Divan la conclusion d'un traité qui placerait sous la garantie de la Russie les droits et les iiumunités de l'Eglise et du clergé du rite grec. Cette question, complètement différente de celle des Lieux Saints , touche à des intérêts dont la Turquie doit, la première, apprécier la valeur. Si elle amenait quelques complications , elle deviendrait une question de politique européenne , dans laquelle la France se trouverait engagée au même titre que les autres puissances signataires du traité du 13 juillet 1841.»
MOIVITEUR UIVIVERSEL.
" PaviS; le 2 juin.
« Le conseil ottoman , réuni le IT mai , a décidé (;u'on adresserait au prince Menscbikoff une Note témoignant des disposit ions conciliantes du Divan et de ses regrets de ne pouvoir adhérer, sans ré.-^erve , aux claui^es contenues dans le projet de sened, remis par l'ambassadeur russe.
» Reschid-Paclia s'est rendu, le 18, chez le prince Menscliikof'pour lui foire pressentir les termes de cette note, qui portait, en substance, que le gouvernement du sultan était dispo-é à conchu\^ una convention spéciale pour la construction d'une église russe, d'un hôpital et d'un couvent à Jérasalem ainsi que pour assurer aux religieux et aux pèlerins russes tous les privilèges dont jouissent ceux des autres nations. Quant au sUda qno en Pale-tlne, le Divan ajoutait jU il pourrait être adressé aux d ux ambassades de Russie et de France une note identique, par laquell ' la Porte s'engagerait à ne prenrire désormais aucune résolution sans leur avis préalable. La noie ottomane contenait , en outre , la déclaration que le gouvernement du sullan, loin de chercher à circon.-crire les immunités concédées à l'Eglise grecque , comme l'envo^, é russe paraissait le soupçonner, se réservait , au contraire , de les étendre au beso n.
» Tous les efforts tentés par Rescliid-Pacha auprès du prince Menscbikoff ont été stériles.
» L'ambas.-adeur russe, sans attendre la notification du Divan, a adressé au ministre des a'faires étrangères du sultan une nouvelle note annonçant que sa mission était terminée , et qu'il se voyait dans l'obligation de quitter Con-tantinople en emmenant tout le persomiel de la légation de Russie, déclarant, de plus, que toute atteinte portée au statu quo de l'Eglise d'Orient serait considérée comme l'équivalent d'une infraction aux stipulations exis tant entre les deux gouvernements, infraction qui obligerait l'empereur Nicolas à recourir à des uioycns qu'il a toujours désiré ne pas employer.
>' Dans cette communication, le prince Mcnschikoff fait savoir à la Porte que le chancelier de la légation de Russie continuera à .aérer les affaires de navigation et de commerce et à protéger les intérês des sujets russes.
» Nonobstant la remise de cette pièce , Reschid-Pacha
envoyé nu prince Menschikoff, sous forme particulière et conficlentielle, la note délibérée en conseil. Cette note a déterminé une répons:e de l'envoyé russe, dans la même forme, par laquelle il déplore la résolution de la Porte, regrettant qu'on ait, dans une circonstance aussi grave, cédé a des suggestions étrangèr;>'=;, espérant encore de voir le gouvernement ottoman revenir à une détermination plus sage et jilus conforme aux intentions bienveillantes de l'empereur Nicolas.
» Lord lledcliffe a ou de fréquentes conférences avec les conseil ers du sultan : on en concluait qu'il n'était pas étranger aux décisions du Divan.
» La définition du protectorat religieux exercé eu Orient par la France est devenue, tant de la part des journaux étrangers que des journaux français, l'objet d'ime polémique dans laquelle nous n'avons pas à entrer.
» Nous avons i)ensé néanmoins qu'une opinion exprimée , il y a longtemps déjà, par un homme dont l'autorité à se prononcer en pareilles matières ne saurait être contestée, pouvait être reproduite aujourd'hui avec d'autant plus de poids qu'elle était complètement indépendante des circonstances actuelles.
» En 1785, à son retour df Constanlinople , 'M. le cointe de .Saint-Priest, ambassadeur depuis 1768 auprès de la Sublin:e -Porte , remit au roi Louis XVI, selon l'excellent usage de l'ancienne diplomatie, des iMémoires où se trouvaient réunis les divers travaux de sa mission, et notamment un rapport sur la protection de la religion clirétiennc au Levant, déposé aux archives du département des atfaires étrangères.
» Vo'ci coniii'.ent II. le comte de Saint-Priest, éclairé 1 ar une pratique de dix-sept années, caractérise , dès les premières lignes de son rapport, le protectorat des rois de France sur les catholiques du Levant :
« On a décoré le zèle de nos rois de l'expression de protection de la religion catholique en Levant ; mais elle est illusoire , et sert à égarer ceux qui n'approfondissent pas la chose. Jamais les sultans n'ont eu seulement l'idée que les monarques français se crussent autorisés à s'immiscer de la religion des sujets de la Porte. — « Il n'y a point de » prince , dit fort sagement un de mes prédécesseurs , )) M. le marquis de Bonnat , dans un mémoire sur cette » matière , quelque étroite union qu'il ait avec un autre
» souverain, qui lui pennelte de ^e mêler de lu religion » de ses sujets; Les Turcs sont aussi délicats que d'autres » là-dessus. »
» Il est aisé de coniiu'endre que la France , n'ayant jamais traité avec la Porte qu'à titre d'îiuiitié, n'a pu lui imposer des obligations odieuses de leur nature. Aussi le premier point de mes instructions me prescrivait d'éviter tout ce qui pourrait causer de rombrtîge à la Porte , en donnant trop d'extension aux capitulations en matière de reliuion. »
)) Cette importante citation nous dispense de tout commentaire. Nous ajouterons seulement que tous les faits s'accordent avec la doctrine exposée par M. le comte de Saint-Priest, et qu'il n'existe, dans les capitulations de la France avec la Turquie , aucun article qui ait trait à la protection des sujets mêmes de la Porte. »
MOI\ITElTR VIVIVEBSEL.
" Paris, 27 octobre.
» Ainsi que l'ont fait connaître les documents officiels récemment publiés, la qurstion ouverte depuis plusieurs mois à Constantinople vient d'entrer dans une phase nouvelle. La Porte a pensé qu'au point de vue où en étaient les clio'-es, elle devait renoncer à la voie des négociations, et il ne paraît plus i^ermis d'espérer qu'un conflit puisse être prévenu. LTne déclaration de guerre n'est po nt mi fait rare dans la vie des peuples, et ce n'est point la première fois que Ton voit les mêmes rivalités aux prises sur le même terrain. L'importance et la nature des intérêts impliqués dans In différend, en atteignant plus directement peu -être que la France l'es autres cabinets de l'Europe, ne sont que des raisons de plus d'envisager avec calme cette évolution nouvelle des affaires d'Orient.
» Dès le déi)iit do cette crise , le gouvernement de S. M. I. (u avait apprécié la portée : il avait compris que l'intégrité et l'indépendance de l'empire ottoman étaient en cause, et qu'elles ne pourraient être compromises sans (lue la pondération des forces sur laquelle i"epose la sécurité de l'Europe en fût gravement altérée. L'occupation des Principautés du Danube, contraire aux stipulations des traités, ne tarda pas à faire ressortir à tous les yeux le caractère d'universalité qu'avait ainsi la question de ses origines mêmes.
» Les cabinets en furent pro''onclément émus. Déjà la Grondf -Bretagne coopérait avec nous à des dénionstrations iraritimesde.st.née^^ à M:ar:iuer la sollicitude qu'elle portait comme nous à l'indépendance de la Turquie. Les doux gouvernements trouvèrent dans ceux d'Autriclie et de Prusse un concours qui permettait de donner aux négociations ouvertes pour la r cherche d'une solution amiable le caractère européen qu'elles comportaient. Grâce à ce concert, créé par lu communauté incontestable des intérêts, on put nourrir quelque temps l'espoir d'un dénoùraent pac tique.
» On se rappelle que cet e unité d'efforts s'est formulée par une note où les cabinets es^ avaient, non sans avoir de grandes difficultés à vaincre, de faire aux parties belligérantes ou en cause la juste part qui devait revenir à chacune dans les droits eu litige. L'intf'rprétat'on donnée par une des parties â cette note a fait craindre que l'oeuvre commune de la conférence de Vienne ne répondit pas as.sez exactement à l'intention que l'on s'était proposée : à savoir, le maintien des dro ts souverains du sultan, seule base certaine de l'inrlépn lance de la Porte-OttoiLane, et, par conséquent, de l'équiliur.^ europé. n.
» La Porte ayant pensé dés lors que la guerre convenait seule à sa dignité, le gouvernement de S. M. l'emp reur n'avait point à se départir de la ligne politique que dès le commencement il s'était tracée. Alors, comme en présence de l'occupation des Principautés du Danube, il s'est rencontré dans les mêmes vues avec le gouvernement de S. M. Britanniiiue. Les deux cabinets ont prescrit à leurs escadres de frani;hir les Dardanelles, et, en ce luoment, elles doivent avoir mouillé dans la mer de Marmara.
» La paix est l'intérêt permanent des peuples. Pénétré de cette pensée, à la veille d'occuper le trône où l'appelait le vœu du pays, l'empereur a donné la solennelle assurance de concourir de tous ses efforts à la conservation de la paix dont l'Europe goûtait avec bonheur le bienfait. Mais cette paix manquerait é^ idemment de sa condition essentielle, si elle cessait d'avoir pom* base l'équilibre nécessaire au maintien des droits et à la sécurité des intérêts de tous.
)> Telles sont les considérations qui avaient décidé l'envoi de la flotte de Toulon à Salamine et de Salamine à Besika. Telle est encore la pensée qui la guidera dans la
nouvelle destination qu'elle a reçue ; tel est le but que le gouvernement de l'empereur ne perdra pas de vue jusqu'à ce que la paix puisse se rasseoir sur les fondements qui la rendent profitable et sûre. Une semblable i ntreprise était digne de réunir les pavillons des deux grands Etats de 1 Occident, et de faire naître ainsi le beau spectacle d'une entente parfaite dans l'action comme dans les négociations.
» Si, d'autre part, les gouvernements qui ont prêté leur concours aux deux cabinets dans la conférence de Vienne ne jugent point nécessaire de s'associer aux démonstrations maritimes faites dans un intérêt qui leur est comnum avec la France et l'Angle' erre, l'évidence même de cet intérêt autorise pourtant à penser que leur neutralité ne saurait être de l'indirTérenee. Si les gouvernements qui disposent des moyens matériels les plus propres à influer sur la marc'ie des événomen'.s ont cru devoir se rapprocher du théâtre de l'action, la coopération des deux autres ca'iinets m saura t donc être perdue pour les négociations qui devront servir à faciliter la solution du différend.
» Tant de circonstances réunies en faveur d'une cause qui est celle de toute l'Europe, permettent d'tnvisager les éventualités avec sécurité et d'attendre le résultat avec confiance. »