‹ Somme des connaissances humainesChapitre 16 sur 49 · DES SCIENCES PHILOSOPHIQUES · texte numérisé non relu

DES SCIENCES PHILOSOPHIQUES

1015. — Philosophie. — 0,1. — Définition de la philosophie. Son universalité et son unité. — On peut définir la philosophie : « la science naturelle et supérieure des choses » 2 : naturelle, c'est-àdire fondée sur les principes de la raison, par opposition à la théologie sacrée, qui est fondée sur les principes de la foi ; supérieure, car la philosophie est la connaissance des choses par leurs premières causes : c'est une sagesse 3. Elle s'étend à tout ce que la raison humaine peut connaître et embrasse ainsi, dans son universalité,

* Brucker, Etudes, 5 sept. 1902. La réforme des études dans les grands séminaires, p. 607-9. — * V. le Traité de philosophie scolastique. — •* V. ioo3.

tous les objets des sciences particulières, qui ont chacune, pour ainsi dire, leur philosophie; elle se reserve, en outre, certains objets qui ne peuvent être étudiés qu'à la lumière de principes supérieurs, comme Dieu, l'àme, l'être en général.

Cette universalité de la philosophie a été méconnue ; mais elle est incontestable, pour peu que l'on considère, d'une part, les principes de cette science, qui sont les plus généraux et n'admettent pas de limites, et, d'autre part, son objet formel, savoir l'être même et les essences, qu'on ne peut exclure nulle part. Tout ce qui existe. Dieu et la créature, la pensée et la matière, l'homme et la nature rentrent dans l'objet de la philosophie ; elle n'a pas d'autres bornes que celles du possible et du concevable. On ne peut donc la définir comme étant seulement « la science de la pensée » ou « la pensée de la pensée » i, ni surtout comme étant l'ensemble des générahtés dites scientifiques. Mais il faut lui restituer l'universalité que lui accoidaient les anciens et que lui reconnaissent déjà des philosophes modernes de diverses écoles, tels que Fichtc, Schelling, Hegel, Spencer.

Avec l'universalité de la philosophie, il faut affirmer aussi son unité, révoquée en doute par les uns et mal expliquée par d'autres. Elle est mal expliquée par Paul Janet. qui définit la philosophie comme la « science de la pensée » et restreint par conséquent son objet. Elle est mal expliquée aussi par les panthéistes allemands (Fichte, Schelling, etc.), qui prétendent dériver toute la philosophie d'un seul principe. Quelques-uns des nôtres, au contraire, considérant la pluralité des premiers principes de la philosophie et l'universalité de son objet, ont paru enclins à regarder les sciences philosophiques comme formant un groupe plutôt qu'une même science 2. Mais on ne peut partager ce sentiment. Il est vrai, en elîct, que les premiers principes de la philosophie ne sont pas réductibles à un seul 3 : il y a les principes de l'expérience ou les faits et les principes absolus de la raison. De plus, ceux-ci sont de divers ordres : logique, métaphysique, moral. Mais, si l'on considère que ces principes sont solidaires, c'est-à-dire qu'on ne peut en nier un sans détruire les autres ; si l'on considère, en outre, que toutes les théories philosophiques appuyées sur ces principes, au moins les principales, sont également solidaires entre

' Paul Janet, Principes de mctaph. et de psych.

* Par exemple, M. Hogan écrit dans Les Etudes du clergé : u l\"ut-ètre pourrait on dire de la pliilosophie comme de notre cotmaissance de la nature, qu'elle représente un groupe de sciences plutôt qu'une science unique » ip. 48). M. de Vorgcs seml)le partager le même doute.

' M. Gobiot lui-même écrit : « Il n'y a pas un principe unique qui soit universellement premier... II n'y a pas de loi unique qui contieiuïc toutes les autres ». (Op. cit., p. 0-7.)

elles 1, on ne doutera plus de l'unité essentielle des sciences philosophiques. Elles se ramènent toutes, en définitive, comme on le dira tout à l'heure, à la logique, à la métaphysique et à la morale. Or, ces trois sciences, avec les théories qu'elles comportent, sont solidaires, et Tonne peut détruire ou dénaturer l'une sans détruire ou dénaturer les autres.

0,2. — Division et organisation des sciences philosophiques. — La meilleure division de la philosophie est la division traditionnelle, qui ramène toutes les connaissances philosophiques à trois : la logique ou philosophie rationnelle, la métaphysique ou philosophie réelle, et la morale. La première traite des principes de la connais sance ou des êtres de raison, de l'ordre des idées ; la seconde, des principes de l'existence ou des êtres réels, de l'ordre des choses ; la troisième, des principes de conduite ou de l'être moral et de l'ordre excellent qui lui correspond. A ces trois sciences maîtresses sont subordonnées de quelque manière toutes les sciences humaines. La logique comprend la dialectique et la critique ou critériologie, avec la méthodologie ; et elle se rattache la grammaire, la rhétorique et, en général, les sciences philologiques et littéraires, qui consistent toutes dans l'expression des idées ou de la pensée. La métaphysique comprend : l'ontologie, la cosmologie ou philosophie de la nature, la psychologie et la théodicée ; et elle se rattache les sciences de la nature, soit les mathématiques, qui sont les 2d1us abstraites, soit les sciences physiques et naturelles. La morale ou éthique comprend, avec les principes du droit naturel, la morale individuelle, domestique, sociale, et elle se rattache tous les droits positifs et toutes les sciences sociales.

Toute autre organisation ou division de la philosophie restreint cette science ou même la mutile dans l'une ou l'autre de ses parties et de ses dépendances ; elle en fausserait vite le caractère et compromettrait ses conclusions. On ne peut diviser, par exemple, la philosophie en objective et en subjective ; car les mêmes principes s'appliquent souvent à l'objet et au sujet, qui d'ailleurs sont unis intimement par la connaissance. On ne peut non plus ramener toutes les sciences philosophiques à la psychologie, qui serait comme leur tige commune, alors que la logique et la morale n'en seraient que les branches. Car la logique et la morale débordent la psychologie. Il en est de même de la métaphysique. Notre science dépasse infiniment notre existence et nos forces, bien

* N'est-il pas évident, par exemple, que la théorie de l'origine des connaissances, théorie psychologique, engage la philosophie tout entière? De même si on nie l'idée universelle ou l'absolu en logique, on dénature la psychologie et la morale : il n'y a plus que la psychologie de la sensation et la morale du plaisir ou de l'intérêt. L'absolu est dans toutes les branches de la philosophie ou il n'est nulle part.

qu'elle soit nôtre et n'existe qu'en nous-même. Par son objet et les vérités qu'elle nous découvre, elle est de quelque façon impersonnelle, absolue, et ne peut dès lors tomber sous la division de nos facultés.

0,3. — Rapports de la philosophie avec la théologie, etc. — Ce qui précède et le tableau général des sciences 1 nous indiquent déjà les rapports généraux de la philosophie avec les divers ordres de connaissances. Il suffit d'ajouter ici quelques mots :

Rapports avec la théologie. — La philosophie ne change pas de nature en s'alliant avec la théologie et avec la foi : elle demeure une science humaine, ne s'appuyant, en définitive, que sur la raison et l'évidence ; mais elle tire de cette union de grands avantages. Averti par la révélation, le philosophe qui embrassait des conclusions fausses et pernicieuses reprend soigneusement le fil de ses déductions : il s'aperçoit bientôt que ce fil s'était rompu entre ses mains et qu'il allait olTenser du môme coup, par une afTirination précipitée, la raison et la foi. La philosophie est donc redevable à la théologie ou plutôt à la foi, et elle en dépend en ce sens ; mais cette subordination est libre et raisonnable. D'autre part, la foi et la théologie reçoivent de la philosophie des secours indispensables. La philosophie, en effet, démontre l'existence de Dieu, la véracité divine et le fait de la révélation : suivant le mot d'Origène, elle sert donc de prélude au christianisme. Elle seconde ensuite la théologie, qui s'appuie essentiellement sur la révélation ; elle explique jusqu'à un certain point, au moyen d'analogies, les mystères de la foi, la Trinité, l'Incarnation, etc. Enfin elle défend la foi, soit en convaincant d'erreur ses adversaires, soit en dissipant leurs objections. Quelque part que se porte la foi, la philosophie la suit, pour la défendre et s'en éclairer tour à tour : elle réalise ainsi pour sa part l'alliance si féconde de la nature et de la grâce -. Ajoutons que la philosophie est, de nos jours, plus nécessaire que jamais pour la défense de la foi. Non contents de rompre avec l'autorité ecclésiastique et de rejeter certains dogmes, nos adversaires poussent d'ordinaire la négation jusqu'à l'incrédulité et même jusqu'à l'athéisme. En face de leurs excès, la théologie est impuissante, puisqu'ils rejettent ses principes essentiels. Seule la philosophie, qui n'invoque en définitive que la raison, peut leur offrir le combat et les obliger à respecter nos croyances, alors même qu'ils ne les partagent pas. De là l'apologétique philosophi(iue dont nous avons déjà parlé K

0,4. — Rapports avec les sciences. — xNous venons de voir que la philosophie s'allie très bien avec la théologie sans se confondre

' V. looi Science 0,37. — * Voir ce qui a déjà clé dit de la scola>tiqiie ioi4 et ioo5, 3. — ' V. 1009.

avec elle et sans perdre son indépendance. Il doit en être de même dans ses rapports avec les sciences. Il fut un temps où une certaine philosophie empiéta sur les sciences et prétendit résoudre, par ses méthodes propres, des problèmes d'ordre sensible qui ressortissent surtout à l'expérience, comme le mouvement de la terre et des astres, la détermination des éléments sensibles des corps, etc. Elle a dû abandonner ces prétentions. Depuis lors la science a reconquis son terrain, mais, par une offensive injuste, elle a prétendu absorber la philosophie ou la remplacer i . Erreur plus grave encore que la précédente. Des générahtés scientiliques ne peuvent remplacer la philosophie, quoi qu'en ait dit le positivisme. Sans doute, il y a une philosophie des sciences en ce sens, par exemple, que la philosophie peut s'appliquer aux conclusions des sciences pour les ordonner supérieurement ou même en tirer des conclusions qui échappent à chaque science particulière. Mais la philosophie, pour s'appliquer ainsi à toutes les autres connaissances et s'enrichir de leurs découvertes, n'en garde pas moins son objet propre : les essences, les premières causes, les lois suprêmes du visible et de l'invisible ; les sciences mathématiques et physiques n'y atteindront jamais. Nous voyons donc que la philosophie continue, pour ainsi dire, les sciences ou plutôt leur succède immédiatement, sans se confondre aucunement avec elles : celles-ci s'arrêtent aux causes sensibles, secondes, aux lois des phénomènes sensibles ou du moins, s'il s'agit des mathématiques, aux lois de la quantité et du nombre ; la philosophie pousse plus avant et atteint l'essence ou du moins l'invisible des choses. D'ailleurs toutes les connaissances supposent la philosophie, en particuher la logique et la métaphysique ; car, sans les principes ou les lois de ces deux sciences, toute certitude serait illusoire et toute recherche stérile. Les sciences mathématiques et physiques ne peuvent donc nier la philosophie sans se détruire elles-mêmes en principe ; quant à la remplacer, elles n'y réussiraient qu'en supprimant la nature des choses et la nature de l'homme. Et en vain se flatteraient-elles de réunir jamais les esprits dans la négation de la philosophie ; car, du moment que les savants matériaUstes contruisent une théorie destinée, dans leur pensée, à remplacer la philosophie, ils font de la métaphysique et ouvrent la voie aux contradictions : ils tombent, en outre, dans l'absurde. Il faut donc que chaque science garde

^ M. Goblot ne partage-t-il pas cette prétention quand il écrit : « La philosophie est contenue tout entière dans la science... Les problèmes métaphysiques sont des problèmes mal posés. Précisés, distingués et circonscrits, rendus enfin intelligibles, ils tombent sous la judiriction de quelqu'une des sciences positives ». (Essai sur la classif. des sciences, p. 5. V. aussi p. lo.) 11 est vrai que M. Goblot compte la logique et la psychologie parmi les sciences positives. Mais, d'autre part, il paraît les dépouiller de tout caractère vraiment philosophique.

ses limites propres et tende à s'accorder avec les sciences voisines, sans en absorber ni en supplanter aucune '.

0,5. — Rapports avec l'histoire. — Selon que la philosophie s'applique à l'histoire ou que l'histoire s'applique à la philosophie, nous avons la philosophie de l'histoire ou Vhistoire de la philosophie. Or il est évident que ces deux sciences nouvelles ne confondent point les deux connaissances qu'elles associent de la manière la plus fructueuse. D'abord la philosophie de l'histoire est celte science supérieure qui explique les événements par leurs premières causes et les fait se dérouler devant nos yeux comme une vaste épopée, où, malgré des péripéties et des contrastes sans nombre, tout part d'un même commencement et tend à une même Vin. La philosophie de l'histoire ne s'élève pas toujours à cette hauteur, où se sont tenus un S. Augustin et un Bossuel : le premier, dans la Cité de Dieu ; le second, dans le Discours sur l'histoire universelle. Mais il peut lui suffire d'analyser les destinées d'un peuple, comme l'a fait Montesquieu, dans ses Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains ; ou même d'une époque, comme on l'a fait dans plusieurs ouvrages récents consacrés à l'étude du xixe siècle, au moment où il était près de finir -\ D'ailleurs, l'esprit philosophique peut animer toutes les parties de l'histoire générale et chaque histoire particulière, celle des arts, des lettres, des institutions, etc. Cette philosophie de l'histoire se rattache surtout à la morale et à la psychologie : car les lois de la nature humaine gouvernent également les individus et les peuples.

Quant à l'histoire de la philosophie, elle nous raconte la naissance et la fortune des systèmes et des opinions qui ont prévalu tour à tour dans les écoles et dans l'esprit public. Elle est à la philosophie elle-même ce que les faits sont à la science ; elle fonde la philosophie, mais sans la constituer : elle est comme une philosophie expérimentale ou, si l'on préfère, elle est la philosophie expérimentée. A une époque, Victor Cousin essaya de se persuader que la philosophie résultait de son histoire complète et de la simple composition des systèmes qui obtinrent en divers temps le plus de crédit. C'était l'éclectisme. Mais, pour tirer la vérité de divers systèmes, il faut une critique sure et une doctrine formée qui les domine et les mesure tous : un vague spiritualisme ne peut suffire. Ce qui reste certain, c'est que la philosophie elle-même doit beaucoup à son histoire, c'est-à-dire à la tradition, et qu'elle ne peut se constituer sans la connaître. On remarquera au.ssi combien est importante l'histoire de la philosophie parmi toutes les autres histoires plus ou moins circonscrites. S'il est vrai que « les idées

'Cf. Paul Janet, Principes de mélaph. et de psych. hitrod. Levons XIV-W. ■ M*' Baunard, Un siècle de l'Eglise de France. M*' Péciienard et ses collaborateurs, l'n siècle. Mouvement du monde de ISOO à 1900.

8o ENCYCLOPÉDIE : II* VOLUME

mènent le monde », l'histoire de la philosophie explique l'histoire générale et toutes les histoires particulières.

On remarquera enfin que l'histoire de la philosophie nous fait assister en quelque sorte aux vicissitudes de la vérité descendue dans l'esprit humain. Immuable en elle-même, la vérité éclaire les esprits plus ou moins et de diverses manières. A ce point de vue, on peut dire, avec Paul Janet, que l'histoire de la philosophie nous fait passer de l'absolu au relatif, au lieu que la philosophie de l'histoire nous fait passer du relatif à l'absolu i.

0,6. — Rapports avec les lettres. — Les rapports de la philosophie avec les lettres sont plus étroits encore que ses rapports avec les sciences mathématiques et physiques. Les lettres, en effet, ont pour objet propre l'expression de la pensée, alors que la philosophie s'arrête sur la pensée elle-même et ses principaux objets. D'où l'on peut conclure déjà que la philosophie est mieux placée dans une Faculté des lettres que dans une Faculté des sciences, s'il faut qu'elle demande à l'une ou à l'autre l'hospitalité. Mais il serait préférable d'en faire une Faculté à part, qui plongerait ses racines dans toutes les autres. C'est la même pensée que nous trouvons sous la plume de Paul Janet, qui la présente, à tort, comme un simple « idéal et une utopie » 2. Quoi qu'il en soit, il préfère le voisinage des lettres à celui des sciences, car la philosophie est plus sûre de garder son indépendance avec les premières, qui sont ses mères nourricières, qu'avec les secondes, qui ne sont que ses parentes. 11 montre ensuite les avantages des lettres sur les sciences dans la culture de la philosophie. Par exemple, la philosophie a plus besoin de l'esprit de finesse et de délicatesse, que donnent si bien les lettres, que de l'esprit géométrique. Bref, il établit les deux thèses suivantes : 1° Les grands philosophes sont en général de grands écrivains ; 2° Les grands écrivains sont en général de grands philosophes ; ils pourraient appartenir à une histoire de la philosophie. Et il lui est relativement facile de prouver ces deux proposi-

» Cf. Op. cit. Introd. Leçon XVL

2 (( A la rigueur et en se plaçant à un point de vue idéal, je crois que la philosophie devrait constituer à elle seule une faculté, que l'on appellerait Faculté des sciences philosophiques, et qui serait l'unité et le couronnement des Facultés des lettres et des Facultés des sciences ; ce serait le moyen terme entre les unes et les autres. La philosophie à elle seule suffirait sans doute à constituer une seule Faculté. La métaphysique y occuperait la première chaire. La psychologie, la logique, la morale, l'esthétique, le droit naturel, la politique composeraient les chaires voisines. L'histoire de la philosophie se composerait d'autant de chaires qu'il y a de grandes périodes dans l'histoire de l'humanité. Enfin un certain nombre de cours annexes seraient occupés par la philosophie de la religion, la philosophie des sciences, la philosophie de l'histoire, etc. » (Op. cit. Introd. Leçon XIX, pp. ^79-280.)

tiens en jetant un coup d'œil sur le passé. Avec non moins de raison, il indique la dépendance de plusieurs branches des lettres par rapport à la philosophie : « En littérature, dit-il, les genres viennent insensiblement se fondre dans la philosophie...; le poème didactique, la satire, l'apologue, sont des démembrements de la morale... ; la rhétorique, la poétique, la critique littéraire, se rattachent à l'esthétique.. ; la poésie dramatique et le roman relèvent de la psychologie » •.

Tout cela est juste. Mais il n'était pas fondé cependant à dire que la philosophie et les lettres ont le même objet, à moins qu'il n'ait en vue que l'objet matériel; ce qui ne paraît point assez par la suite. Nous ne pouvons donc souscrire sans réserves aux déclarations suivantes : <( En un mot, si l'objet de la philosophie, comme l'a dit Bacon, est l'homme, la nature et Dieu, l'objet de la littérature est également l'homme, la nature et Dieu. Seulement, ce que la philosophie étudie par la réflexion, par l'analyse abstraite, la littérature l'étudic par une autre sorte d'analyse, que l'on peut appeler l'analyse d'intuition, ou l'analyse immédiate, l'analyse du sentiment. La philosophie est donc, en ce qui concerne l'homme, une sorte de littérature abstraite, et la littérature une sorte de philosophie vivante, sensible, animée » -. — Un tel jugement, si on le serre de près et si l'on en tire toutes ses conséquences, ne peut qu'exposer la philosophie elle-même au dédain des savants et même à celui de lettrés superficiels et à la mode. Nous disons donc que l'objet propre des lettres, c'est Vexpression parlée ou écrite, soit didactique ou historique (d'où la grammaire, la linguistique et en général les sciences philologiques), soit esthétique (d'où la poésie, l'éloquence, les belles-lettres) ; au contraire, l'objet propre de la pliilosophie, c'est la pr/js^^e elle-même et ses grands objets. De là cette opposition entre la forme et le fond, qu'on ne parviendra jamais à identifier, malgré leur union naturelle et si profitable. Cette identification, érigée en principe, serait même le triomphe de la sophistique et du scepticisme 3. Mais, comme la pensée et la philosophie n'ont guère d'efficacité sans Vexpression, qui d'ailleurs aide la pensée à s'éclaircir et à se développer, il faut s'appliquer, autant que possible, à les égaler entre elles *. Au

' Op. cit., p. 389. — » Ihid.

^ Déjà S. Augustin, dans ses Confessions, en parlant des corypliiJes ilu nianictiéisme, dont la parule élégante cachait le vide de la doclrine, a\ait remarqué celle opposition du fond et de \a forme, qu'il avait d'abord été tenté de conlondre. Mais je vis, dit-il, que la forme et le fond sont comme le contenant et le contenu. Or, il est évident qu'un vase précieux peut contenir une licpuur commune et mt-me empoisonnée, et qu'un vase commun peut contenir un breuvage précieux et même salutaire.

* Il est cependant bien des cas où l'infirmité de la parole no fait «juc mettre en évidence la force et l'ellicacité de la pensée : u Je ne suis point

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reste, l'objet matériel de toutes les deux est universel, sans limites. Car, de même que la philosophie s'étend aussi loin que l'être et la pensée, les lettres s'attachent à exprimer tout ce que l'homme pense, tout ce qu'il connaît et tout ce qu'il désire. De là cette coïncidence parfaite des lettres et de la philosophie, qui a induit certains esprits à les confondre, alors qu'ils auraient dû seulement affirmer et analyser leurs rapports.

0,7. — Coup d'œil sur l'histoire et le développement de la philosophie. — La philosophie subit les conditions du temps et de l'espace. De là ses destinées dans la suite des siècles et chez les divers peuples 1. Née en Orient, ce berceau du genre humain, elle n'a pris une forme vraiment belle et scientifique que chez les Grecs, d'abord ceux de l'Asie Mineure, plus près des anciennes civilisations, puis chez les Grecs d'Europe. Dès le vi' et le v* siècle avant J.-G., nous assistons aux disputes des écoles d'ionie (Thaïes, Heraclite), d'Italie (Pythagore), et d'Elée (Xénophane), auxquelles il faut joindre l'école atomistique (Démocrite). On y ébauche déjà tous les systèmes destinés à se développer dans la suite ; ils ne disparaîtront un moment que pour se renouveler plus tard. De leur conflit naît la sophistique, qui menace de les détruire tous et qui, elle aussi, aura son histoire interminable. Mais elle est réfutée alors par Socrate, Platon, Aristote, les plus grands génies de la Grèce. Avec eux, Athènes devient un foyer de lumière et de civilisation. Mais l'esprit grec ne soutient pas son essor ; bientôt commencent les rivalités des Epicuriens et des Stoïciens, deux nouvelles écoles, qui ont pourtant des ancêtres et qui seront immortelles comme les tendances opposées qu'elles incarnent. Cependant la conquête de l'Asie par Alexandre atransporté la philosophie grecque en Orient, et particulièrement en Egypte. Alexandrie brille bientôt d'un éclat qui surpasse celui d'Athènes. A. son tour, la conquête romaine, loin d'être une défaite pour les lettres et les arts de la Grèce, leur ouvre les portes de Rome et de tout l'Occident. Mais cette extension de la philosophie grecque, qui i^rofite des victoires de l'empire romain, dissimule mal sa décadence ; et lorsque la prédication de l'Evangile a fait surgir la philosophie chrétienne, les philosophes païens ne peuvent se défendre qu'en s'appuyant sur les persécuteurs. Le platonisme et le péripatétisme ne sont pas eux-mêmes compromis dans ce débat ; le platonisme, en particulier, est reven-

venu vous annoncer le témoignage du Christ dans la sublimité du discours et de la sagesse, disait S. Paul aux Corinthiens, car je n'ai pas jugé que je susse parmi vous autre chose que J.-G. et J.-C. crucifié ». (I Cor., II, 1-2.)

1 Ces destinées seront racontées dans la partie historique, oia l'histoire de la philosophie ne sera pas séparée de l'histoire générale, ni de celle des grands philosophes. Voir aussi l'exposé des divers systèmes, 19* volume.

diqué é;,ralement par des juifs, des païens et des chrétiens. Ceuxci, néanmoins, on le verra de mieux en mieux par l'histoire, sont les véritables héritiers de la sagesse antique.

A la suite des invasions des barbares, qui auraient détruit la civilisation, si elle n'avait été recueillie par l'Eglise, la philosophie chrétienne, en Occident, devient nettement scolastique, pendant qu'en Orient se forme une philosophie arabe, qui jette un vif éclat. Ces deux philosophies se disputent le monde de la pensée, pendant que les croisés et les soldats du Croissant poursuivent la même lutte sur les champs de bataille. Toutes les deux cependant, de même que la philosophie juive, qui continue à se développer parallèlement, sont les héritières de la Grèce, surtout de Platon et d'Aristote. Mais la plus vivante, la plus féconde et la plus originale est la philosophie scolastique. A partir du xiir siècle, son foyer principal est à l'Université de Paris, qui hérite ainsi d'Athènes, d'Alexandrieet delà Rome païenne, tout en vivant de l'influence delà Rome chrétienne. D'autres foyers importants furent créés sur tous les points principaux de la chrétienté, unie alors par une même langue scientifique et subordonnée, sans distinction de frontières, à la même autorité pontificale.

Vinrent les temps modernes. L'esprit trop païen de la Renaissance, les rivalités persistantes des Etats entre eux et leurs luttes contre l'Eglise, l'hérésie de la prétendue Réforme ; l'afTadissement de beaucoup de membres du clergé, qui n'étaient plus le sel de la terre ; la décadence de la philosophie scolastique, qui ne sut pas profiter assez du progrès des sciences et des lettres et parut même l'entraver : toutes ces causes et toutes ces fautes rompiient l'unité chrétienne, désorientèrent les esprits et provoquèrent l'apparition de doctrines nouvelles. Les caractères de ces doctrines répondent assez bien à ceux des peuples et des époques qui les ont vues naître. Parti de France et de Hollande, et même d'Allemagne, le cartésianisme fit le tour de l'Europe : c'était une philosophie rationaliste en principe, très claire en apparence et fort dangereuse ; elle ne pouvait marquer un progrès que sur une scolastique dégénérée ou mal comprise. Le sensualisme, qui parut d'abord en Angleterre, n'eut pas moins de succès et parut mieux fondé et plus opportun encore. Les théories que Leibniz opposa à ses contradicteurs n'étaient pas plus vraies : elles ouvraient la porte à toutes les audaces philosophiques. On vit donc renaître, sous des formes agrandies ou nouvelles, tous les faux systèmes de l'antiquité, qui d'ailleurs avaient plus d'une fois relevé la tcMe pendant le cours du moyen âge : matérialisme et idéalisme, panthéisme et athéisme, scepticisme et mysticisme. Chacun eut des sticcès, parfois retentissants, et se combina souvent avec un ou plusieurs autres de la manière la plus inattendue. De là les formes actuelles et infiniment variées du kantisme, du positivisme, de révolulionnisme, du mo-

nisme, etc., par lesquelles se continue l'anarchie intellectuelle qui a rempli déjà les deux derniers siècles. Une scolastique renouvelée aspire à la faire cesser ; elle voudrait rendre aux âmes la vérité philosophique et religieuse, dont elles sont toujours affamées, et aux peuples ce principe d'unité morale qui leur manque et qui produirait aujourd'hui, grâce aux progrès de la civilisation, de nouveaux et merveilleux fruits.

0,8. — Excellence et utilité de la philosophie chrétienne. — Les considérations précédentes, malgré leur brièveté, montrent assez l'excellence et l'utihté d'une philosophie vraie, au moins dans son ensemble. Indispensable aux sociétés, elle n'est pas moins nécessaire à chaque intelligence, dans la mesure de ses forces et de son développement. Toute intelligence, en effet, doit connaître les réalités supérieures, la première cause et la dernière fin, expliquer la destinée de l'homme et de l'humanité, rattacher toutes choses à Dieu, idéal et beauté suprême, seule fin dernière capable de satisfaire tous les désirs légitimes. La philosophie perfectionne l'homme en tant qu'homme, c'est-à-dire dans ses plus hautes facultés. Sans l'esprit philosophique qu'elle développe, on ne peut exceller dans aucune des connaissances supérieures. Cicéron déclarait que les philosophes lui avaient plus appris, même en éloquence, que les savants de profession. Mais c'est l'utilité morale de la philosophie qui est la plus remarquable. Cette science, qui, en s'alliant avec la religion, devient si facilement une sagesse, permet d'analyser ses propres sentiments, de démêler ceux d'autrui, d'entrer ainsi dans tous les secrets du cœur humain. Or, cette connaissance intime de la nature humaine, observée du dedans et du dehors, est la première condition du sage gouvernement de soi-même et du sage gouvernement des autres. C'est donc avec raison que le moraliste grec, Socrate, insistait sur la maxime : « Connais- toi toi-même », Ajoutons avec lui, en faisant les réserves nécessaires, que le principe de tous les désordres est dans l'erreur. Si elle n'est pas la cause unique du mal, du moins elle en est la cause première et très efficace. Les hommes seraient bien près de se réformer eux-mêmes et de pratiquer la vertu, s'ils étaient tous désabusés. Or, la philosophie vjaie désabuse l'homme de ses erreurs les plus graves et les plus chères ; elle lui fait connaître sa fin dernière, le vrai bonheur, l'empêche de s'arrêter à des félicités trompeuses, à de vaines apparences, pour l'attacher aux biens supérieurs et permanents. Elle tend à le mettre en paix avec sa conscience et avec ses semblables, à le soumettre librement et joyeusement à toutes les lois justes, comme aussi à toutes les exigences de la nature et de la société. Il ne tient qu'au philosophe de devenir un vrai sage ; la sagesse occupe toujours les loisirs de ceux qui la cultivent et qui l'aiment, elle ennoblit leurs joies, soulage leurs peines et leur fait attendre, quoi qu'il arrive, une meilleure vie.

>° 1016. LOGIQUE o,i 85

Evidemment cette philosophie est chrétienne par toutes ses tendances et le devient positivement, dès que la révélation lui est suffisamment connue. Elle ne se confond pas cependant avec la théologie ; car celle-ci est fondée essentiellement sur la foi et non sur la raison, qui n'en est que le préliminaire. Elle ne se confond pas non plus avec la philosophie scolastique, dont nous avons déjà parlé au numéro précédent ; car celle-ci s'applique, en outre, à accorder positivement et autant que possible la foi et la raison ; et elle emploie, à cet effet, une méthode particulière et rigoureuse. Mais la philosophie chrétienne, qui peut suffire aux plus belles âmes, tend de sa nature à devenir scolastique, c'est-à-dire plus complète en son genre et mieux alliée avec la foi, dont elle reçoit et à laquelle elle peut rendre des services toujours plus grands.

iOHj. — Logique. — o,i. — Sa définition. — On a défini la logique de bien des manières : elle est <( la science qui enseigne à raisonner juste » (Académie) ; c'est une « science qui a pour objet les procédés du raisonnement )> (Littré) ; c'est « l'art de diriger sa raison, de l'exercer avec méthode et facilité, en évitant l'erreur » (néo-scolastiques) : c'est « l'art de penser » (Port-Royal) ; c'est l'art de juger » ; » l'art de démontrer » ou « la science de la démonstration » ; c'est « la science de la conséquence et de la preuve » (Stuart Mill). Toutes ces définitions et autres semblables peuvent se réunir et se compléter mutuellement, si on les entend bien, dans la suivante : La logique, qui n'est autre que la philosophie rationnelle •, est la science des idées (ou des êtres de raison), par conséquent, de leur nature et de leurs combinaisons en jugements et en raisonnements, de leur accord entreelles (d'où la dialectique ou logique formelle) ; de leur valeur objective et de leur accord avec leurs objets ; de leur emploi dans toutes sortes de démonstrations et de recherches (d'où la critériologie et la méthodologie). Il est clair, en etîet, que la science des idées est en défaut, si on méconnaît leurs caractères, si on ne sait les distinguer et les éclaircir, les accorder et les combiner dans des jugements vrais et des raisonnements justes, les conformer aux choses qu'elles doivent exprimer et les employer utilement d'après toutes les règles de la méthode. Ce serait diminuer singulièrement la logique que la réduire, par exemple, à l'art du syllogisme ou même de la méthode : elle est avant tout la science des idées, du monde intelligible que l'esprit humain doit créer en lui, i)our ainsi dire, et qui est l'expression des choses. Ue cette science première -\ en son genre, sont nés tous les arts particuliers

' Voir division de la philosophie, ioi5, a.

* Première, en son genre ; car elle n'emprunte ses principes premiers à aucune autre. M. Goblot ne pouvait donc la regarder comme une u branche de la sociologie » {Op. cit. p. 339 et a35.) En quoi, par exemple, les règles du syllogisme, avec le principe d'identité, relèvent-elles des lois

qui sont compris ou peuvent l'être sous le nom de logique ^ Universelle par son objet, puisqu'elle s'étend aussi loin que le monde intelligible, qui n'a pas de limites^, la logique ne comprend cependant aucune connaissance réelle. C'est un axiome que la logique est tout et rien. Son objet, en effet, est tout idéal, général et abstrait ; or rien n'existe que le particulier, le concret. Elle traite du raisonnement, de la méthode, qui ne valent que par les choses auxquelles on les applique et le but qu'ils permettent d'atteindre.

0,2. — Logique naturelle. Logique artificielle et générale ; sa nécessité. — On distingue la logique naturelle et la logique artificielle. La première est le fruit de la nature et de l'expérience que tout homme fait nécessairement de sa raison. Elle suffît au commun pour trouver une foule de vérités nécessaires, surtout de l'ordre pratique. Elle sert, en outre, de fondement à la logique artificielle ou scientifique. Celle-ci est à l'autre ce que le télescope est à l'œil qui s'en sert. Le télescope agrandit merveilleusement la portée et le champ de la vue, mais il ne peut rien qu'avec forgane auquel il faut l'accommoder. Cette comparaison justifie déjà la logique scientifique et en montre toute la nécessité. Ceux qui ont pu en douter n'ont songé qu'aux sophistes et aux abus de la dialectique. Il est certain que tout savoir dont on abuse se retourne contre la raison dont il procède : ainsi en est-il de la logique artificielle, qui peut se retourner contre le bon sens, cette logique de tous. Mais quoique le bon sens doive juger en définitive de la logique savante, il n'en est pas moins vrai qu'il ne suffît pas.

A. Comte s'est donc trompé en ne regardant comme possible et utile qu'une certaine logique appliquée, celle qui se confond avec l'étude de chacune des théories scientifiques. La logique est un instrument général de connaissance, et il imjDorte de l'étudier ellemême avant de s'en servir. D'ailleurs, nous convenons que chaque science a sa logique particulière, qui ne s'apprend bien que par l'usage. C'est ainsi que, outre des instruments indispensables à toute profession mécanique, chacune a les siens propres : autres sont les instruments aratoires ; autres ceux de l'usine ou du chantier. Chaque science a donc, outre des méthodes communes, ses procédés particuliers d'invention et d'application, qui doivent être familiers aux spécialistes. Mais la logique générale n'en est que plus importante.

0,3. — Coup d'œil sur son histoire. — La logique a été appréciée et cultivée par les plus grands philosophes. Socrate et Platon ont

sociales ? M. Rabier est mieux dans le vrai, quand il dit que « la logique formelle est absolument a priori et absolument universelle ». (Logique, p. 6.)

* V. Bévue de philosophie, 1901 oct. Définition delà logique, p. 779-788 ; et 1903 févr., p. 287-8.

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