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DES LETTRES

1060. — Lettres, belles-lettres, littérature. — o.i. — Leur objet ; leurs rapports avec 1rs sciences morales, les beaux-arts. — Toute e\i)ression de la pensée est du domaine des lettres. C'est dire qu'elles embrassent de quehiue manière toutes les connaissances, car celles-ci sont inséparables de leur expression. D'autre part, l'expression devient naturellement une œuvre d'art; et l'art le plus beau n'est-ce pas celui qui s'attache à l'expression directe de la pen-

sée par les écrits ou la parole? i De là les belles-lettres, sœurs aînées des beaux-arts. On comprend donc que les lettres embrassent des connaissances plus ou moins arides, qui confinent à la logique pure, telles que la grammaire, la philologie, la linguistique, auxquelles succèdent bientôt la rhétorique, la critique littéraire et esthétique; on comprend aussi qu'elles embrassent des arts souverains, comme la poésie et Véloquence. Ajoutons que la philosophie et Vhistoire doivent beaucoup aux lettres 2 ; ce qui les fait ranger parfois parmi les connaissances littéraires. Mais, en réalité, leur caractère est supérieur et bien différent : elles ne sauraient se renfermer dans les cadres d'une faculté des lettres.

0,2. — Genres littéraires. — Dans les lettres ou la littérature, sont compris une foule de genres, les uns pour les vers et les autres pour la prose. Parmi les premiers : les poésies lyrique, épique, dramatique, didactique, élégiaque, satirique^ etc. ; signalons aussi la fable, la pastorale, Vépître. Parmi les seconds : les genres oratoire, historique, philosophique, critique, épistolaire ; le journalisme et le roman, deux genres devenus si absorbants.

0,3. — Littérature grecque, romaine. Les saintes lettres. — Les lettres, étant l'expression la plus parfaite de la pensée, nous révèlent mieux que tout autre signe les idées des hommes et l'âme des peuples. De là l'importance des diverses littératures : grecque, romaine, française, allemande, etc. A la tête de toutes, se place la littérature de nos saints livres, qui nous otTre, dans les principaux genres, des modèles incomparables : histoire, poésie lyrique, récits touchants, proverbes, leçons de morale, paraboles, etc. Mais leur élévation même et la distance qui sépare de la nôtre la langue des saints livres, nous rend leur imitation plus difficile.

La littérature grecque nous est donc, à certains égards, plus accessible. On y distingue, après une période mythique, la période homérique, où apparaissent l'Iliade et VOdyssée; puis, la période attique, qui voit éclore tous les genres : la j^oésie lyrique (Pindare) ; dramatique (Eschyle, Sophocle, Euripide) ; comique (Aristophane) ; l'histoire (Hérodote, Thucydide, Xénophon) ; l'éloquence (Démosthène) ; la philosophie (Platon, Aristote). Viennent ensuite : la période alexandrine, pendant laquelle Alexandrie a supplanté Athènes comme foyer de la civilisation hellénique ; la période romaine, et enfin la période byzantine. Mais, depuis longtemps, la littérature chrétienne avait fait son apparition et s'était développée avec les

' Le R. P. Longhaye dit donc avec raison, quoique trop modestement : « Nous tenons l'art de la parole écrite ou parlée pour le plus immédiatement naturel de tous les arts, pour un art certain et sérieux ». {Théorie des belleslettres, Avant propos.)

* V. rapports de la ptiilosophie avec les lettres 10 1 5, 6.

N° 1060. LETTRES 0,4 iS;

Pères de l'Eglise. Elle se prolongera avec les meilleurs écrivains ecclésiastiques de tous les temps, parlera toutes les langues et ne cessera de se relier étroitement à la littérature biblique.

La littérature romaine est néedc la littérature grecque ; car les premiers documents de la langue latine (textes de lois, inscriptions, formules de prières} n'ont aucune valeur littéraire. Mais, au ni" siècle avant J.-C, la tragédie et la comédie sont introduites à Rome; l'éloquence et l'histoire ne tardent pas à y être cultivées : la première arrive à la perfection avec Cicéron ; dans la seconde se distinguent César, Salluste, puis Tite Liveet Tacite. Les poètes Virgile et Horace brillent au siècle d'Auguste •.

o,^. — Littérature française. — L'histoire de la littérature française commence avec le xi^ siècle ; et là, comme ailleurs, les premières œuvres littéraires sont des poésies. Les chansons de geste, en particulier la Chanson de Roland, sont de véritables épopées. Au XII'' siècle, la poésie lyrique française se constitue : elle exercera une grande influence en Allemagne et en Italie. Dès la lin du même siècle apparaît la poésie satirique, didactique, allégorique ; alors s'écrivent les fabliaux, le Roman de Renart, le Roman de la Rose. Puis vient le drame, né spontanément dans l'Egli.se, où il se confond avec les Mystères. Ceux-ci ont tout leur développement au XV' siècle. La prose française, supplantée auparavant par la prose latine, apparaît au xii' siècle avec des sermons et des traductions. Au xiir siècle, Villehardouin et Joinville écrivent l'histoire ; au xiv% Froissart écrit sa Chronique. Le xvi* siècle est marqué par la Renaissance. Ici se placent les poètes de la Pléiade ; puis commence cette longue série d'auteurs en tous genres qui remplissent les siècles suivants. Dans la seconde moitié du xvii^ siècle, la littérature classique brille de tout son éclat; c'est l'époque de nos grands auteurs : Rossuet, Corneille, Racine, Molière, La Fontaine, Roileau, etc. Au xviir' siècle, la poésie est en décadence; mais la prose française est cpmprise partout, elle devient un instrument d'une incomparable souplesse : c'est l'époque des Encyclopédistes. Le XIX' siècle conunence par une révolution littéraire, qui coïncide avec la révolution politique. Chateaubriand inaugure le romantisme : la poésie, le théâtre, l'histoire, la critique ne tardent pas à être renouvelés. A la tète du mouvement romantique se [)lace Victor Hugo. Lamartine est au premier rang des poètes lyriques. Le roman et le journalisme prennent alors un énorme développement ; ils exercent une inlluence sans pareille sur la politique et sur les mauirs -.

* V., dans la partie historique, tous les noms célèbres de la littérature ijrecque et romaine. V. aussi Ckoiset : Ilist. de la Utl. grecque; Piekko>, PicHON : Hist.de la lilt. latine, et autres ouvrages récents dans le liépertoire bibliogr. — * V. Nisaud, Petit de Jllleville : Hist. de la litt. française, etc.

l38 ENCYCLOPÉDIE : II' VOLUME

0,5. — Littérature allemande, anglaise. — La littérature allemande comprend trois périodes, dont la première s'étend jusqu'aux croisades. A cette époque se rapporte la traduction de la Bible en gothique par Ulfilas. La deuxième s'étend de la moitié du xii' siècle au xvi«= : à cette époque se rapportent des poèmes nationaux, comme les Niehelumjen. La troisième, celle de l'allemand moderne, s'étend depuis Luther jusqu'à Gœthe, qui est comme le génie de la littérature allemande 1,

La littérature anglaise est née des éléments franco-normands alliés à l'élément saxon. La première période s'étend jusqu'au règne d'Elisabeth; le plus grand écrivain de cette époque est Ghaucer. La deuxième est l'âge classique de la littérature anglaise : l'auteur le plus célèbre, la gloire des lettres anglaises, est Shakespeare. Vient ensuite une période de transition (1649-89), où l'on remarque le nom de Mil ton. La quatrième période^ qui s'étend jusqu'au xix' siècle, est regardée, dans sa première partie, comme le second âge classique de la littérature anglaise. Le roman moderne y est inauguré dans le Robinson Crusoë de Daniel de Foë. Enfin le romantisme apparaît dans la cinquième période (xix' s.), où nous trouvons le grand romancier Walter Scott, Byron, etc. 2.

0,6. — Littérature espagnole, italienne. — La première période de la littérature espagnole s'étend jusqu'au xv'= siècle : on y remarque \e poème du Cid (xir s.), et les romanceros, qui correspondent aux chansons de geste françaises. La deuxième comprend le xvi* et le XVII' siècle; la troisième, le xviii' siècle : c'est une époque de décadence. La quatrième, qui date de i83o, marque une renaissance .

L'histoire de la littérature italienne ne commence guère avant le xiii' siècle. Les premiers poètes italiens s'inspirent des troubadours provençaux. Le plus grand poète de l'Italie est le Dante; puis viennent, mais bien au-dessous, Pétrarque, Boccace, etc. Le xvi' siècle est l'âge d'or de la littérature italienne (L'Arioste, le Tasse). Certains personnages de la comédie italienne ont passé en France (Pulcinella, Pantalone) 3.

0,7. — La critique littéraire. — L'histoire des lettres, aujourd'hui si vaste et qui s'enrichit encore chaque jour, offre un chani]) d'une fertilité inépuisable à la critique littéraire. Celle-ci n'est, au fond, qu'une application aux belles-lettres de la logique et du bon goût. Elle relève donc de la philosophie, comme toutes les autres critiques; elle communique d'autant mieux avec la logique qu'elle

1 V. Goethe, Schiller, Lessing, etc., dans la partie hist.

* V. Heinricii, Hist. de la Utt. allemande ; Demogeoï, Hist. des litt. étrangères, etc.

^ Voir, pour l'histoire détaillée des littératures, dans la partie hist., les principaux auteurs, chez les différents peuple*, aux diverses époques.

atteint, sous leur forme plus ou moins brillante, le fond même des œuvres et les idées sur lesquelles elle se prononce. Aussi n'est-il pas étonnant que la grande critique ait été pratiquée déjà et excellemment par les anciens philosophes : ainsi Platon, dans ses théories sur le beau, sur les arts et la poésie ; Aristote, dans sa Poétique et sa Wiétoriqne . L'école d'Alexandrie s'appliqua surtout à la critique érudite et philologique. Entre tous les critiques latins, se distingue Horace, auteur de VArt poétique, de satires, etc. Citons aussi V Institution oratoire de Quintilien et les traités de rhétorique de Cicéron. C'est encore à la critique qu'appartiennent des ouvrages comme celui de Lucien (ii'^ s.i, sur la Manière d'écrire lliistoire, et le Traité du sublime, de Longin (m'^ s.). Au xvi'^et au xvii"= siècle, la critique française insiste d'abord sur les règles classiques. Boileau interprète admirablement Horace. H prend part à la querelle des anciens et des modernes. Le xviiie siècle est partagé lui aussi entre l'imitation des anciens et les théories nouvelles. Au xix'' siècle, apparaît le romantisme, avec ses dérivés plus ou moins légitimes, parfois excentriques. Mais, d'autre part, se développe une critique plus sérieuse et érudite '.

On voit déjà, par ce simi)le coup d'œil, que la critique est une branche importante de la littérature. Quoiqu'elle demande de tout autres qualités que la création même des œuvres qu'elle a charge d'apprécier, ses mérites n'en sont peut-être pas moindres. Elle doit éclairer les jugements du public, les réformer au besoin, épurer le goût, le porter aux œuvres vraiment belles et bien inspirées. Une sage critique ne rend pas moins de services aux auteurs eux-mêmes, en les avertissant de leurs défaillances, en leur proposant des modèles supérieurs, en leur révélant quelquefois leur propre génie. Ne pouvant lui-même exprimer l'idéal qui le tourmente, le critique judicieux peut du moins l'indiquer aux esprits capables de s'en approcher davantage. Si donc la critique est incapable de subsister par elle-même, puisqu'elle vit des auteurs et des œuvres plus ou moins originales qui lui fournissent son objet, elle ne laisse pas d'être précieuse, puisqu'elle les fait juger équitablement et double même leur valeur.

1001. — Philologie. — On i)cut dire (jue la philologie est aux belles-lettres ce ([ue le corps est à l'àme, ou la médecine à la psychologie. Elle étudie, en effet, les monuments littéraires des peuples, au point de vue des textes, de la langue, de la grammaire. C'est une science complexe, qui emprunte beaucoup à la linguistique, à l'archéologie, à la paléographie. On peut la cojupler parmi les sciences auxihaires de l'histoire, bien ([u'elle .se rattache i)lus

' Cilons, parmi les criliques du xixc siècle : Villemaiii, SaiiileBouve, Pontmarliri, et, parmi les conlemporains : Bruiiclièro, Lcniaîlro, Doumic, Faguel, Delfour.

directement aux lettres. On distingue les philologies classique, orientale, moderne, comparée. La première étudie les monuments grecs et latins ; la seconde s'applique aux langues sémitiques, au sanscrit, etc. ; la troisième prend pour objet les langues vivantes ; la philologie comparée détermine les rapports des diverses langues. Parmi les philologues anciens les plus célèbres, il faut citer les alexandrins : Eratosthène, bien connu déjà comme géographe et astronome, qui, en outre, mérita le premier le surnom de philologue ; Aristophane de Byzance, A.ristarque et Gratès de Mallos. Le plus célèbre des philologues romains est Varron. A la Renaissance, la philologie fut florissante en Italie, où les Byzantins l'avaient importée, et bientôt dans le reste de l'Europe. Citons, entre mille : Aide Manuce, Budé,Reuchlin, Erasme, les Scaliger, les Estienne, Juste Lipse. Souvent les humanistes de ce temps se distinguèrent également dans la philologie et les belles-lettres. A la fin du xvni'' siècle et pendant tout le xix% toutes les branches de la philologie ont été cultivées avec ardeur i. La philologie a bénéflcié beaucoup de l'estime légitime, mais souvent exagérée et exclusive, accordée par l'esprit moderne à toutes le sciences positives et expérimentales. Les langues ont été regardées comme un quatrième règne de la nature et étudiées sans tenir toujours assez compte de la pensée, qui est leur âme et provoque leurs développements non moins qu'elle les subit. Comparée ainsi aux sciences de la nature et même aux mathématiques, la philologie a paru bénéficier d'une plus grande certitude ; mais elle s'est privée d'avantages supérieurs, qu'elle ne tiendra que d'un commerce légitime et plus assidu avec les sciences philosophiques et morales.

1062. — Lecture. — On n'arrive à une haute culture littéraire que par une grande lecture. Le lettré, l'érudit surtout, a beaucoup lu et beaucoup retenu. La lecture à haute voix est aussi un art véritable, si on la considère comme une expression de la pensée, une forme plus ou moins heureuse de la parole : elle se rapproche graduellement de la déclamation et même de l'éloquence 2. — La lecture, avec l'écriture, est encore le premier exercice par lequel débute l'éducation. Elle offre des difficultés particulières dans nos langues modernes, surtout le français et l'anglais, où récriture et la parole, l'orthographe et la prononciation sont si souvent en désaccord. 11 existe plusieurs méthodes de lecture. La méthode synthétique va des éléments au composé, c'est-à-dire des lettres aux syllabes et aux mots (méthode d'épellation). La méthode analytique suit l'ordre inverse. Entre les deux se tient pour ainsi dire la méthode syllabique, qui part de la syllabe, sans l'épeler 3.

* II suflit de citer les Bopp, les Max MuIIer, les Maï, les de Rossi, les Littré. Voir les œuvres des philologues les plus récents dans le Rép. bibliogr. ^ V. plus bas 1073. — ^ V. enseignement 25'= volume.

N° 1063. GRAMMAIRE O, I l4l

— Bien loin de cette lecture élémentaire, à considérer la science qu'elle exige, mais tout près, si l'on considère sa nature, se tient l'art de déchiffrer et de lire les écritures anciennes, diplômes, chartes, les inscriptions à demi effacées, abrégées souvent, et en toutes langues, des monuments antiques. Cette lecture savante se rattache à la diplomatique, à la paléographie, à l'épigraphie, à la linguistique : elle rentre dans les sciences philologiques.

Ecriture. — Elle est, comme la lecture, l'objet de l'enseignement le plus élémentaire. Mais ce que l'enfant apprend si vite, l'antiquité ne l'a inventé que par des coups de génie. Pour exprimer la parole par quelques traits si simples, il a fallu la décomposer en mots, en syllabes et finalement en un petit nombre de voyelles et de consonnes ; puis associer ces sons élémentaires à des caractères, qui, en se combinant, traduisent toute parole possible. Telle est la base de la grammaire '.

1063. — Grammaire. — o,i. — Sa définition et ses divisions. Son objet. — Etymologiquement, la grammaire est la science des lettres de l'alphabet. Mais, en réalité, c'est principalement l'art de parler et d'écrire correctement. Cet art implique une science véritable, profonde, qui confine à la logique et à la psychologie 2. Toutefois, son objet propre n'est pas la pensée, mais la parole, qui en est d'ailleurs inséparable. On distingue la grammaire pratique et la grammaire scientifique. La première est celle que nous avons définie ; elle édicté des règles, interdit ou permet certaines locutions. La seconde décrit un idiome et cherche dans son présent et son passé ses lois de développement. Elle s'unit à la grammaire histori<iue, qui étudie l'histoire et l'origine des règles. La grammaire est dite encore générale, particulière, comparée : générale, si elle a pour objet les principes commvms à toutes les langues ; particulière, si elle donne les règles propres à un idiome déterminé ; comparée, si elle fait ressortir les analogies et les dilTérences qui existent entre plusieurs langues. On appelle classes de yramniaire celles qui précèdent les humanités et dans lesquelles l'esprit de l'enfant reçoit sa première formation par la culture de la langue, principalement de sa langue maternelle. Toute grammaire complète doit traiter du corps entier de la langue et des lois de son mouvement : elle traitera donc successivement des lettres de l'alphabet, des syllabes qu'elles composent, des accents et autressignes, des mots et de leurs esi)èces ou parties du discours, des genres, des nombres, des personnes, des cas et déclinaisons s'il y a lieu, des conjugaisons, des voix, des temps ; elle traitera encore de la syntaxe ou l'ordre dans lequel doiNcnt entrer les mots poin* former le discours ; elle ne saurait omettre non plus les idiotismes, l'ortho-

' V. ccrilurcs diverses : idéographique, alphabétique, etc., ai* volume. — V. art d'écrire, callij,'^raphie, 1 1' volume. — * V. loiG, 5.

ï42 ENCYCLOPEDIE l I 1*= VOLUME

graphe et la prononciation, ni la prosodie quand il y a lieu. La grammaire relève particulièrement de la logique ; mais elle est asservie à l'usage, qui parfois se soucie fort peu de la logique.

0,2. — Son histoire. — ' La grammaire doit beaucoup aux philosophes, notamment à Aristote, qui montra surtout ses relations avec la logique. Déjà les sophistes, puis Platon i, avaient mis en honneur les études grammaticales et exercé leur esprit ingénieux sur l'origine et la formation des mots. Vers la même époque, des grammairiens hindous, entre autres Pànini, se livraient également à des recherches subtiles et précises. Les stoïciens classèrent les quatre cas principaux : nominatif, génitif, datif, accusatif. Les philologues d'Alexandrie, qui s'appliquaient à restituer dans leur pureté les textes homériques, reconnurent la plupart des règles et firent valoir Vanalogie comme la loi suprême du langage. Leurs adversaires, les grammairiens de Pergame, montrèrent surtout les anomalies de la langue et insistèrent sur les exceptions. Un siècle avant J. -G. pairuiV Art grammatical de Denys le Thrace, et dès lors la grammaire put être regardée comme une science constituée et autonome. Jusque-là elle avait été mêlée le plus souvent à la philosophie et à la critique littéraire. Au ii'' siècle, Apollonius Dyscole distinguait avec précision la syntaxe d'avec la morphologie. Tout en cultivant beaucoup la grammaire, les Romains ne furent que les disciples de la Grèce : ils traduisirent la terminologie grecque en latin. Le moyen âge s'appliqua principalement à la logique. A la Renaissance, les grammairiens français furent surtout des puristes : la syntaxe leur doit beaucoup de ses contradictions et de ses subtilités. La Grammaire de Port-Royal (1660), dont les principaux auteurs furent Arnauld et Lancelot, inaugura les Grammaires générales, dont les cadres trop étroits devaient s'élargir plus tard, par suite de la découverte des langues orientales. Locke, Gondillac (dont la Grammaire est de 1766) et les idéologues, Tracy, etc., développèrent les études grammaticales dans la même direction. A la fin du XV ni^ siècle, la découverte du sanscrit amena une révolution, qui fit substituer à la grammaire générale la grammaire historique et comparée : ici, comme dans les sciences de la nature, l'expérience et l'induction prenaient le pas sur la déduction. A cette dernière période se rattachent : la Grammaire comparée du sanscrit, duzend, du grec, du latin, du lithuanien, du gothique et de l'allemand par Franz Bopp, i833-52 2 ; — la Grammaire comparée des langues romanes, par Frédéric Diez, i836 3. L'œuvre de Bopp a été continuée notamment par Schleicher, Delbrûck, etc.

' Par exemple, dans le Cratyle.

2 Traduit en français par Bréal i865, 2e éd. 1875.

3 Traduit par Brachet, Michel-Fatio et Gaston Paris, 1874-76.

N° 1063. GHAMMAIUE 0,3 l43

0,3. — Grammairien. — Chez les anciens, on donnait ce nom aux critiques et aux philologues : ils commentaient les anciens auteurs, corrigeaient les textes et les publiaient. Les critiques de l'antiquité furent ainsi des grammairiens. Le nom de grammatistes était laissé aux pédagogues chargés de Tinstruction des enfants. De là la défaveur attachée à ce nom. On entend aujourd'hui par grammairiens ceux qui font de la grammaire une étude spéciale, qui leur permet d'épurer le langage et même parfois de le réformer, bien que les tentatives de réforme aient été souvent malheureuses.

0,4. — Syntaxe. — Comme l'étymologie l'indique, la syntaxe est cette partie si importante de la grammaire qui traite de Varrangement des mots ou de la manière de les assembler correctement. On la divise aujourd'hui en syntaxe des mots et syntaxe des propositions. Mais on peut la diviser encore en syntaxe d'accord, syntaxe de régime et syntaxe de subordination. Vaccord a lieu entre les mots qui, se rapportant à même sujet, prennent le même genre, le même nombre, la même personne : ainsi le verbe s'accorde avec son sujet en nombre et en personne ; l'adjectif s'accorde avec son sub*itantif en genre, en nombre et en cas, etc. Le régime est le mot qui dépend d'un verbe ou d'une préposition et qui en forme le complément. En parlant du verbe on distingue le régime direct et le régime indirect. La subordination a lieu entre un verbe et un autre mot dont il dépend.

A la syntaxe se rapporte la construction grammaticale. Il ne sufïit pas que celle-ci soit conforme aux règles de la syntaxe : il faut encore qu'elle soit heureuse, appropriée à l'objet et aux circonstances. On distingue : la construction si/np/t' ou naturelle, qui est toute logique: la construclionyt7/jrp^, où l'ordre logique est moilifié par les besoins du sentiment, de l'imagination ou de la passion : de là des inversions nombreuses ; enfin la construction usuelle, qui tient des deux précédentes.

0,5. — Phonétique. — Cette partie de la grannnaiie, appelée aussi phonologie, traite des sons et de leurs modifications, des lettres qui les expriment et de leurs substitutions, transformations, etc. Les sons apparticimcnl au langage par/<' ; les lettres, au langage écrit. Mais ce n'est guère que par ce dernier, souvent trop imparfait, que le langage parlé autrefois peut être saisi. La phonétique est la base de la grammaire comparée et de la science étymologique.

0.0. — Morphologie. — En linguistique, la morphologie est, comme l'étymologie l'indique, la science ou l'étude des mots considérés dans leur forme et l(*s transformations qu'ils subissent. La morphologie a été d'abord un terme d'histoire naturelle, et il s'est dit de l'étude et de la comparaison des formes successives d'un

l44 ENCYCLOPÉDIE : 1 1' VOLUME

même être ou des formes de différents êtres. Ce terme atteste bien l'analogie qui existe entre le langage et les êtres vivants ; ce qui a fait dire que les langues sont le quatrième règne de la nature. Mais on ne saurait conclure de la continuité des formes des mots et des langues elles-mêmes h la continuité des espèces vivantes. Toutes les langues, en effet, sont animées d'un même premier principe et comme d'une même âme, la raison humaine, au lieu que les espèces vivantes (du moins les principales, celles qui ne sont pas de simples variétés), sont de nature diverse.

1064. — Orthographe. — C'est la manière ou l'art d'écrire correctement. Elle consiste à écrire chaque mot à l'état simple, avec les lettres dont il doit se composer, à écrire les mots variables avec les modifications qu'ils doivent recevoir, à ajouter aux mots les signes orthographiques convenables. Dans plusieurs langues (par ex. l'italien), l'écriture est la représentation assez fidèle de la prononciation, en sorte que l'orthographe n'offre pas de grandes difTicultés. Mais il en va tout autrement en français et en anglais. L'orthographe française est parfois arbitraire, incohérente et ne peut se réclamer que de l'usage ; plus souvent cependant elle a une valeur étymologique. C'est ce qui explique à la fois les tentatives de réforme et leur insuccès. Une réforme radicale serait désastreuse pour la langue ; mais une réforme sage, modérée et graduelle obtiendrait l'assentiment public. Elle a été préparée peut-être par les discussions qui eurent lieu il y a quelques années et auxquelles prirent part plusieurs académiciens i. Depuis lors, un arrêté ministériel du 26 février 1901 a simplifié l'orthographe exigée dans les examens ; mais cet arrêté ne modifie en rien les règles de l'orthographe telles que continuent à les pratiquer les personnes soucieuses d'écrire et de parler correctement.

1065. — Linguistique. — Cette science, que l'on fait parfois rentrer dans la grammaire, ne date guère que d'un siècle ; car elle manquait jusque-là des éléments nécessaires pour se constituer. Elle a pour objet, en effet, avec la formation des mots et l'apparition des formes grammaticales, l'étude comparative des langues, leur filiation, leurs métamorphoses et leur classification. Ses rapports avec la logique et la grammaire générale sont évidents ; de même aussi ses rapports avec l'ethnographie et l'histoire la plus ancienne. Elle ne doit pas se désintéresser non plus de la philosophie du langage ni, par conséquent, de l'origine de la parole. Mais la plupart des linguistes contemporains négligent la question des premières origines ; ils s'abstiennent du moins d'en parler, tout en gardant leur opinion sur ce sujet. Malgré ses pro-

1 Voir Gréard. Communication faite à l'Académie, 1898; Bréal, Havet. V. aussi Ernault et Chevaldon, Manuel d'orthographe simplifiée.

N" 1066. LEXIC(lGriAPIIIE i45

grès, la linfriiisliquc conlemporainc est loin encore d'avoir embrassé l'étude scientifique de toutes les langues. Ses branches les plus cultivées sont la linguistique indo-européenne et, moins généralement encore, la linguistique romane. Parmi les linguistes les plus célèbres, nous nommerons, avec ceux qui ont déjà été cités à l'article Grammaire : Adelung, auteur du Mithridate, Humboldt, Schleigel, Max Muller, Whitney, Burnouf, de Harlez.

1066. — Lexicographie. Lexicologie. — C'est la connaissance des règles à suivre dans la composition des dictionnaires ou lexiques i. Mais plusieurs entendent aussi, par la lexicologie ou lexicographie, la première partie de la grammaire, celle qui traite des mots considérés en eux-mêmes et qui est opposée à la syntaxe. Son importance n'a pas été assez remarquée peut-être, surtout dans l'enseignement de la langue. La matière et la forme de celle-ci doivent être également connues. Or, si la grammaire, avec la syntaxe, nous fait connaître la forme, le dictionnaire seul nous fait connaître la matière ou le corps. La grammaire et le dictionnaire devraient donc être appris parallèlement. Cette méthode est la seule naturelle. Elle est pratiquée spontanément par l'enfant qui apprend sa langue maternelle.

1067. — Sémantique. — Cette science, comme l'étymologie l'indique, prend pour objet les divers sens des mots, leur genèse et leur filiation. Rien n'est plus instructif que la lecture des articles d'un dictionnaire consacrés aux mots les plus riches en significations. On y saisit sur le vif la marche naturelle de l'esprit humain, toujours curieux, mobile et avide de comparaisons nouvelles ; on y voit comment les idées s'éveillent et s'appellent de mille manières les unes les autres, dans un ordre toujours logique à certains égards, quoique souvent capricieux et même inattendu -.

M. Goblot a conq)aré la sémantique à l'économique et trouvé, en efTet, entre ces deux sciences si distantes, plus d'une analogie : <( Les lois de la sémantique, dit-il, ne sont pas sans analogie avec celles de l'économique. Les langues sont des classifications d'idées. Pour que les iilées soient expiimables, il faut qu'elles soient classées, et classées à peu près de la même manière dans tous les esprits qu'elles mettent en communication. Or, ce classement est un etret de la concurrence. Une langue est assimilable à un marché. Les mots entrent en confiit les uns avec les autres et se limitent mutuellement. Le sens de chacun d'eux s'étend aussi loin que possible, et s'arrête là où il ne soutient plus la concurrence d'un autre meilleur et plus significatif. Les mots sont offerts et demandés.

' V. sur les dicliomiaires et lexiques eux-mêmes le 2a' volume. ' V. Daumesteteu, La Vie des mots ; \Vhit:»I::\, La Vie du langa<je; Brual, Essai de sémontique.

11' vol. 10

î46 ENCYCLOPÉDIE : 11^ VOLUME

Celui qui les emploie tend à en enrichir la signification... il généralise ou il spécialise ... Au contraire, celui qui écoute tend à interpréter le mot dans le sens trop étroit ou trop vague... Il en résulte que les mots ne transmettent jamais tout ce qu'on leur confie : ce sont des vases qui fuient... Les mots sont la monnaie de la pensée, et la valeur d'un mot s'établit à peu près comme celle d'une monnaie. On ne peut pas lui donner cours forcé. Pour les mots, comme pour les monnaies, l'usage est souverain, et tout autre souverain légifère vainement contre l'usage. Cette analogie de la sémantique et de l'économique ne doit pas nous surprendre ; le langage est un échange ou tout au moins une réciprocité de services » 1.

1068. — Traduction. Version. — La traduction est un art difficile, qui suppose, avec la perception de toutes les nuances, la connaissance approfondie de la langue du texte et de celle dans laquelle on le traduit. Citons, parmi les traducteurs célèbres, dont les noms sont devenus inséparables de leurs auteurs : Amyot, traducteur de Plutarque ; M""^ Dacier, qui a traduit VIliade et l'Odyssée ; Delille, traducteur de Virgile ; Cousin, qui a traduit Platon, en faisant des emprunts au P. Grou ; Barthélémy- Saint-Hilaire, traducteur d'Aristote ; Littré, traducteur d'Hippocrate. Les traductions de la Bible prennent le nom de version. La principale version grecque est celle des Septante; la principale version latine est celle de S. Jérôme ou Vulgate 2.

Version. Thème. — Dans les classes, on appelle version la traduction que font les élèves d'un morceau d'une langue ancienne ou étrangère en leur propre langue. Il existe divers Manuels et Choix de versions latines, etc. On appelle thèmes les morceaux à traduire, par les écoliers, de la langue qu'ils savent dans celle qu'ils apprennent. Il existe divers ouvrages où sont donnés des conseils, des méthodes pour les thèmes grecs, latins, anglais, etc. D'une manière générale, on ne peut contester l'utilité extrême des thèmes et des versions pour apprendre les langues anciennes ou étrangères. Mais il importe beaucoup d'en graduer les difficultés. Ce serait en compromettre le fruit que de décourager les élèves ou de les attarder en les obligeant à feuilleter outre mesure leurs dictionnaires. S'il s'agit de version, on ne doit pas arrêter trop longtemps leur esprit devant des sens obscurs, qu'ils pourront peut-être deviner, mais non découvrir par leurs seules forces.

Interprète. — Au sens strict, le seul que nous considérons ici, l'interprète est le traducteur d'une langue parlée. Il est l'intermédiaire obligé entre personnes dont aucune n'entend la langue de

' Essai sur la classification des sciences, p. 223-4. ' V. livres saints, 22» volume.

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