MONITEUR . UNIVERSEL
11 Paris, 13 novembre.
» Le Journal de Saint-Pr'lûrsboiirg, dans son numéro du 3 novembre, contient un nouveau Manift-ste de S. M. l'empereur de Rusie. >ious reproduisons plus loin ce document ; mais nous CL'oyon-j devoir le faire précéder de quelques oîjservations.
» La question qui s'agite entre le cabinet de Saint-Pétersbourg et la Sublime-Porte est aujourd'hui bien connue, et les proportions qu'elle a prises, en dépit des loyaux efforts de la diplomatie européenne, ne cliangent pas son origine.
» L'affaire des saints lieux de Jérusalem terminée, M. le prince Men- chikoff" a réclamé, au noîn de son gouvernement, Certaines garanties pour le mairitien des privilèges ce l'Eglise orientale. Ces garanties avaient uniquement trait à l'avenir; aucun fait précis, aucune plainte du patriarclie
de Constantinople n'avaient, d'ailleurs, été allégués à l'appui de la demande de ?»I. l'ambassadeur de Russie, et la Sublime-Porte venait de confirmer spontanément, par un liatti-chérifF émané du sultan, toutes les immunités spirituelle- delà communauté grecque. La sollicitude de S, M. l'empereur Nicolas pour un culte qui est celui de la majorité de ses peuples n'avait donc pas d'objet immédiat. Néanmoins, la France, l'Autriche, la Grande-Bretagne et la Prusse conseillèrent à la Sublime-Porte d'y répondre par des assurances compatibles avec la dignité du sultan et l'intégrité de ses droits souverains.
» La conférence de "Sienne avait cru trouver une formule de rédaction satisfaisante pour les deux parties. Le Divan opposa à ce projet de note des objections que les puissances regrettèrent, mais dont elles crurent toutefois devoir tenir assez de compte pour engager le cabinet de Saint-Pétersbourg à les admettre. Non-seulement ce cabinet s'y refusa; mais les exi-licaticns dans lesquelles M. le comte de Nesselrode est entré, pour motiver le rejet des modifications proposées par Reschid-Pacha, ont été de telle nature que la France, l'Autriche, la Grande-Bretagne et la Prusse ont r, connu, d'un commun accord, qu'il ne leur était pas possible de reco'.innander à la Porte l'acceptation pure et simple de la note de Vienne.
« C'est dans ces circonstances que S. M. le sultan a pris le parti de déclarer la guerre. Ce soiiverain a agi dans la plénitude de sa responsal)ilité ; mais il n'est pas exact de dire, comme le fait le manifeste russe, « que les principa- » les puissances de l'Europe aient vainement cherché , n par leurs exhortations, à ébranler l'aveugle obstination » du gouvernemcn' ottoman. » Les principales puissances de l'Europe, et particulièrement la France et l'Angleterre, ont, au contraire, reconnnu ([ue si leur action conciliatrice n'était pas épuisée, l'arrangement à intervenir ne devait plus être conclu à des conditions dont le cabinet de Saint- Pétersbourg s'était chargé lui-même de démontrer le danger.
« Le ]\Ianifeste se termine en disant qu'il ne reste plus à la Russie, provoquée au com' at, qu'à recourir aux armes pour forcer la Turtiuie à respecter les traités; mais il n'indique pas les clauses de i^efi traités que la Porte aurait violées.
» Par le traité de Rulchuk-Kaïnanlji, la Porte s'est eu-
gagée à protéger le culte chrétien dans toutes les Églises les adresses que les communautés arméniennes et grecques viennent de remettre au sultan attestent leur reconnaissance pour les bienfaits récents de S. H. Le traité d'Andrinople consacre en faveur des Principautés de Moldavie et Valacliie des avantages et des privilèges que la Porte a respectés au point de ne pas rappeler les hospodarsStirbey et Gliika, qui quittent aujourd'hui le pouvoir, non devant un firman du Grand Seigneur, mais devant des ordres de M. le général prince Gortschakoff, que leur loyauté de sujets du sultan ne leur permettait plus d'exécuter.
)) Le même traité d'Andrinople pose le Prutli pour limite aux deux empires ; le Pruth a été franchi , en pleine paix, par une armée russe. En passant le Danube à leur tour, les Turcs ne prennent pas l'offensive, c'est le territoire ottoman, tel qu'il est détemiiné i)arles traités, qu'ils essayent de défendre contre une agression dont la date remonte à plusieurs mois.
» Notre intention ne saur.iit être d'entrer ici dans une polémique inutile, mais il nous a paru indispensable de rétablir, connue nous la comprenons, la vf'rité des situations. »
NOTE-CIRCULAIRE ADRESSÉE PAR M. DROUIIV DE LHUYS AUX AGENTS FRANÇAIS A L'ÉTRANGER.
" Piiris, le !•"> juillet 1S53.
» Monsieur,
» La nouvelle dépêche de M. le comte de Nesselrode, que le Journal de Sainl-Pélcrsbourg publiait le lendemain du jour où elle était expédiée à toutes les légations de Russie, a produit sur le gouvernement de l'empereur une impression que S. M. L m'a ordonné de vous faire connaître sans détour.
n Nous ne pouvons que déplorer de voir la Russie, au moment môme où les efforts de tous les cal)inets pour amener une solution satisfaisante des difficultés actuelles témoignent si hautement de leur modération. •i^rendre une attitude qui rend le succès dekurs négociations plus incertain, et impose à quelques-uns d'entre eux le devoir de repousser la responsabilité que l'on e/^sayerait vainement de faire peser sur leur politi^iue.
» Je ne voudrais pas, monsieur, revenir sur une discussion épuisée; mais, connue M. le comte de Nesselrode al-
lègue toujours, à l'appui des prétentions de Saint-Pétersbourg-, l'offense que la Porte aurait commise à son égard en ne tenant pas compte des promesses qu'elle aurait faites à la légation de Russie à l'époque du premier règlement de la question des Lieux Saints, en 1802, je suis bien forcé de répéter que les firmans rendus par le sultan, à la suite de la mission de M. le prince Menschikoff, ont ôté tout fondement à cet unique grief, et que, s'il est un gouvernement autorisé à élever des plaintes légitimes, ce
?i'EST PAS CELUI DE S. M. L'EMPEREI R NJCOL iS.
En effet, à la date du 10 mai dernier, M. le comte de Nesselrode, qui venait de recevoir des dépêches de M. l'ambassadeur de Russie à Conslantinople, se félicitait, avec M. le général de Castelbajac, d'un résultat qu'il considérait comme une heureuse conclusion de l'affaire des Lieux- Saints; M. Kisséleff, à Paris, me faisait ime semblable déclaration, et partout les agents du cabi.:et de Saint-Pétersbourg tenaient le même langage.
» Les demandes for.iuilées postérieurement par M. le prince Menschikoff, quand l'objet principal de sa mission était atteint, quand en annonçait déjà son retour, ne se rattachaient donc par aucun lien à celles qu'il avait fait accueillir par la Porte ; et c'était bien une nouvelle question, ime difficulté plus grave qui surgissait à Constantinople, alors que l'Europe, un instant alarmée, était invitée par la Russie elle-même à se rassurer complètement.
» Pris, en quelque sorte, au dépourvu par des exigences qu'ils n'avaient pas dû soupçonner, les r.^présentants de la France, de l'Autriclie, de la Grande-Bretagne et de la Prusse à Constantinople ont loyalCinent emplové leurs efforts pour emi.ôcher une rupture dont les cou'équeaccs pouvaient être si fatal's. Il n'ont pas conseillé à la Porte une résistance de nature à l'exposer aux dangers les plus sérieux; et, reconnaissant à l'unanimité que les demandes de la Russie touchaient de trop près à la liberté d'action et à la souveraineté du sultan pour qu'ils pussent se permettre un avis, ils ont laissé aux seuls ministres de S. H. la responsabilité du parti à prendre. Il n'y a donc eu, de leur part, ni pression d'aucun genre, ni ingérence quelconque, et si le gouverneu'.ent ottoman, livré à lui-même, n'a pas voulu souscrire aux conditions qu'on pré endait lui imposer, il fiiut assurément qu'.l les ait trouvées entièrement incompatibles avec son indépendance et sa dignité.
» C'est dans de telles conjonctures, monsieur, que M. le prince Menschikof a quitté C'onstantinople en rompant toute relation diplomatique entre la Russie et la Porte, et que les puissances engagées par leurs traditions et leurs intérêts à maintenir Tintégrité de la Turquie ont eu à se tracer une ligne de conduite.
» Le gouvernement de S. M. I., d'accord avec celui de S. M. B., a pensé que la situation était trop menaçante pour ne pas être surveillée de prés, et les escadres de France et d'Angleterre reçurent bientôt l'ordre d'alltrmouil- 1er dans la baie de Besika, où elles arrivèrent au milieu du mois de juin.
» Cette mesure, toute de prévoyance, n'avait aucun caractère hostile à l'égard de la Russie ; elle était impérieusement commandée par la gravité des circonstances et amplement justifiée par les préparatifs de guerre qui, depuis plusieurs mois, se faisaient en Bessarabie et dans la rade de Sebastopol.
» Le uîotif de la rupture entre le cabinet de Saint-Pétersbourg et la Porte avait, pour ainsi dire, disparu ; la question qui pouvait !^e poser à l'improviste à Constantiûople, c'était celle de l'existence même de l'empire ottoman, et jamais le gouvernement de S. M. I. n'admettra que de vastes intérêts se trouvent en jeu sans revendiquer aussitôt la part d'intluence et d'action qui convient à sa puissance et à son rang dans le monde. A la présence d'une armée russe sur les frontières de terre de la Turquie, il avait le droit et le devoir de répondre par la présence de ses forces navales à Besika, dans une baie librement ouverte à toutes les marines, en située en deçà des limites que les traités défendent de franchir en temps de paix.
» Le gouvernement de Russie, du reste, devait bientôt se charger d'ex) liquer lui-même la nécessité du mouvement ordonné aux deux escadres.
» Le 31 mai, en effet, quand il était impossible de connaître à Saint-Pétersbourg, où la nouvelle n'en parvint que le n juin, les résolutions auxquelles pourraient s'arrêter la France et l'Angleterre, iM. le comte de Nesselrode envoyait à la Porte, sous forme d'une lettre à Reschid-Pacha, un dernier ult matum, àbref délai, et qui contenait, très clairement exprimée, la menace d'une prochaine occupation des Prhicipautés du Danube.
» Lorsque cette décision était prise avec un? solennité
— ir>2 —
qui ne perniettait plus à un gouvernement jaloux de sa dignité de la modifier, lorsque, par une circulaire datée du 11 juin, S. M. l'empereur Nicolas la fait annoncer à l'Europe, comme pour en rendre l'exécution plus irrévocable, notre escadre était encore à Salamine, et celle de l'Angleterre n'était pas sortie du port de Malte.
)) Ce simple rapprocliement de dates suffit, monsieur, pour indiquer de quel côté est partie cette initiative que l'on s'efforce aujourd'hui de décliner en en rejetant la responsabilité sur la France et l'Angleterre; il suffit également pour prouver qu'entre la communication faite à Paris et à Londres de la démarche tentée directement par ^I. le comte de Nesselrode à Conslantinople et le rejet de cet ultimatum, le temps a manqué matériellement aux gouvernements de S. M. I. et de S. M. B. pour exercer, dans un sens quelcontiue, leur influence à Constantinople. Non, monsieur, je le dis avec toute la puissance de la conviction, le gouvernement français, dans ce grave débat, n'a nul reproche à se foire ; -il repousse au fond de sa conscience, non moins que devant l'Europe, la responsabilité (iu'on lui impute, et, fort de sa modération, en appelle sans crainte à son tour au jugement des cabinets.
» Sauf le but si difféi-ent des deux démonstrations, il y avait peut-être une sorte d'analogie dans les situations respectives quand l'armée russe se tenait sur la rive gauche du Pruth, et que les flottes de France et d'Angleterre jetaient l'ancre à Besika. Cette analogie a disparu depuis le passage de la rivière (jui forme les limites de l'empire russe et de l'empire ottoman. M. le comte de Nesselrode, d'aillem's, semble le reconnaître quand il suppose déjà les escadres en vue de Constantinople, et représente comme une compensation nécessaire à ce qu'il appelle notre orciifjdliun marilimeVà position militaire prise par les troupes rut ses sur les bords du Danube.
)) Les forces anglaises et françaises liC portent, par leur pi'és' nce en dehors des Dardanelles, aucune atteinte aux traités existants. L'occupation de lu Valachie et de la Moldavie, au contraire, constitue \me violation manifeste de ces uièmes traités. Celui d'Andrinople, qui détermine les conditions du iirotectorat de la Russie, pose implicitement le cas où il serait permis à cette pui.-sance d'intervenir dans les Principautés : ce serait si leurs privilèges étaient méconnus par les Turcs.
» En 1848, quand ces provinces ont été occupées par les Russes, elles se trouvaient en proie à ime agitation révolutionnaire qui menaçait égaleuie.^t leur sécurité, celle de la puissance souveraine et celle de la puissance protectrice. La convention de Balta-Liman, enfin, a admis que si des événements semblables venaient à se renouveler dans ime période de sept amiées, la Russie et la Turquie prendraient en commun les mesures les plus propres à rétablir Tordre. Les privilèges de la Moldavie et de la Valachie sont-ils menacés? Destrouldes révolutionnaires ontils éclaté sur leur territoire? Les faits répondent d'euxmêmes qu'il n'y a lieu, pour le n^oment, à l'application ni du traité d'Andrinople, ni de la convention de Balta-Liman.
)) De quel droit les troupes russes ont -elles donc passé le Pruth, si ce n'est du droit de la guerre, d'une guerre, je le reconnais, dont on ne veut pas prononcer le vrai nom, mais qui dérive d'un principe nouveau, ft'cond en conséquences désastreuses, (^ue l'on s'étonne de voii* pratiquer jjour la première fois par une puissance conservatrice de l'ordre européen à un degré aussi éniinent que la Russie, et qui n'irait à rien moins qu'à l'oppression, en pleine paix, des Etats faibles parles États plus forts qui sont leurs voisins?
» L'intérêt général du mon le s'oppose à l'admission d'une semblable doctrine, et la Porte, tn particulier, a le droit incontestable de voir un acte de guerre dans l'envahissement de deux provinces qui, quelle que soit leur organisation spéciale, font partie intégrante de son empire. Elle ne violerait donc, pas plus que les puissances qui viendraient à son aide, le traité du 13 juillet 1841, si elle déclarait les détroits des Dardanelles et du Bosphore ouverts aux escadres de France et d'Angleterre. L'opinion du gouvernement de S. M. I. est formelle à cet égard, et l)ien que, dans sa pensée, elle n'exclue pas la recherche d'mi moyen elficace de conciliation entre la Russie et la Turquie, j'ai invité M. le général de Castelbajac à faire connaître notre manière de voir à M. le comte de Nesselrode et à lui comnnmiquer cette dépêche. Je vous autorise également à en remettre une copie à M.
» Agréez, monsieur , l'assurance de ma
haute considération,
» UROIYN DE LHl'VS. »