LE SALARIAT
J'avais vainement cherché dans les faits, pendant ma vie d'ouvrier, la règle du droit, du devoir et de la justice, et je ne l'avais pas trouvée davantage dans mes lectures : elles ne m'avaient rien montré au delà de ce que je puisais dans mes propressentiments.
Je commençai la fondation d'une industrie nouvelle; je travaillai à remplacer les appareils de chauffage en tôle par des appareils de chauffage en fonte de fer. D'ouvrier, je devenais chef d'industrie. Bientôt, je dus appeler près de moi quelques ouvriers dont le nombre s'accrut graduellement, suivant les développements de mon entreprise.
En me créant un intérieur, une existence propre, je trouvai les moyens de me livrer à l'étude des questions sociales qui étaient alors sérieusement
agitées, et je m'initiai au mouvement des idées que la vie d'ouvrier m'avait jusque-là rendues peu accessibles.
Je vis bientôt que les problèmes présents à mon esprit, que les questions du travail et de l'industrie étaient l'objet des préoccupations de différentes écoles, sur lesquelles l'attention du monde était attirée.
Je vis dès lors dans le principe d'association la notion de justice tant cherchée, et la solution du problème de l'équité de répartition des fruits du travail ; mais mon embarras fut aussi grand devant les difficultés d'application : le milieu social n'était pas préparé.
La Révolution française a bien fait disparaître les maîtrises et les corporations, elle a sapé en principe tous les privilèges, mais elle n'a pu réformer aussi vite l'influence de la tradition, ni créer un esprit public capable de placer l'autorité et la direction entre les mains de la Capacité et du Savoir.
Dans son ignorance des voies et moyens de justice sociale, la société a continué de placer l'autorité et la direction dans le prestige que l'habitude attache à l'hérédité et à la succession, et après avoir sapé une aristocratie fondée sur le cumul du travail servile, elle s'est acheminée vers la reconstitution d'une aristocratie nouvelle fondée sur le cumul du travail salarié.