‹ Somme des connaissances humainesChapitre 3 sur 49 · II. — Principes de classification · texte numérisé non relu

II. — Principes de classification

o,io. — Les sciences sont inséparables des arts. — Le premier principe dont nous nous éclairerons dans cette classification, peut se formuler ainsi : Les sciences sont inséparables des arts ; les sciences spéculatives, des sciences pratiques ; les arts supérieurs, des arts industriels et mécaniques, en sorte qu'une classification complète doit embrasser toutes les connaissances humaines. D'abord, ce principe ressort clairement de la nature même de la science et de l'art, des rapports de la spéculation et delà pratique. La science a pour objet le vrai, elle cherche les causes ; l'art a pour objet le beau ou l'utile, il s'applique aux effets ; la première s'efforce de connaître ; le second d'agir. Mais il est évident que le vrai est le fondement du beau et de l'utile ; que l'on produit d'autant mieux les effets que l'on connaît mieux les causes ; en un mot, que la connaissance est le principe de l'action. Pour les mêmes raisons, les connaissances pratiques dépendent des connaissances spéculatives ; les arts inférieurs ou particuliers, des arts supérieurs. Il va sans dire que cette union intime de toutes les connaissances n'empêche point toujours de cultiver l'une avec fruit sans cultiver les autres ; elle éprouve seulement que toutes les connaissances sont liées objectivement entre elles et que le progrès des sciences spéculatives, en particuUer, tend à déterminer dans la pratique et jusque dans les industries les plus humbles un progrès analogue.

Ce même principe se vérifie, si nous abordons chaque groupe de connaissances. Nous y voyons invariablement que la science et l'art, la spéculation et la pratique sont intimement associés. « Même dans les sciences spéculatives, remarque S. Thomas, il y a quelques exercices qui tiennent de l'art, tels que la construction du syllogisme ou de la période, le mesurage ou le calcul » i. La théologie, par exemple, comprend non seulement les plus hautes spéculations sur Dieu et sur l'âme, mais encore la morale, avec la casuistique, la liturgie, le droit canon, la mystique, les règles du discernement des esprits, l'art de la direction des âmes. De même la philosophie allie les spéculations les plus hautes à l'art de bien vivre ; elle est,

' Summa theol. i" a", q. 67. a. 3.

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comme la théologie, une sagesse, à la fois spéculative et pratique, tout en restant une. Dans les mathématiques, nous trouvons les mathématiques pures (algèbre, analyse) et les mathématiques appliquées, l'art de l'ingénieur, le calcul sous toutes ses formes. De la chimie, de la physique relèvent une foule d'arts et d'industries. Dans les sciences sociales, nous trouvons des spéculations sur l'origine du pouvoir et du droit à côté de l'économie sociale, de l'administration et de la politique. Les sciences militaires ne sont pas moins mélangées. A tous les degrés du savoir, nous constatons cette liaison constante de la théorie et de la pratique D'où il arrive souvent qu'on ne sait trop s'il faut qualifier de science ou d'art tel ou tel savoir particulier, comme la logique, la jurisprudence, la politique, la médecine.

Celte vérité est un fait d'ailleurs si évident que tous en conviennent, sans en voir toujours la raison et la portée : « A chaque science principale, écrit un auteur, se rattache une application dans l'industrie ou dans l'art. Ainsi, à l'arithmétique correspond le calcul ; à la géométrie, l'arpentage ; à la mécanique pure, la mécanique appliquée; à l'astronomie, l'art de la navigation et de la fabrication des instruments dont elle a besoin ; à la géologie, la métallurgie et les arts du lapidaire, du joaillier, du bijoutier, etc. ; à la physique, l'optique, l'acoustique et la fabrication des instruments nécessaires ; à la chimie, la tannerie, l'amidonnerie, la brasserie, la distillerie, et, en général, lesarts industriels; à la botanique, l'agriculture; à la zoologie, la médecine, l'art vétérinaire ; à l'histoire, la politique ; à la théologie, le culte » '.

Nous en concluons que, dans une classification de toutes les connaissances humaines, on ne doit pas d'abord les diviser en spéculatives et en pratiques, ni rigoureusement en sciences et en arts-,

' Dict. lettr. Hachei.et et DEzoïmv. V. Science.

* Comme l'a fait l'abbc Moigno dans les Splendeurs de la foi, ouvrage d'ailleurs si remarquable. (V. Cbap. xii. La science auxiliaire de la foi.) Ces mêmes raisons nous empêchent d'accepter la division générale des sciences proposée par NL Adrien Naville. (.Vouvelle classification des sciences. :i* éd. refondue.) 11 les divise en trois groupes : i* théorémalique ou sciences des lois fnomologie, sciences malhématiques, physiques, psychologiques) ; a' histoire ou science des faits (histoire naturelle et histoire humaine) ; 3" canonicpie ou sciences des règles idéales d'action (théories des n)oyens ou des arts, logique, sciences morales). Mais comment admettre, par exemple, que la logique et la morale soient séparées de la psychologie par toutes les sciences historiques et comptées à la suite des autres arts ? Nous n'admettons pas non plus que la physique et la psychologie soient siiuplement des sciences de lois ; ce sont des sciences de causes : elles ont pour objet non seulement des théorèmes, mais des thèses; elles portent sur la réalité des choses et non seulement sur leur possibilité.

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puisque la science et l'art, la spéculation et la pratique sont intimement associés dans toute connaissance complète i.

o,ii. — Les sciences sont spécifiées par leur objet formel et leur degré d'abstraction. — Le second principe, sur lequel les scolastiques ont beaucoup insisté, peut se formuler ainsi : Les sciences se distinguent les unes des autres par leur objet, leur objet formel, et, plus profondément encore, par les principes plus ou moins abstraits dont elles s'éclairent. Ici nous établissons une vérité quia été méconnue par Bacon et les encyclopédistes : ils ont tiré leur classification non pas de Vobjet qui est connu, mais du sujet qui connaît, c'est-à-dire des facultés de connaissance 2. Il est clair cependant que les connaissances se divisent plutôt comme les choses qu'elles embrassent et dont elles sont l'expression. La science est une habitude de l'esprit ; elle s'exerce par des raisonnements et des idées. Or toute habitude, de même que toute faculté et tout acte, est spécifiée par son objet ; toute idée est spécifiée par ce qu'elle exprime. Sans doute, comme accident, l'idée se rapporte au sujet; mais, comme idée ou expression, elle se rapporte à l'objet : il en est de même de la science, qui n'est qu'un système d'idées.

Ajoutons que la science est spécifiée par son objet /orme/ 3, c'està-dire par l'objet en tant qu'il est atteint par la connaissance, sous le rapport où il nous est révélé et connu. De même que les facultés sont spécifiées par leur objet formel : la vue, par la lumière ; fouïe, par le son, etc., et non par leur objet matériel, qui est accessoire à la perception, ainsi en est-il de la science. Nombre de sciences ont les mêmes objets matériels, qui cependant sont fort différentes. Par exemple, la géométrie et la physique étudient les corps, mais sous divers aspects : la géométrie considère les dimensions des corps, et la physique leurs propriétés sensibles; f objet matériel est le même, mais l'objet formel est divers.

Or cet objet formel ^^ n'est proposé à l'esprit qu'au moyen de principes plus ou moins abstraits et proportionnés à cet objet ». Si l'on veut donc arriver à la division des sciences la plus profonde, il faut remonter à leurs premiers principes.

' Nous ne pouvons non plus souscrire à cette vue de M. Goblot : c( La classification des sciences théoriques est, à elle seule, le système, et est ce système total des connaissances humaines ». (Essai sur la classification des sciences, p. 286.)

* V. plus bas 0,20 et 0,21.

3 C'est-à-dire encore par « le point de vue » ou plutôt un certain point de vue. Distinguer le point de vue propre à une science, c'est distinguer son objet formel.

' C'est Vobjet formel qaod. des scolastiques, c'est-à-dire ce que la science atteint dans les choses, son objet propre.

•• Ces principes sont Vobjet formel quo, c'est-à-dire la lumière ou le moyen par lequel la science atteint son objet propre.

Il suit de ces considérations que la classification des sciences, et partant la synthèse des connaissances, ne peut reproduire matériellement l'ordre des choses ou de l'univers. Car l'ordre des connaissances, bien qu'il réponde à l'ordre réel, dont il est l'expression, est lui-même formellement abstrait. C'est pourquoi l'ordre général de cette encyclopédie, qui sera exposé dans une introduction, est distinct de l'ordre des sciences qui nous occupe maintenant. Mais ils se correspondent et se justifient mutuellement, comme la pensée et la réalité 1.

0,12. — Trois degrés d'abstraction. Cinq sciences fondamentales. Pas de science concrète. — Maintenant, à considérer leurs principes et les degrés d'abstraction, les sciences se divisent d'abord ea trois ordres principaux : sciences philosophiques, mathématiques, physiques et naturelles. En elTet, il y a trois degrés principaux d'abstraction. Au plus bas degré, l'esprit fait abstraction de la matière individuelle, mais retient la matière sensible en général : les couleurs, les sons, toutes les qualités sensibles des corps. .A. ce degré, nous avons les sciences physiques et naturelles, avec les principes qui leur correspondent. Au deuxième degré, l'esprit fait abstraction de la matière sensible, par conséquent de toutes les qualités sensibles des corps, mais il retient la matière intelligible, c'est-à-dire l'étendue et le nombre, la quantité en un mot. Ace degré, nous avons les principes et les sciences mathématiques. Enfin, au troisième degré, l'esprit fait abstraction de toute matière même intelligible, il ne relient que les substances, les natures, l'être avec ses modes les plus universels ; l'imagination lui est toujours indispensable, mais l'objet scientifique n'est plus imaginé, il est conçu. A ce degré, nous avons les principes et les sciences philosophiques. Quant à celles-ci, elles forment trois branches, suivant qu'elles ont pour objet l'être idéal (d'où la logique;», l'être réel (d'où la métaphysique) ou l'être moral (d'où la morale). De là trois sciences philosophiques, avec les principes qui leur correspondent. En y ajoutant les mathématiques et les sciences physiques et naturelles, nous trouvons cinq sciences fondamentales, qui durèrent par leurs objets formels, comme aussi par le degré ou tout au moins par le mode d'abstraction, s'il s'agit des scietices philosophiques comparées entre elles.

On voit par là qu'il n'y a pas, à proprement parler, de science concrète. Cette expression qui vient souvent sous la plume des philosophes modernes (Comte, Littré, Spencer), n'est pas exacte : au fond, toute science est abstraite, plus ou moins, bien que son objet soit matériel : Scicntia est de universalibus 2. La description des faits, des choses ou des phénomènes, si importante soit-elle dans

' V. plus haut 0,7, vers la fin.

" V. plus haut 0,7 cl 0,8.

11' vol. 2

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les sciences naturelles, historiques, sociales, et même dans les sciences psychologiques, n'est pas encore la science : elle n*est que son point de départ. Il n'y a de science qu'autant que l'esprit atteint le nécessaire, les causes, les lois, les principes et juge les choses à leur lumière. Il y a, sans doute, une science du contingent et du concret, mais à la lumière de l'absolu i.

o,i3. — Rapports généraux des sciences fondamentales. — En comparant ces sciences, nous remarquerons maintenant qu'aucune n'est subalterne d'une autre; chacune a des avantages et une excellence propres. Une science peut être subalterne de deux manières : par ses principes et par son objet : par ses principes, s'ils sont la conclusion de la science qui lui est supérieure (ainsi l'arpentage par rapport à la géométrie, la musique par rapport à l'acoustique, la jurisprudence par rapport au droit, le droit par rapport à la morale, la grammaire par rapport à la logique) ; — par son objet, si celui-ci n'est qu'une partie de l'objet de la science supérieure (ainsi l'ornithologie et l'ophiologie p'àr rapport à la zoologie, l'optique par rapport à la physique). Il est bien évident que la science subalterne ne démontre pas ses principes, elle les suppose : elle n'est donc une science complète, parfaite, qu'autant qu'elle cominLinique avec les sciences supérieures et que celui qui la possède remonte ainsi jusqu'à la source, c'est-à-dire aux premiers principes, évidents par eux-mêmes.

Cela étant, on voit bien vite qu'aucune des sciences fondamentales ne relève absolument d'une autre quant à ses principes ni quant à son objet. Pour ce qui est des principes, chacune a les siens propres. Il est vrai que les principes de métaphysique sont impliqués dans tous les autres, ils contribuent même à démontrer les principes des sciences physiques, qui sont des principes induits; mais ils ne suffisent pas sans l'expérience : les principes physiques sont expérimentaux, synthétiques, et premiers dans leur ordre. Quant aux principes mathématiques, bien qu'ils s'expliquent par le principe de contradiction, cependant ils sont évidents par euxmêmes. De même, pour les principes de logique et de morale. A ce titre, on peut dire que la morale a une certaine indépendance. Son premier principe : « 11 faut faire le bien et fuir le mal », n'a pas besoin de démonstration ; il se confirme et s'explique plutôt qu'il ne se démontre. On voit encore par là combien Kant s'est trompé en appuyant toute conclusion métaphysique sur la morale : ce serait plutôt la morale qui devrait s'appuyer ainsi sur la métaphysique. Pour ce qui est de Vobjet, aucune des sciences fondamentales ne partage l'objet d'une autre. La physique traite de la matière et des qualités sensibles ; la mathématique, de la matière intelligible ; la métaphysique, de l'être réel et le plus abstrait ; la logique, de l'être idéal; la morale, de l'être moral.

^ V. plus haut 0,3.

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Mais si chaque science peut revendiquer une certaine indépendance 1, cependant elles se subordonnent les unes aux autres à divers égards. La morale, en tant qu'art et science pratique, est la première, puisqu'elle assigne la fin dernière, qui règle tous les actes de la vie ; la logique ne le cède à aucune, en tant qu'elle est l'instrument de toute science ; la métaphysique est sans égale, en tant qu'elle traite de l'absolu, de l'être sans condition, et, surtout, de l'Etre suprême. Enfin les sciences mathématiques et physiques méritent plus d'une fois la préférence à cause de leur utilité exceptionnelle et de mieux en mieux sentie. C'est d'elles, en e(Tet, que relèvent immédiatement tous les arts, toutes les industries, toute la vie matérielle de la société.

0,1 4. — Place de la théologie. — Jusqu'ici nous n'avons parlé que des sciences purement humaines. La théologie sacrée est une science sui generis, fondée sur la parole de Dieu même et traitant de tout ce qui intéresse la destinée surnaturelle de l'humanité. Or, il est évident qu'une telle science l'emporte sur toutes par son objet et ses principes : par ses principes, que nous tenons de la Vérité même ; par son objet, qui comprend Dieu, les mystères, les grands faits de l'Incarnation et de la sanctification, la constitution de l'Eglise, la résurrection, le jugement dernier et l'immortalité glorieuse, etc. D'où il suit que la théologie sacrée doit présider à toutes les connaissances : c'est vers elle qu'elles convergent, c'est d'elle qu'elles s'inspirent, c'est sous son regard qu'elles se rangent pour former V encyclopédie chrétienne. S. Bonaventure a donc pu dire : Omnes cognitiones famulantur theologiœ. Et il serait facile de montrer, en elTct, par mille détails, que tous les arts et toutes les sciences, en particulier la philosophie, fortifient la théologie, étendent son domaine avec le leur, s'en éclairent et s'en inspirent pour rendre gloire à Dieu.

0,1 5. — Remarques sur l'histoire. — Si nous n'avons pas encore parlé de l'histoire, ce n'est pas qu'elle soit peu importante. Mais l'histoire est une science complexe et étendue à elle seule autant que toutes les autres ; ou plutôt l'histoire n'est pas elle-même une science : c'est un récit des faits, un témoignage ; elle a essentiellement pour objet les faits particuliers et contingents, tandis que la science a pour objet propre et direct le nécessaire et l'universel ; la science est une connaissances des causes, tandis que l'histoire est la connaissance des effets. Mais si l'iiistoire juge de ce qu'elle raconte, s'éclairant, à cette fin, de certains principes de la critique, de la psychologie et de la morale, elle devient une science très étendue, qui correspond à toutes les autres connaissances humaines : sciences morales, religieuses, sociales, naturelles, arts.

' Celle indépendance, en ce qui concerne les sciences philosophiques, se concilie très bien avec leur unité essentielle

etc. Chaque connaissance, en effet, a son histoire : elle est même née de l'histoire, puisqu'elle a tiré de certains antécédents et de certaines pratiques les moyens ou l'occasion de se développer. A. ce titre, l'histoire, avec la tradition, dont elle ne se sépare pas, est vraiment la mère de toutes les sciences et de tous les arts. C'est ce que les Grecs ont gracieusement exprimé en disant que Mnémosyne (déesse de la Mémoire) était la mère des Muses.

Montrons-le par quelques exemples. L'histoire de la création, de la révélation, de l'Incarnation, de la Rédemption, de l'Eglise, de son culte, de sa discipline, a fondé le dogme, le droit canon et la liturgie, en un mot toute la théologie. Les traditions morales, religieuses, philosophiques fondent de quelque manière la philosophie, car celle-ci ne peut les ignorer qu'à son détriment. Les sciences sociales, à leur tour, sont fondées sur l'histoire civile et politique, sur la connaissance des traditions et des coutumes, de l'état social et de la statistique. Les mathématiques et les sciences physiques n'ont pas été méconnues de nos devanciers : elles ont une histoire glorieuse, qui est celle de leurs découvertes ; et il est nécessaire de la connaître pour la continuer. A plus forte raison, l'éloquence, la poésie, la peinture, tous les arts ont été pratiqués avec plus ou moins de succès avant d'avoir trouvé les règles et les méthodes dont ils sont inséparables aujourd'hui. A ce point de vue, il est vrai que les sciences sont nées des arts, et les spéculations, de la pratique, quoique les propositions inverses soient plus vraies encore i. C'est que l'esprit humain se meut nécessairement entre deux termes, qui assurent et règlent sa marche : il va sans cesse des faits aux théories, pour revenir de celles-ci aux faits ; il remonte des effets aux causes, pour descendre de celles-ci aux effets ; l'induction et la déduction lui sont indispensables, elles composent tout son mouvement et comme sa respiration. 11 n'est pas d'autre moyen pour lui de trouver la vérité et de se l'assimiler.

Loin donc de restreindre le champ de l'histoire, nous montrons que toutes les connaissances y sont contenues ou du moins y plongent leurs racines. A cet égard, on peut diviser l'histoire comme les sciences et les arts qu'elle alimente, et même comme les choses dont elle raconte les transformations. De là l'histoire de la philosophie, de l'astronomie, des lettres, des arts, de l'architecture, comme aussi l'histoire du globe terrestre, des plantes, des animaux, etc. Mais l'histoire proprement dite se borne au récit des événements qui intéressent la société humaine ; et elle devient naturellement une science morale et sociale, dès lors qu'elle juge ou du moins systématise les faits qu'elle raconte. Nous la placerons donc

^ Bossuet a donc pu dire : « Des sciences sont nés les arts, qui ont apporté tant d'ornement et tant d'utilité à la vie humaine. » (Connaissance de Dieu et de soi-même. )

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à la suite des autres sciences sociales et à côté des lettres, qui en sont tour à tour la suite et la préparation.

o,i6. — Une bonne classification doit conserver les groupes naturels de connaissances ; mais il faut renoncer à classer rigoureusement les sciences mixtes. — Aux observations précédentes nous en ajouterons deux autres. Et d'abord, dans toute classification, il faut veiller à conserver les groupes naturels de connaissances : ainsi les sciences théologiques, philosophiques, juridiques et sociales, littéraires, scientifiques, médicales. Ces groupes, en eflet, sont analogues aux familles naturelles, en zoologie et en botanique ; ils sont formés par des connaissances dont la parenté est évidente et reconnue généralement. Toute classification qui les détruit, pour en disperser les éléments dans ses cadres, est par là même artificielle.

Ensuite, il faut renoncer à classer rigoureusement les sciences mixtes ou hétérogènes, c'est-à-dire composées de connaissances de nature diverse. On peut seulement les classer d'après leur élément principal et caractéristique. Mais nous ne disons point qu'il faut renoncer à classer rigoureusement les sciences complexes ; car il en est plusieurs qui ne réunissent que des sciences de môme ordre : ainsi les groupes naturels signalés plus haut. Nous disons seulement que lorsque les sciences complexes résultent de sciences de diverse nature, on ne peut classer rigoureusement que leurs éléments, c'està-dire les sciences simples dont elles se composent. Gomme exemples de sciences mixtes et hétérogènes, on peut citer les suivants : i" V anthropologie, entendue comme science de l'homme tout entier, âme et corps. Elle comprend, en etîet, la psychologie et l'histoire naturelle, deux sciences qu'on peut réunir, sans doute, et traiter parallèlement, comme le faisait déjà Bossuet dans son Traité de la connaissance de Dieu et de soimcme, mais qui ont des objets formels et des principes divers. L'anthropologie n'est donc une que par son objet matériel, c'est-à-dire accidentellement. Les mêmes réflexions s'appUquent à la psycho-physiologie ou psychophysique. — u'' La géographie, telle du moins qu'on l'entend généralement et qu'on l'enseigne aujourd'hui. La géographie physique est une connaissance simple : c'est la description raisonnée de la surface de la terre. Mais la géographie politique comprend, en outre, l'histoire politique. Et si l'on étend la géographie à tout ce qui intéresse les sociétés connne le climat, la fertilité du sol, les richesses minérales, la colonisation, etc., la géographie comprend plusieurs sciences physiques et sociales. — 3" La pédagogie, considérée comme science, n'est pas moins complexe : car elle s'étend aussi loin que l'éducation, qui doit être physique, intellectuelle et morale. De là l'hygiène de l'enfance, l'enseignement élémentaire de toutes les sciences, la religion et la morale. La pédagogie n'est vraiment une que parce qu'elle est un art. Mais cet art

lui-même est infiniment complexe. — 4" Citons encore les sciences militaires, qui comprennent aujourd'hui une foule de connaissances morales, sociales, mathématiques et physiques. Néanmoins l'art de la guerre est toujours un.

Il est évident, en eiïet, que plusieurs sciences, d'ailleurs très diverses, peuvent être cultivées en vue d'une même fin. De là les écoles professionnelles, qui associent diversement la plupart des connaissances humaines. D'ailleurs l'école primaire, qui doit initier l'enfant à l'art de bien vivre, comprend déjà l'enseignement de toutes les connaissances. Mais cet enseignement, infiniment varié — ce dont il ne • faut pas se plaindre — est unifié par la morale et la religion, par la philosophie élémentaire, fondée sur l'intelligence du langage maternel et le sens commun.

ÎII. — Examen des principales classifications.

Maintenant que nous avons établi les principes d'un système général de toutes les connaissances humaines, il faut examiner les principales tentatives de classification.

0,17. — La science ou sagesse d'après le Sage des Ecritures, — Bien que le Sage des Ecritures n'ait pas même voulu indiquer un système de classification, il a néanmoins émis quelques vues supérieures, qu'il est bon de remarquer. Il ramène l'universalité des connaissances à la sagesse, comme l'a fait d'ailleurs toute l'antiquité. Cette sagesse est une sorte de philosophie religieuse. Elle est à l'image de Dieu, à la fois spéculative et pratique, une et multiple; elle embrasse toute science infuse et toute science acquise. Ce n'est là qu'une vue très générale sur les connaissances, mais il n'en est pas de plus sublime 1 .

0,18. — Vues d'Aristote. — Chez Aristote, nous trouvons déjà une classification proprement dite, qui a inspiré celles des scolastiques. Mais Aristote s'est borné aux principes. A une époque où la plupart des sciences n'étaient pas nées ou n'étaient pas encore assez développées pour se distinguer de la philosophie, on ne pouvait pousser bien loin une classification universelle. Et puis Aristote n'a abordé ce sujet que par occasion, ou du moins sans le traiter à fond, et en se plaçant à des points de vue divers ; ce qui laisse planer des doutes sur sa pensée définitive. Celle-ci, d'après la plupart des commentateurs, serait exprimée par la classification suivante, qu'on retrouve en plusieurs endroits des Topiques et de la Métaphysique. Les sciences se diviseraient en théorétiques (savoir), pratiques (agir) et poétiques ou plutôt effectives (faire). Les premières comprendraient : la physique, la mathématique et la phi-

« Sag., VII, VIII. Cf. n» loo.H.

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losophie première ou métaphysique, distinguées entre elles par les degrés d'abstraction '. Les secondes comprendraient : l'éthique (morale individuelle), l'économique (morale domestique), la politique. Les troisièmes comprendraient : la poétique proprement dite, la rhétorique et la dialectique. Barthélémy Saint-Ililaire a reproché à Aristote d'avoir subordonné la morale à la politique. Mais ce reproche ne paraît pas mérité s. Paul Janet adresse diverses critiques à cette classification, mais toutes ne sont pas également fondées 3. La plus juste, c'est que la dialectique, avec la logique, dont elle ne se sépare pas. n'est pas seulement un art, mais encore une science, dont l'objet est absolu.

D'après d'autres commentateurs ♦, la division générale des sciences qui exprimerait le mieux la pensée d' Aristote ne comporterait que deux embranchements : sciences spéculatives et sciences pratiques. Mais nous avons déjà signalé les inconvénients de cette division trop radicale des connaissances en sciences et en arts •'. Nous préférons penser, avec Cicéron,"que la division qui exprime le mieux la pensée d' Aristote et de toute l'antiquité sur cette question est la célèbre division tripartite qui comprend la morale, la physique (science de l'être réel) et la logique (science de l'être idéal). Aristote subdivise ensuite la science de l'être réel, comme il a été dit, en physique proprement dite, mathéma'Aque et philosophie première. Quoi qu'il en soit de la vraie pensée d' Aristote, ce n'est pas ailleurs, croyons-nous, qu'on trouvera les bases d'une classification des sciences.

0,19. — Vues de S. Bonaventure. — Ainsi l'ont compris généralement les scolastiques du xiii'' siècle, parmi lesquels S. Bonaventure <5. Il est le seul cependant qui paraisse avoir traité directement, quoique dans un simple opuscule ", la question de la classification des sciences, disons môme de toutes les connaissances humaines.

' V. plus haut 0,1 3.

* V. chanoine Mauiétan. Problème de la cUissificition des sciences. d'Àristote à S. Thomas, 190a, p. 4o.

3 Principes de métaphysique et de psychologie. Leçon VI : Classification des sciences.

* Ainsi le chanoine Mariclan, dans l'ouvrage cité. •• V. 0,10.

''' Nous ne parlons pas des premiers scolastiques, qui durent reconquérir péniblement sur la barbarie le terrain perdu. Alors l'enseignement et la science se résumèrent dans les sept arts libéraux. Les trois premiers (triviumj comprenaient : la granmiaire, la dialectique et la rhétorique ; les quatre autres (quadriviam) : rarithméliquc, la géométrie, l'aslrononjic et la musi([ue. Mais la dialectique ne tarda pas à ramener toutes les autres sciences philosoph.iques, sans compter que la théologie no cessa non plus de se développer.

' De reductione artium ad Iheologiam.

Il y dislingue qualre lumières ou principes de connaissances i, d'où quatre embranchements : i° les sept arts mécaniques, qui comprennent généralement ce que nous entendons aujourd'hui par l'industrie et le commerce 2, Parmi ces arts mécaniques, S. Bonaventure compte la médecine ; mais il s'agit évidemment d'une médecine tout empirique ou considérée comme un art tout pratique. La même observation s'applique à l'art du théâtre et à la chasse, qui peuvent être considérés et cultivés comme des métiers et des moyens de se procurer les choses nécessaires à la vie. — 2"" Les beaux-arts, dont S. Bonaventure paraît marquer seulement la place. — 3° La philosophie, qu'il subdivise en logique, naturelle et morale, comme on l'a expliqué déjà. La logique comprend la grammaire, la logique proprement dite et la rhétorique. La philosophie naturelle (ou plutôt réelle), comprend les sciences physiques, les mathématiques et la métaphysique ou philosophie première, comme on l'a expliqué. La morale comprend la morale individuelle, la morale domestique et la politique. On voit que S. Bonaventure, avec les autres philosophes anciens, comprend dans la philosophie toutes les sciences proprement dites. — 4" Enfin la théologie comprend aussi trois parties : le dogme, la morale chrétienne et la mystique. Quelque insuffisante que soit aujourd'hui cette classification, vu le progrès et la multiplication des connaissances, elle suffit à montrer que l'enseignement scolastique au xiii* siècle n'était pas aussi borné qu'on l'a prétendu. Il ne mérite pas le dédain dont le couvre, par exemple, M. Buisson, dans le Dictionnaire de pédagogie K Cet auteur semble n'avoir connu de la Scolastique que les défauts ou l'enfance et le déclin.

0,20. — Classification de Bacon. — François Bacon est le premier qui ait abordé directement et pour le traiter à fond le problème de la classification des sciences. Remarquant dans l'entendement trois facultés principales : la mémoire, l'imagination et la raison, il leur rapporte l'histoire, la poésie, la philosophie, qu'il regarde comme les trois branches principales du savoir humain. Il laisse à part la théologie sacrée, qu'il considère comme une science supérieure et exceptionnelle dans ses principes, mais susceptible d'ailleurs des mêmes divisions que les connaissances purement humaines. Il divise ensuite l'histoire en histoire naturelle et en histoire civile. L'histoire naturelle traite soit de la nature fibre et régulière (histoire des corps célestes, des régions de l'air, des ter-

* Dans la langue imagée et mystique de S. Bonaventure, ces quatre lumières sont : l'extérieure, l'inférieure, l'intérieure et la supérieure. Celle-ci est la révélation, d'où la théologie.

- Les sept arts mécaniques sont : lanificium, armatura, agricultura, venatio, navigatio, theatrica, medicina.

^ i" partie. V. Scolastique.

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res, mers, montagnes, fleuves; histoire des éléments et des espèces), soit de la nature dans ses écarts et ses monstruosités, soit de la nature enchaînée par l'homme et les arts mécaniques. En outre, l'histoire naturelle peut être traitée comme narrative ou inductive : elle fournit, en efTet, des matériaux à la philosophie et à l'induction. Quant à l'histoire civile, elle comprend : l'histoire ecclésiastique, l'histoire civile proprement dite et l'histoire littéraire.

La poésie, second embranchement, est divisée en narrative, dramatique et parabolique. A celle-ci se rapportent les fables, qui expriment la vérité d'une manière sensible, et les mythes, qui la déguisent.

La philosophie, troisième embranchement, de beaucoup le plus étendu, comprend en réalité toutes les sciences proprement dites. Il y a d'abord une philosophie première ot fondamentale : c'est la science des axiomes, des transcendantaux ou conditions des êtres. La philosophie se divise ensuite en trois branches : science de Dieu ou théologie naturelle, science de la nature ou philosophie naturelle et science de l'homme. Bacon s'étend peu sur la première, à laquelle il joint la science des anges ou esprits.

Quant à la philosophie naturelle, elle est spéculative ou pratique. La philosophie spéculative comprend la physique et la métaphysique ; la philosophie pratique comprend la mécanique et la magie. Celle-ci, qu'il ne faut pas confondre avec la superstition de ce nom, répond à la métaphysique, tandis que la mécanique répond à la physique. Comme appendice à toute la philosophie naturelle Bacon place les mathématiques.

Reste la science de l'homme ou philosophie humaine. L'homme peut être considéré en lui-même, comme individu, ou en société. La science de l'individu comprend la science de l'àme et la science du corps. Mais ces deux sciences doivent être précédées de la science de rhonnne en général (science de la personne humaine, de ses misères et de ses perfections; science de l'alliance de l'àme et du corps et de leur action réciproque).

La science du corps comprend : la médecine (soin de la santé), la cosmétique (soin de la beauté), l'athlétique (soin de la force) et la voliq)luaire (science du plaisir). A celle-ci Bacon rapporte de quelque manière tous les beaux-arts : peinture, sculpture, etc.

La science de l'àme comprend : la science de l'àme raisonnable ou de l'esprit et la science de l'àme sensible. .\ celle-ci se rapporte la science des mouvements volontaires et de la sensation. Dans l'àme on peut étudier la substance ou les facultés et leur usage. A la science des facultés de l'àme Bacon joint des appendices sur la divination et la fascination. La science des facultés de l'àme et de leur usage renferme deux sciences très étendues et très importantes : la logique et la morale. La logique comprend : l'art d'inventer, l'art de juger, l'art de retenir et l'art de communiquer. A ce

dernier se rapportent la grammaire et la linguistique, la rhétorique, la méthode, etc. La morale comprend : la science du bien et l'art de cultiver les mœurs ou géorgique de Fâme.

Quant à la science de l'homme en société ou science civile, elle comprend trois arts, d'après Bacon : l'art de vivre dans le monde, l'art de traiter les affaires et l'art de gouverner. A l'art de traiter les affaires se rapportent l'art de se conduire dans les diverses circonstances de la vie et l'art de s'avancer, c'est-à-dire de devenir l'artisan de sa fortune. A l'art de gouverner se rapportent l'économique et la politique.

Critique. — Pour nous en tenir aux critiques principales, i° Bacon ne devait pas classer les connaissances d'après les facultés, qui d'ailleurs concourent toutes à l'acquisition et au progrès de chacune des connaissances, mais il devait plutôt considérer les objets i. — 2° Bacon n'a pas vu la place ni compris l'importance des mathématiques, dont il ne fait qu'Lin appendice et une dépendance de la physique. — 3° Il n'a pas reconnu l'étendue exceptionnelle de la logique et de la morale, qui sont des sciences premières, universelles, ayant leurs principes propres, et dont il ne fait que des embranchements de la psychologie. — 4° Il rapporte les beauxarts à la « voluptuaire », qui se rapporte elle-même à la science du corps. Mais c'est méconnaître la place et le rôle, soit de l'esthétique, soit des beaux-arts. — 5° Il rapporte à la logique la grammaire, la linguistique et la rhétorique, avec raison, sans doute ; mais ce sont là des connaissances distinctes, qui ne se confondent pas avec la logique et les autres sciences philosophiques. — 6° De même la culture des mœurs ou l'éducation, avec la pédagogie, tout en relevant essentiellement de la morale, implique une foule d'autres connaissances ; l'éducation est formellement un art et se distingue nettement de toute science philosophique. — Ajoutons que la classification de Bacon, comme celle des Encyclopédistes, qui en est une modification, n'a pas de caractère doctrinal, du moins à son point de départ : elle échappe, sous ce rapport, à la critique. Mais on ne peut lui en faire un mérite ; car une bonne classification résulte de la bonne doctrine, dont elle est l'expression la plus générale.

o,2i. — Classification des Encyclopédistes. — D'Alembert, dans la Préface de l'Encyclopédie, a modifié et développé la classification de Bacon, mais il ne pouvait corriger assez un système qui pèche par la base. Adoptant la division générale d'après les facultés, mais ordonnant dilîéremment celles-ci, il met la philosophie après l'histoire, et la poésie après la philosophie. A la poésie il joint les beauxarts. L'histoire comprend non seulement l'histoire ecclésiastique et l'histoire civile, mais encore l'histoire de la nature (ciel, terre,

* V. plus haut o.i I.

éléments, animaux, végétaux, etc.) et des usages de la nature (travail des métaux, de la pierre, du bois, des étoffes, etc. ; plus de 25o arts ou métiers).

La philosophie comprend, comme dans le système de Bacon, la science de Dieu, de Vfioinmeel de la nature, mais d'abord une partie générale ou ontologie. De même que Bacon, d'Alembert admet une théologie naturelle « qu'il a plu à Dieu de rectifier et de sanctifier par la révélation, d'où religion et théologie proprement dite ». La science de l'homme comprend la logique, avec de nombreuses subdivisions ou dépendances, et la morale. Celle-ci est générale ou particulière. La morale particulière comprend, avec la jurisprudence, la politique et l'économique, dont relève le commerce, etc. Il faut louer d'Alembert d'avoir vu cette dépendance de l'économique par rapport à la morale.

Quant à la science de la nature, elle comprend les mathématiques et la physique particulière, au-dessus desquelles d'Alembert place une physique générale ou métaphysique des corps. La physique particulière comprend la zoologie (avec la médecine», la botanique, la minéralogie, la chimie, etc. A la zoologie, d'Alembert rattache la chasse, la pêche, le manège, etc. ; à la botanique, il rattache l'agriculture et le jardinage. Mais il est évident que ces arts, malgré leurs rapports avec telle ou telle science, appartiennent à un ordre tout difTérent des connaissances humaines.

0,22. — Classification de Comte. — Dès les premières leçons de son Cours de philosophie positive. Comte expose sa classification des sciences, qu'il regarde comme le fondement de toute sa philosophie, et l'oppose à celles de ses devanciers. On peut dire qu'elle inspire toutes ses vues sur l'organisation positiviste de l'éducation nationale et la réforme de la société tout entière. Rien donc n'est plus important, d'après le chef du positivisme, qu'un bon système général des connaissances. Mais, dès le début, il limite singulièrement son entreprise : il ne classera que les sciences proprement dites et spéculatives, non les arts : il ne classera même que les sciences abstraites, qu'il appelle fondamentales, et non les sciences qu'il appelle concrètes (par exemple la géologie, la minéralogie, la botanique, la zoologie). Or, d'après lui. les sciences fondamentales forment six groupes : les mathématiques, l'astronomie, la physique, la chimie, la physiologie et la sociologie, à laquelle s'ajoute la morale. Les phénomènes observés par la sociologie sont les plus complexes, ils impliquent les phénomènes physiologiques ; ceux-ci impliquent les phénomènes chimiques, qui eux-mêmes impliquent les physiques et les astronomiques. L'objet des mathématiques est le plus simple ; aussi celte science est-elle le fondement de toutes les autres, tandis que la sociologie en est le couronnement . Telle est, d'après Comte, la « hiérarchie des sciences ».

qS encyclopédie : ii^ volume

Critique. — Mais cette distribution des sciences encourt les mêmes reproches que le système philosophique dont elle est l'expression. Comte n'était pas fondé à supprimer la logique, la métaphysique, la psychologie, la théologie : ces sciences supérieures méritent bien quelque place dans le concert des connaissances. Et puis, comme il a été dit, on ne peut accepter la division des sciences en abstraites et en concrètes, toute science étant plus ou moins abstraite.

Au reste, il faut reconnaître que les six sciences fondamentales répondent bien à leur objet et qu'elles s'échelonnent précisément dans l'ordre de leur simplicité et de leur abstraction ; ce qui est conforme à nos principes. Mais il faut faire les réserves les plus expresses au sujet de la morale. Car, si elle suppose les phénomènes physiologiques, c'est dans le sujet humain où nous la considérons, mais elle ne les implique pas par elle-même. Rien n'est plus simple, au contraire, que l'acte moral, qui échappe à toute mesure mathématique, comme à toute définition physique ou physiologique.

0,23. — Classification d'Ampère. — La plus systématique et aussi la plus artificielle de toutes les classifications, est celle d'Ampère. Ce fut cependant l'œuvre favorite de ce puissant esprit ^ Il divise d'abord les connaissances en deux règnes, suivant leurs objets : les sciences cosmologiques (sciences du monde) et les sciences noologiques (sciences de la pensée ou de Vesprit). Au moyen d'une série de divisions constamment dichotomiques, ces deux règnes forment 4 sous-règnes, puis successivement 8 embranchements, i6 sousembranchements, 32 sciences de premier ordre, 64 sciences de second ordre, 128 sciences de troisième ordre, regardées comme autant de familles naturelles de connaissances, analogues à celles des règnes de la nature. Pour donner une idée moins incomplète de ce système, nous exposerons les divisions générales jusqu'à celles qui donnent les 8 embranchements ; puis nous suivrons l'une des ramifications jusqu'aux sciences de troisième ordre.

Les sciences cosmologiques comprennent les sciences cosmologiques proprement dites, qui ont pour objet la matière inorganique (A sous-règne) et les sciences physiologiques, qui ont pour objet la matière organisée et vivante (B sous-règne). Les sciences noologiques comprennent, à leur tour, les sciences noologiques proprement dites (C sous-règne) et les sciences sociales (D sous-règne). Le sous-règne A comprend ensuite les sciences mathématiques (I" embr.) et les sciences physiques (IP embr.). Le sous-règne B comprend les sciences naturelles (IIP embr.), et les sciences médicales {IW" embr.) Le sous-règne C comprend les sciences philosophiques [y" embr.) et les sciences nootechniques (YP embr.). Le sous-

^ Essai sur la philosophie des sciences ou Exposition analytique d'une classification naturelle de toutes les connaissances humaines.

règne D comprend les sciences ethnologiques (VIP embr.) et les sciences politiques (VIII' embr.) IVous y joignons l'énumération des 32 sciences de premier ordre : A. i Arithmologie. 2 Géométrie. 3 Mécanique. 4 Uranologie. 5 Physique générale. G Technologie. 7 Géologie. 8 Orychtotechnie (art d'utiliser les métaux cachés dans la terre). — B. 1 Botanique. 2 Agriculture 3 Zoologie. ^ Zootechnie. 5 Physique médicale. 6 Hygiène. 7 Nosologie. 8 Médecine pratique. — G. i Psychologie. 2 Ontologie. 3 Ethique. 4 Thélésiologie. 5 Technesthétique (connaissance des beaux-arts). 6 Glossologie. 7 Littérature. 8 Pédagogique. — D. i Ethnologie. 2 Archéologie. 3 Histoire. 4 Hiérologie. 5 Economie sociale. 6 Art militaire. 7 Nomologie. 8 Politique.

Suivons maintenant jusqu'à l'une de ses extrémités le V' embranchement, celui des sciences philosophiques. Il comprend les sciences philosophiques proprement dites {psychologie et ontologie, sciences de premier ordre) et les sciences morales {éthique et thélésiologie, autres sciences de premier ordre). A son tour, la psychologie comprend : la psychologie élémentaire, science de deuxième ordre (qui renferme elle-même la psychographie et la logique, sciences de troisième ordre) et la psychognosie, autre science de deuxième ordre (qui renferme la méthodologie ci Vidéogénie, sciences de troisième ordre). On remarquera que ces quatre sciences de troisième ordre, psychographie, logique, méthodologie et idéogénie, répondent assez bien à quatre ordres de conceptions ou plutôt à quatre points de vue, auxquels Ampère attache une grande importance. lil faut d'abord, pense-t-il, recueillir les faits comme ils se présentent : c'est le point de vue autoptique. A ce premier pas, nous avons, en psychologie, la psychographie. — 2° Il faut chercher ce qui est caché sous ces faits : c'est le point de vue cryptoristique. A ce deuxième pas, nous avons la logique. — 3" Il faut comparer les résultats obtenus et déduire les lois générales : c'est le point de vue troponomique. A ce troisième pas, nous avons la méthodologie. — 4' Enfin il faut remonter aux causes mystérieuses des faits : c'est le point de vue cryptologique. A ce dernier pas, nous avons Vidéogénie.

Critique. — Mais il est évident que ces divers points de vue ne suffisent pas par eux-mêmes à dilîércncier les sciences. La science reste la même, soit qu'elle commence, soit qu'elle se perfectionne ou s'achève, le progrès de notre esprit ne suffit pas à la multiplier. Tout ce qu'il faut dire ici, c'est qu'elle est préparée par des ob^ervations, des descriptions fgraptdesj ; mais celles-ci, tant que rien autre ne s'y ajoute, ne donnent pas la science. Aussi voyons-nous Ampère présenter comme distinctes des sciences (jui ne le >ont pas : ainsi la théologie naturelle et la théodicée. En réalité, il a négligé le caractère le plus distinctif des coimaissances, celui qni est tiré de leur ob]c[ formel et de leurs principes. Il divise les sciences, dès le début, en cosmologiques et en noologiques, qui répon-

3o ENCYCLOPÉDIE : 11^ VOLUME

dent à la matière et à la pensée. Mais, tant la matière que l'esprit peuvent tomber sous la même science, la philosophie, qui applique ses principes à tout ce qui existe et considère l'essence, la nature, la substance de toutes choses.

Il arrive par là qu'Ampère n'accorde pas une place suffisante aux sciences universelles et supérieures. Il fait delà logique une science de troisième ordre, une subdivision de la psychologie ; la morale n'est pas mieux traitée. Les membres de la philosophie, science universelle, s'il en est, sont dispersés ; et Ampère est obligé de la rétablir dans divers groupes, sous le nom de philosophie des beauxarts, des langues, de l'histoire, de la littérature ; théorie des lois, de V éducation. Quant aux sciences théologiques, on ne voit pas qu'elles soient classées. Quelle serait donc la place d'une faculté de théologie dans une université, si, comme Ampère le veut avec raison, une bonne classification des sciences devait donner le plan d'organisation d'une université parfaite ? Quelle serait aussi la place d'une bibliothèque de théologie dans une bibliothèque générale, si, comme il le pense encore, une bonne classification des sciences devait servir à organiser une bibliothèque ?

En somme, le système de connaissances que nous critiquons est moins naturel qu'artificiel. Ce caractère est accusé en particulier par l'abus du néologisme. Au lieu de former des /ami?/es naturelles de sciences, Ampère a brisé plutôt les cadres des sciences déjà existants. On ne saurait non plus lui accorder qu'il serait bon d'étudier les sciences dans le même ordre où elles sont classées, de façon, par exemple, à étudier les sciences cosmologiques avant les sciences noologiques ; les mathématiques supérieures, avec l'astronomie, avant la physique élémentaire etl'optiqLie. L'esprit humain ne procède pas ainsi, et ce serait peut-être le frapper de stérilité que de l'y contraindre. Dès le début de la vie intellectuelle, toutes les notions se développent simultanément; elles dépendent beaucoup alors de l'imagination et de la sensibilité. Il est donc très utile que l'enfant et le jeune homme soient instruits des principes de toutes les connaissances, bien qu'ils n'en puissent encore posséder aucune. Mais ces critiques ne nous empêchent pas de reconnaître que cette classification fut l'œuvre d'un grand penseur, qui échoua, par l'excès même de sa force, pour ainsi dire. Avec plus de largeur d'esprit que Comte,* il a admis, dans son arbre encyclopédique, toutes les sciences purement humaines et attribué une place importante à plusieurs de celles qui devaient se développer plus tard : la pédagogique, la littérature, la bibliographie, la lexicographie, etc.

0,24. — Classification de Spencer. — Le positivisme de M. Spencer diffère notablement de celui de Comte : il en est de même de leurs classifications. Au lieu d'être linéaire, c'est-à-dire portée sur une seule ligne, la classification de Spencer se développe sur trois

N° 1001. SCIENCE 0,2 5 3l

lignes. Les trois classes de sciences qu'il distingue sont : 1° les sciences abstraites^ qui ont pour objet les relations plus ou moins générales des choses ; d'où la logique et les mathématiques. — 2° Les sciences abstraites-concrètes, qui étudient les modes des choses, mais considérés séparément (abstraitement, dans la terminologie de Spencer). Elles comprennent la mécanique, la physique et la chimie. — 3° Enfin les sciences concrètes étudient les modes des choses, mais en tant qu'ils composent le phénomène total. Elles comprennent, avec la philosophie de l'évolution (philosophie de M. Spencer), qui en est la partie la plus générale : l'astronomie, la géologie, la physiologie, la psychologie et la sociologie. A cette dernière se souderait la morale, comme dans le système de Comte. Telle est, en résumé, la classification de M. Spencer, en la dégageant des explications qu'il en donne et qui sont loin de l'éclaircir 1.

Critique. — Mais, tout en reconnaissant qu'elle est moins étroite que celle de Comte, puisqu'elle comprend une logique, une psychologie et même une certaine métaphysique ou philosophie première, cette classification pèche encore de bien des manières. Il est faux que la logique n'ait pour objet que les relations des choses : elle est surtout la science des idées et, par elles, de l'absolu. Ensuite nous avons déjà remarqué qu'il n'y a pas de science concrète ; nous n'admettons pas davantage de science abstraite-concrète. D'autre part, les positivistes ne sont pas fondés à parler de sciences abstraites, à aucun degré, car ils nient l'universel : ils ne peuvent parler d'abstraction et de généralisation que d'une manière équivoque. Aussi on ne s'étonnera pas trop de voir M. Spencer ranger la philosophie de l'évolution parmi les sciences concrètes. Il refuse de même à la morale un caractère absolu : ce qui lui permet de la rattacher à la sociologie, comme il rattache celle-ci à la biologie. On voit de nouveau, par cet exemple, que les principales classifications des sciences se distinguent entre elles à peu près comme les systèmes philosophiques, dont elles sont l'une des plus fidèles expressions.

0,20. — Classification de Paul Janct. — Non content de critiquer les essais de ses devanciers, Paul Janet a exposé brièvement ses vues sur ce sujet important ^. Il estime d'abord que les classifications empiriques adoptées spontanément par les savants doivent être les meilleures. Nous préférerions dire seulement que les familles de sciences qui se sont formées naturellement par le fait du développement de l'esprit humain, doivent être conservées : ainsi les sciences théologiques, philosophiques, médicales, littéraires, etc. Comparant ensuite d'une façon générale les classifications linéaire

' Classification des sciences. Traduit de l'anglais sur la 3* éd. 1S72. * Principes de métaphysique et de psycjxologie. Leçon VII.

3a ENCYCLOPÉDIE : II« VOLUME

(Comte), binaire (Ampère), trinaire (Aristote, Spencer), il fait remarquer, en favem' de la première, que l'univers est un ; en faveur de la seconde, que le subjectif et l'objectif, la pensée et la matière sont en opposition. Mais ces considérations sont accessoires au sujet ; car les embranchements des connaissances ne répondent pas nécessairement à la distinction essentielle des objets, puisque les connaissances sont spécifiées par leur objet /ormei, plutôt que par leur objet matériel. Le choix de Paul Janet se porte sur la classification binaire ^ ; comme Ampère, il divise d'abord les sciences en cosmologiques et noologiques. Mais, pour les premières, il adopte la classification de Comte. D'abord les mathématiques, qui comprennent l'arithmétique, la géométrie et la mécanique, précédées d'une science plus générale, l'algèbre. Puis la physique céleste ou astronomie, et la physique terrestre, qui comprend la physique proprement dite et la chimie. A la physique terrestre il rattache comme sciences concrètes la géologie et la minéralogie. Vient ensuite la biologie, qui a pour objet les corps organiques. Elle comprend la biotomie de Comte ou anatomie, la biotaxie, ou science des classifications, et la bionomie ou physiologie. A la biologie se rapportent comme sciences concrètes la botanique et la zoologie.

Restent les sciences de fhomme ou noologiques. Paul Janet les subdivise en historiques, philologiques et sociologiques ou sociales. L'homme, en efîet, change; il parle et vit en société. Paul Janet accorde que la sociologie s'étend de quelque façon aux animaux et qu'il y a, en général, une compénétration réciproque de toutes les sciences. Mais cette concession, chez lui, s'expUque par le fait qu'il divise les sciences tout d'abord en sciences du monde et sciences de l'homme, c'est-à-dire eu égard à Fobjet matériel et non à l'objet formel. Il est évident, par exemple, que la psychologie s'étend aux animaux ; or elle ne peut s'y étendre, si on renferme strictement dans les sciences de l'homme. Mais les sciences ellesmêmes ne se compénètrent pas : ce sont les objets qu'elles considèrent qui s'unissent réellement et ne sont divisés bien souvent que par nos abstractions.

Parmi les sciences sociales, Paul Janet compte : la politique ou science du gouvernement, la jurisprudence ou science du droit, l'économie pohtique ou science de la richesse. Mais Paul Janet se hâte bientôt de constater, dans la leçon suivante, qu'il faut ajouter aux sciences qu'il a énumérées un ordre nouveau : les sciences psychologiques, qui ont pour objet les faits de conscience, dont il n'a pas encore été question, et les sciences métaphysiques. Psychologie et métaphysique composent, selon lui, toute la philosophie. Il

» En réalité, la classification de Paul Janet est plutôt trinaire, comme on le verra, car il ajoute un troisième ordre de connaissances, les sciences philosophiques.

admet, en outre, une certaine théologie et traite de ses rapports avec la philosophie. Telles sont les vues de Janet sur la classification des sciences. Nous achèverons de les critiquer en traitant de la philosophie et de ses principales branches 1.

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