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phère de tristesse qui pesait sur l'hôtel.
(1) Les Tragédies de Paris.^ la Vicomtesse Germaine. — Dentu, éditeur.
La duchesse, devenue très nerveuse, très impressionnable, souhaitait la solitude et ne s'intéressait plus aux élégantes frivolités du monde, sentant bien qu'elle n'y rentrerait pas.
Quelques vieux amis savaient cependant encore le chemin de la maison désolée , et venaient de temps à autre passer une heure avec le duc.
Le genre de vie forcément très simple ne nécessitait plus un personnel considérable et le nombre des domestiques était très restreint.
Un cocher, un valet de pied, un valet de chambre, un cuisinier, une aide de cuisine, une femme âgée (la nourrice d'Hélène), servant de femmede charge et de femme de chambre à la duchesse, une seconde femme de chambre, le concierge enfin, et c'était tout.
Nous savons que la duchesse avait prié le docteur de lui trouver une demoiselle de compagnie.
Le docteur possédait toute la confiance et toutes les sympathies de M. et de madame de Chaslin.
Le moment nous semble venu d'entrer à son sujet dans quelques détails.
Agé de quarante-cinq ans environ, instruit, intelligent, fils d'un professeur distingué de la faculté de médecine, Antonin Frébault, reçu docteur à vingt-deux ans, s'était établi à Paris avec une clientèle toute formée, celle que son père lui laissait en se retirant.
Le jeune médecin comprit que la fortune ne pou-
118 SOîi ALTESSE l'AMOUR
vait que lui sourire, à la condition d'être exact, travailleur, et de passer pour un homme sérieux.
Or, il était de tempérament sensuel et — comme on disait au dix-huitième siècle — de complexion amoureuse.
Il s'arrangea fort adroitement de manière à concilier ses goûts avec les exigences de son état et les intérêts de son avenir.
Le jour, il se montrait rigide et puritain dans ses discours et sa conduite, quoique souriant et charmant pour ses malades.
De sept heures du matin à sept heures du soir, il se livrait courageusement et consciencieusement au devoir professionnel.
Sa journée finie, une vie nouvelle commençait :
— vie à outrance, meurtrière à coup sûr pour une constitution moins vigoureuse que la sienne.
Il usait, ou plutôt il abusait de tout, et souvent, après une nuit trop bien employée, c'est à peine s'il pouvait se tenir sur ses jambes.
Une heure de sommeil suffisait à rétablir l'équilibre, au moins en apparence, et le viveur débraillé cédait la place, jusqu'au soir, au grave médecin.
Antonin Frébault était taillé pour vivre cent ans.
Néanmoins, à mener cette existence de polichinelle
— (ce sont ses expressions) — il compromettait sa santé puissante, et chaque jour il perdait un peu de cette soHdité dont il était si fier.
Hâtons-nous d'ajouter qu'il ne s'en doutait pas, quoique parfois il affectât de plaisanter à ce sujet.
Il avait été décoré en 1871, après de grands services rendus aux ambulances pendant la guerre et pendant la Commune.
Vingt années auparavant — succédant à son père — il était devenu le médecin d'abord, puis l'ami de la famille de Ghaslin.
En dehors du mensonge perpétuel nécessité par sa vie en partie double, le docteur était la franchise même.
Aimable et gai sans cesse — même à ses heures de puritanisme officiel — il n'avait point d'ennemi.
On pouvait compter sur lui toujours et en toute occasion ; — on le savait, et on l'aimait à cause de cela.
Une fois chaque semaine, il dînait à l'hôtel de Chaslin.
C'était à vrai dire un sacrifice pour lui qui préférait, et de beaucoup, à la table aristocratique, un cabinet particulier en compagnie galante ; mais, le pli étant pris, il ne pouvait se soustraire à ce qu'il appelait son dîner de pénitence.
On doit se souvenir que l'année 1879 fut une année terrible.
L'été n'avait été qu'un continuel déluge.
En automne, cependant, l'inclémente nature s'était décidée à accorder quelques beaux jours ;
lâO SON ALTESSE l' AMOUR
puis les pluies, recommençant de nouveau, ramenaient les soirées froides et les nuits glaciales.
Un feu clair pétillait dans la cheminée du grand salon de l'hôtel de Ghaslin.
La duchesse était à demi couchée sur une chaiselongueplacée très près du foyer, car le docteur Fré^ bault recommandait pour la malade une température de serre chaude.
Madame de Ghaslin n'avait que quarante-cinq ans, nous le savons, et nous savons aussi que malgré les souffrances résultant de sa maladie de cœur elle était belle encore.
Son visage d'une pâleur mate, aux traits réguliers, à l'expression mélancolique et résignée, offrait au plus haut point le type patricien.
Une abondante et soyeuse chevelure ondée, d'un châtain clair, couronnait son visage amaigri, aux grands yeux d'un bleu sombre que le feu de la ffèvre faisait étrangement briller.
Un long voile de dentelle blanche, posé sur la tête et noué sous le menton avec une gracieuse négligence, donnait à sa tête cet aspect vaporeux et poétique recherché par madame deMirbel dans ses |
miniatures célèbres.
Un peignoir de cachemire blanc garni de point d'Alençon enveloppait son corps digne autrefois de servir de modèle à un statuaire, et dont l'amaigrissement seul diminuait la beauté plastique.
Le duc ét^it ^ssis en face d'elle.
Quoiqu'il eût soixante-cinq ans, et que sa chevelure taillée en brosse et sa longue moustache fussent plutôt blanches que grisonnantes, il paraissait de dix ans plus jeune que son âge.
C'est à peine si quelques rides imperceptibles rayaient sa figure un peu colorée, et éclairée par des prunelles étincelantes, d'un ton de bistre semé de points d'or.
Sa physionomie très mobile devait être expressive. — En ce moment, elle se trouvait pour ainsi dire au repos.
Si peu qu'on fut observateur, un seul regard jeté sur M. de Ghaslin devait suffire pour constater qu'en dépit de la date de son acte de naissance le duc avait conservé la triple jeunesse du cerveau, du cœur et des sens, et que les orages de la passion pouvaient gronder sous ses cheveux blancs.
Les plus terribles incendies s'allument dans les vieilles maisons...
— Je ne suis point de votre avis, ma chère Jeanne,
— disait le duc en continuant une conversation commencée — je soutiens qu'Hélène serait mieux à sa place auprès de vous que chez sa grand'mère...
— Pourquoi ne pas la faire revenir, au lieu de chercher partout une demoiselle de compagnie si difficile à trouver?
— L'éloignement d'Hélène est utile à son avenir, vous le savez bien, mon ami... — répliqua madame de Ghaslin. — Les volontés de ma tante Marthe vous sont connues... — Hélène et Armand de Logeryl seront ses héritiers, à la condition que sa petite-nièce ne la quittera pas... — Depuis deux ans la chère octogénaire s'est prise d'une tendresse passionnée pour Hélène dont la présence semble prolonger sa vie... — Rappeler notre fille en ce moment serait cruel.
— Mais vous soufi'rez de cette absence...
— Parfois elle me semble pénible et presque in-
supportable, j'en conviens... — La réflexion me calme et mon chagrin disparaît... — Grâce à Dieu je ne suis point égoïste, et je fais passer l'intérêt d'Hélène avant ma satisfaction personnelle...
— Qu'importe la fortune de madame de Roncey?... — Nous sommes assez riches pour doter largement notre fille...
— Sans doute, mais nous devons penser aussi à M. de Logeryl... — Armand, fiancé d'Hélène, aura la moitié de l'héritage de sa tante... — Rappeler Hélène serait peut-être faire tomber sur lui le juste ressentiment de madame de Roncey...' — J'ai d'ailleurs une autre raison, et très puissante, pour ne point rappeler Hélène...
— Quelle raison ?
— La chère enfant, qui me sait malade, croirait certainement à une aggravation soudaine de mon état. — Ma tante ne manquerait pas de partager cette croyance, et le saisissement pourait abréger sa vie... Les vieilles gens prennent peur quand ils voient partir les plus jeunes avant eux...
— Vous avez toutes les délicatesses, chère femme... — murmura le duc ; puis il ajouta : — Que votre volonté soit faite... — Laissons Hélène à Besan çon et continuons à chercher une demoiselle de compagnie... — Le docteur s'en occupe, je crois...
— Oui, — peut-être nous apprendra-t-il, ce soir, qu'il a réussi.
— Je le souhaite vivement pour vous...
— Oh! — fit la duchesse en souriant, — je suis patiente... — Autre chose : Avez-vous écrit à Roger comme je vous l'avais demandé?
— Oui, ce matin...
— Une Ion gue lettre ? . . .
— Très longue...
— Vous ne l'effrayez point au sujet de ma situation maladive?...
— Je lui dis que vous êtes en pleine voie de convalescence, ce qui est vrai.
— Ce cher enfant, — murmura Jeanne dont les yeux devenaient humides. — Nous allons bientôt le revoir...
— Oui, bientôt...
— Vous serez heureux de son retour, n'est-ce pas, Henry?...
— Ce serait mal à vous d'en douter... — dit le duc avec émotion.
— Loin de moi la pensée de vous faire un reproche, — poursuivit madame de Chaslin en tendant à son mari une main blanche et patricienne, qu'il pressa contre ses lèvres, — mais, si Roger est parti, c'est un peu votre faute...
— Je ne l'ignore point et je l'ai regretté plus d'une fois, vous le savez, quoique ma dignité paternelle ne me permette point d'en convenir vis-à-vis de lui...
— Roger — poursuivit la duchesse — a comme vous une nature fière, hautaine, toute de premier
mouvement... — A vingt-deux ans c'était un homme déjà, et vous le traitiez trop en enfant... — Il avait fait des folies, des dettes, que sais-je?... — Eh! mon Dieu, c'était de son âge!... — N'avez-vous pas été jeune, vous aussi?... — Son grand tort a été de répondre d'une façon trop vive à vos reproches trop sévères... — Mais combien il déplorait, le lendemain, cet emportement... — C'est un bon fils... il vous aime de toute son âme... — Je serai bien heureuse de son retour, car je crois fermement qu'il ne s'élèvera plus à Tavenir, entre vous, l'ombre d'un nuage.
— Chère Jeanne, je vous le promets...
— La vie militaire, d'ailleurs, lui aura certainement été utile... — On affirme que la discipline assouplit les caractères les plus rebelles... — Roger touche à sa vingt-quatrième année... c'est âge d'homme... — A son retour, nous le marierons...
— C'est-à-dire qu'il se mariera lui-même...
— Comment cela?... — Vous ne supposez pas qu'il veuille se soustraire à notre influence en un sujet si grave?...
— Il a des idées fort arrêtées, je le sais... — II n'admet pas les mariages de convenance d'où la passion est absente de part et d'autre... — il veut aimer d'amour la femme qu'il épousera, et il veut être aimé d'elle...
— Peut-être a-t-il raison... — Toutes les conve-
nances peuvent se trouver réunies dans un mariage d'amour...
— Nous en sommes la preuve... — appuya M. de Ghaslin. — Nous nous aimions en nous mariant... nous nous aimons encore...
En ce moment le timbre de l'hôtel résonna, annonçant une visite et, au bout d'une demi-minute, le valet de chambre introduisit Antonin Frébault.
M. de Ghaslin fit quelques pas au-devant du docteur et lui serra la main.
Le singulier personnage dont nous connaissons l'existence en partie double s'approcha de Jeanne, la salua respectueusement et lui dit :
— Eh! mais, madame la duchesse, il me semble que nous allons tout à fait bien aujourd'hui...
— Oui, cher docteur... — répliqua la malade.
— J'ai passé une journée très calme... mes palpitations ont fait trêve de façon presque absolue...
— Sérieusement, n'est-ce pas, je vais mieux?...
— Vous allez tellement mieux, que le moment approche où je ne viendrai plus vous voir qu'en ami...
— Que m'ordonnez-vous?
— De continuer l'emploi des pilules de digitaline...
— Pas autre chose?
— Non...
— Traitement facile !... — Docteur, vous êtesvous occupé de ma demoiselle de compagnie?...
— Je l'ai demandée à tous les échos...
— Et les échos vous ont-ils répondu?...
— Pas encore absolument; mai j'ai le ferme espoir, pour ne pas dire la certitude, qu'ils répondront demain matin...
— Dans un sens favorable?
— Assurément oui.
— Dès que vous aurez réussi, vous viendrez m'avertir...
— Sans perdre une minute... Madame la duchesse peut y compter...
— Docteur, vous êtes l'homme du monde le plus aimable... Nous vous garderons longtemps ce soir, n'est-ce pas ?
— Je voudrais, madame la duchesse, pouvoir vous répondre d'une manière affirmative, mais j'ai promis de me trouver à dix heures chez un de mes malades...
— Enfin vous serez notre hôte jusqu'à neuf heures et demie.. . — dit M. de Chaslin. — Il ne faut pas exiger plus d'un homme surchargé de besogne.
— En effet, je sais brisé... — à peine ai-je pu prendre un peu de repos la nuit dernière... — le devoir professionnel m'a tenu debout presque jusqu'au jour.
— Pauvre docteur!... — quel courage! — il se tue pour sauver les autres! — En vérité, c'est de l'héroïsme!...
Antonin Frébault saluait coup sur coup, en murmurant :
— Trop bonne, madame la duchesse!... mille fois trop bonne!...
La porte du salon s'ouvrit de nouveau et le valet de chambre annonça :
— M. le vicomte de Logeryl.. .
Armand de Logeryl, substitut du procureur de la République et fiancé d'Hélène, était un jeune homme de vingt-sept à vingt-huit ans, joli garçon, distingué, et de physionomie sérieuse.
Très bien né, très bien apparenté, mais sans fortune, son mariage avec mademoiselle de Chaslin, et sa part de l'héritage futur de madame de Roncey, devaient lui donner une grande situation pécuniaire.
Il n'en travaillait pas moins avec acharnement, comme si son avenir avait dépendu tout entier de son avancement dans la magistrature.
Des traces de fatigue se voyaient sur son visage un peu pâle.
Le duc en fît la remarque après l'échange d'un certain nombre de banalités affectueuses.
— Il est certain — répliqua le substitut en souriant — qu'en ce moment, au parquet, nous sommes surchargés... — le crime donne d'une manière étonnante...
— Racontez-nous quelque beau crime Armand... — dit la duchesse ; — j'adore les histoires effrayantes et les émotions qu'elles procurent.
— Emotions que je vous défends de la manière la plus absolue!... — interrompit le docteur. — Du
calme... du calme... et encore du calme... voilà mon ordonnance... — Il ne vous faut ni joie, ni chagrin, ni surprise, ni frayeur... — la monotonie la plus absolue... un peu d'ennui même, et tout ira bien... — Je vous prie donc, moucher substitut, et je vous fais sommation au besoin, d'avoir à vous abstenir de tout récit un peu trop émouvant...
— Mon cher docteur — répondit Armand avec un sourire, — comptez sur mon obéissance...
— J'aurais cependant bien voulu savoir où en était cette affaire très curieuse dont Armand nous parlait il y a quelque temps . . . — reprit la duchesse.
— Quelle affaire? — demanda le vicomte.
— Ah! pas un mot de plus!... — interrompit Frébault.
— Aucune émotion à craindre, je vous assure docteur... — répliqua madame de Chaslin. — Un mystère à pénétrer, voilà tout. .. — Je voulais parler de l'affaire de Gourbevoie...
— Fanny Yernaut, l'infanticide?... — fit le substitut.
— Oui, c'est cela... — Y a-t-il du nouveau ?...
— Non, ma chère tante, mais peut-être ne tardera-il pas à y en avoir...
— Comment?
— Nous avons lancé la police sur la piste d'un certain Pierre Redon, qui pourra sans doute nous donner des renseignements utiles...
— Un homme compromis dans l'affaire, ce Pierre Redon?...
— Non.... pas jusqu'à présent du moins... Seulement on suppose qu'entre lui et Fanny Yernaut existaient des relations très intimes...
— La police le découvrira-t-elle?
— S'il n'a pas quitté Paris, pourquoi non? — Les agents de la sûreté sont habiles et trouvent généralement ce qu'il cherchent... — Rien ne prouve d'ailleurs que Pierre Redon ait un intérêt à se cacher...
— Vous me tiendrez au courant n'est-ce pas?...
— Je vous le promets...
L'apparition du valet de chambre faisant fonctions de maître d'hôtel, et la phrase sacramentelle : — Madame la duchesse est serviel — interrompirent l'entretien.
Laissons les convives du duc de Chaslin passer à la salle à manger, et prions nos lecteurs de nous accompagner, vers dix heures du soir, rue François P^ à l'hôtel d'Hector Bégourde, prince deCastel-Vivant.
Une quinzaine de convives, parmi lesquels se trouvaient cinq ou six femmes, venaient de quitter la table hospitalière et luxueusement servie dont Geneviève, la jalouse maîtresse d'Hector, avait fait les honneurs.
Disons en passant que Geneviève était une fort joUe fille de vingt-six ans à peu près, naturellement
brune, mais devenue d'un blond roux grâce à l'emploi d'une teinture anglaise bien .connue et très appréciée.
Sous cette toison d'écureuil ébouriffé ses yeux noirs étincelants et ses sourcils noirs bien arqués produisaient l'effet le plus original et le plus piquant.
Ce constraste la rendait bizarre, lui donnait infiniment de galbe et un relief à tout casser, comme disait le prince Totor.
Le corail des lèvres servait d'écrin à trente-deux perles éblouissantes.
La taille élancée, la gorge ferme et saillante, les hanches fortes, complétaient un ensemble plein de montant.
Seuls les pieds et les mains manquaient notablement de finesse et décelaient l'absence de race.
Geneviève remplaçait l'esprit par un imperturbable aplomb et par un bagout quelquefois drôle.
Elle portait avec une élégance naturelle et un chic indiscutable les toilettes les plus excentriques.
L'or et les billets de banque se volatilisaient littéralement entre ses doigts, sans qu'il lui fût possible de dire ensuite où ils avaient passé, car il n'en restait rien: mais ces furieux goûts de dépense ne pouvaient pratiquer qu'une brèche insignifiante dans les millions du petit prince.
Aucun incident qui vaille la peine d'être signalé ne s'était produit pendant le repas, sauf une scène
de jalousie de Geneviève, éclatant comme une bombe sous le prétexte le plus futile.
Celte scène — (accueillie par Hector avec un stoïcisme qui ressemblait beaucoup à de Tindifférence) — avait fait notablement froncer le sourcil à César de Fossaro, l'un des convives du prince.
On venait, avons-nous dit, de quitter la salle à manger et de franchir le seuil du fumoir où Ton devait prendre le café avant de s'installer pour le reste de la nuit à la table de baccara préparée dans le grand salon.
Ce fumoir, entièrement tendu de cuir fauve et éclairé parles cent bougies d'un lustre de fer forgé, était garni de sièges en cuir pareils à celui de la tenture.
Quatre meubles d'ébène sculpté, ayant à peu près la forme de bibliothèques, contenaient, au lieu de de livres, des boîtes de cigares de toutes les grandes marques de la Havane.
SON ALTESSE L'AMOUR d33
Dans les panneaux situés entre les meubles d'ébène s'étalaient des panoplies très curieuses, composées d'armes de toute sorte dont quelquesunes étaient assez rares pour rendre jaloux le musée d'artUerie.
On voyait là des épées anciennes de tous les pays : lames florentines et lames de Tolède, dagues ciselées et damasquinées, rapières d'une longueur invraisemblable, stylets triangulaires et poignards de miséricorde, cimeterres et kandjiars ; — armes à feu de provenances variées : mousquets, tromblons, fusils, pistolets, revolvers, carabines, rifles américains ; armes orientales aux fourreaux inscrustés de pierres précieuses, armes anglaises, espagnoles, russes ; — des kriss, des yatagans ; — des arcs de grande taille et d'un travail bizarre, des carquois indiens, des flèches empennées aux couleurs éclatantes, etc., etc.
Des divans de cuir fauve étaient placées sous ces panoplies.
Au moment où sonnaient dix heures, l'arrivée du docteur Antonin Frébault fut accueillie par les joyeuses exclamations des femmes et par les cordiales poignées de main des hommes.
En passant de l'hôtel du duc de Ghaslin à celui du prince Hector, le médecin s'était transfiguré d'une façon complète.
La gravité professionnelle, l'austérité de commande avaient disparu. — La figure ronde et rouge rayonnait. — Les yeux émerillonnés pétillaient d'esprit gaulois. — Les lèvres souriaient avec une expression joyeusement rabelaisienne.
Au millieu des agapes du monde oti l'on s'amuse, le bon docteur se trouvait dans son élément.
Pour respirer à pleins poumons il avait besoin d'une atmosphère épaissie par la fumée des cigares et les parfums des femmes.
César de Fossaro s'approcha de lui.
— Eh bien ! cher docteur, — lui demanda-t-il,
— comment va la duchesse ?
— Absolument de même... — répondit Antonin.
— Aucune modification ne se produit dans un sens ou dans l'autre...
— Son état vous parait toujours très grave?...
— Plus que jamais... — Les chances de salut n'existent pas selon moi... — Pour sauver la duchesse il faudrait un miracles... Or, nous vivons
en un siècle sceptique où les miracles ne sont plus de mode... — L'existence de madame de Chaslin peut se prolonger quelque temps encore, mais un dénouement fatal est inévitable...
— Vous a-t-elle entretenu de la mission dont elle vous avait chargé?...
— Relativement à jine demoiselle de compagnie?...
— Oui.
— Sans doute et, fort du renseignement que vous m'avez donné, j'ai cru pouvoir lui promettre une solution favorable à bref délai. i
— Vous le pouviez sans risque, et vous verrez que je suis homme de bon conseil.
— J'irai demain faire un tour à l'étude Malpertuis... A demain donc les affaires sérieuses et cette nuit, tout à la joie I
Au moment où s'échangaient ces dernières paroles entre les deux hommes, Geneviève jugea convevenable de se manifester par une nouvelle algarade.
Hector, sans autrement songer à mal et par simple habitude de galanterie, venait d'embrasser les épaules nues d'une jeune femme qui lui présentait une tasse de café en souriant.
Certes, ce péché véniel méritait beaucoup d'indulgence.
Geneviève, n'en jugeant point ainsi, trouva bon d'éclater et le fit avec une énergie peu commune.
Hector accueillit ses ^clameurs jalouses par un éclat de rire ironique.
Exaspérée — ou feignant de l'être — Geneviève glapit :
— Ah ! l'on commence par m'insulter, et l'on se fiche de moi après !... — Eh bien, tant pis 1 je vais faire un malheur...
Elle s'élança vers une des panoplies, saisit une flèche indienne, et la brandissant comme un épieu en menaça sa prétendue rivale.
— Sapristi ! ma chère, pas de blague !... — cria Hector en devenant pâle. — Lâche ce joujou-là !...
— Ça mord!... — Une simple piqûre et l'on est flambé !...
Ces mots calmèrent Geneviève comme par enchantement.
Elle s'assit, toute tremblante, sur un divan, en laissant tomber la flèche que le petit prince ramassa vivement.
— Ces armes sont donc empoisonnées ? — demanda le baron de Fossaro.
— Oui, mon bon... — répondit l'ex-Bégourde,
— l'ami qui me les a rapportées, il y a quelques jours, des pays les plus sauvages, m'a conté que les pointes d'acier, rougies au feu, étaient trempées dans le curare, un poison d'un chic colossal !...
— Une égratignure de rien du tout, et crac !... plus personne!...
— Votre ami a-t-il dit vrai ? '
— Entre nous, j'en doutais un peu.., mais je n'en doute plus... J'ai fait l'expérience.
— Et sur qui, grand Dieu ?
— Sur un buU de mes écuries... — Ah I je vous garantis que le pauvre toutou n'a pas souffert... — A peine piqué, c'était fini...
— Rien de plus certain, — appuya le docteur. — Le curare est foudroyant, et les Indiens sont passés maîtres dans l'art d'empoisonner leurs flèches.
— Il peut arriver un accident, mon bébé — fît Geneviève, ne pensant plus à sa jalousie. — Donne l'ordre de supprimer ces horreurs-là ! ! !
— Ce serait dommage — répliqua le prince — ces flèches sont d'un galbe énorme, mais je ferai mettre des bouchons aux pointes...
César de Fossaro avait écouté fort attentivement tout ce qui précède.
Quand la conversation eut changé d'objet, ilpassa la main sur son front et fit à Geneviève un signe presque imperceptible.
La jeune femme prit une &oîte de cigares, s'approcha de lui avec un sourire et dit ;
— Mon cher baron, prenez donc un ces regalia britannica.., — On affirme qu'ils sont exquis...
César, tout en choisissant un cigare, murmura d'une voix très basse :
— J'ai à te parler, ma petite... — Demain, à onze heures du matin, je te verrai...
-^Où?
— Chez toi...
— Mais si je reste ici cette nuit ? — répliqua Geneviève du même ton.
— Il n'y faut pas rester.
— C'est donc sérieux ?
— Très sérieux...
— Il s'agit du prince?...
— Oui.
— Je parie qu'il me trompe...
— Demain je te dirai cela...
— Eh bien ! à demain...
Le café pris, le jeu réclamait ses fidèles. On passa dans le grand salon, où la table de baccara fut à l'instant même entourée.
— Je pose une banque de cinq cents louis... — dit Hector.
Vers trois heures et demie du matin, César de Fossaro, en gain d'une centaine de louis, quitta la rue François P' et regagna l'hôtel de la rue de Provence.
Son valet de chambre ne l'attendait jamais, — par ordre.
Il se coucha et s'endormit aussitôt d'un profond sommeil, mais il avait la volonté ferme de se réveiller à sept heures. — A sept heures il ouvrit les yeux, sauta en bas de son lit, sonna son domestique et s'occupa de sa toilette à laquelle il donnait des soins minutieux; — il prit ensuite une feuille de papier et écrivit ces lignes ;
Dans la matinée (T aujourd'hui^ le docteur Antonin Frébault se présentera certainement à l'étude.
Bonne consigne, [car il importe de ^simuler [absence et de ne le recevoir qu'après m' avoir vu.
Il signa des deux initiales : P. C, — mit la lettre sous enveloppe, traça l'adresse de Malpertuis, avec la mention : très pressée ; ouvrit un tiroir de son bureau, y prit un trousseau de clefs et un numéro du Gaulois, et glissa le tout dans les poches de son pardessus.
Fritz, appelé par un coup de sonnette, accourut.
— Je déjeune dehors, — lui dit César, — prévenez la cuisinière.
— Monsieur le baron sort à pied ?
— Oui. — Donnez l'ordre à Jean de se trouver à deux heures précises avec le coupé rue François I", à la porte de l'hôtel du prince de Gastel-Yivant, si je ne suis pas rentré d'ici là...
— Bien, monsieur le baron...
M. de Fossaro déposa chez le concierge de la rue de la Victoire le billet laconique destiné à Malpertuis, suivit la rue de Provence jusqu'à la rue Lafayette, monta dans un coupé de régie qui passait à vide et dit au cocher :
— Grande rue de la Chapelle, numéro M...
— A l'heure ou à la course, bourgeois?
— A la course, et vivement... — Bon pourboire 1...
Le cheval était frais et partit au grand trot.
Le plus grand nombre de nos lecteurs ignorent certainement que les premières maisons de la Grande rue de la Chapelle, du côté des numéros pairs, ont deux entrées, et par conséquent deux sorties, l'une sur la rue de la Chapelle, l'autre sur la rue Philippe-de-Girard.
Ces maisons , de construction déjà ancienne, sont pour la plupart pourvues de cours entourées de grands bâtiments.
Les piétons désireux d'éviter un long détour pour aller de la rue de la Chapelle à la rue Philippe-de-Girard, et réciproquement, traversent ces cours avec un parfait sans-gêne, accepté d'ailleurs par les propriétaires et par les concierges.
Ceux-ci, habitués à ce va-et-vient qui commence vers sept heures du matin et finit fort tard dans la soirée, n'accordent aucune attention aux gens qui entrent d'un côté pour sortir de l'autre.
La voiture conduisant César de Fossaro s'arrêta au numéro indiqué.
Le baron paya son cocher et pénétra sous la voûte conduisant à Tune de ces vastes cours dont nous avons parlé.
Les corps de bâtiment entourant cette cour possédaient de nombreux escaliers, désignés par les lettres de Talphabet.
César gravit l'escalier D, étroit et sombre, et ne fît halte qu'au troisième étage.
Là commençait un long couloir obscur, sur
lequel s'ouvraient plusieurs portes numérotées.
11 alla jusqu'à celle du fond, qui portait le numéro 12, tira de sa poche le trousseau de clefs, en choisit une, l'introduisit dans la serrure, ouvrit, entra, et referma vivement derrière lui.
Vingt minutes s'écoulèrent.
Au bout de ce temps la porte n° 12 tourna de nouveau sur ses gonds, et un homme sortit.
Cet homme semblait âgé d'environ cinquante ans.
Il avait des cheveux châtain clair et des favoris de la même nuance, légèrement grisonnants.
Son visage, aux tons cuivrés, offrait une expression brutale.
Un œil unique, singulièrement mobile, brillait dans ce visage.
L'orbite de l'autre était vide, sanguinolente, hideuse.
Le costume de cet étrange personnage, — qui rappelait très vaguement César de Fossaro, — ^ était celui d'un employé à l'aise, mais sortait à coup sûr de ces maisons de confection où les détails absolument négligés décèlent la modicité du prix.
Il était coiffé d'un petit chapeau rond et portait un parapluie.
Le borgne referma la porte, mit le trousseau de clefs dans sa poche, descendit Tescaher, traversa la cour et se dirigea vers la sortie de la rue Philippe-de-Girard.
Il suivit cette rue jusqu'au square de la Chapelle où se trouve une station de voitures.
Là il prit un fiacre.
— Où allons-nous? — demanda le cocher.
— A Belleville.
— Quelle rue?
— Rue de Crimée... — Vous m'arrêterez à l'entrée, près du square.
A huit heures et demie, le fiacre stoppait à l'endroit indiqué.
Le borgne se dirigea pédestrement vers la rue Compans, située sur le versant ouest des hauteurs de Belleville.
Il la longea pendant cinq minutes et arriva en face é d'une muraille assez élevée, couronnée de lierre.
Au-dessus de celte muraille on apercevait les cimes de vieux arbres que les longues nuits d'automne commençaient à jaunir.
Une porte bâtarde, peinte en gris, trouait le mur à son point central.
Le borgne mit en branle deux fois de suite la chaînette, et le son d'une cloche retentit dans le jardin.
Cette sonnerie, répété deux fois, devait être un signal.
Le bruit d'une porte ouverte et refermée, et celui d'un pas rapide faisant crier le sable du jardin, arrivèrent successivement à l'oreille du visiteur.
Des verrous furent tirés, l'huis s'entrebâilla, et une femme de cinquante à cinquante-cinq, maigre, blafarde, à figure revêche, parut sur le seuil.
— Tiens ! monsieur Pierre, c'est vous!... s'écria cette femme en grimaçant une manière de sourire ; — vous voilà de retour, déjà! !
— Oui, Marguerite.
— Nous ne vous attendions point sitôt...
— Ne me barrez pas le passage, Marguerite, je vous prie, et refermez au verrou derrière moi...
144 SON ALTESSE l'AMOîJR
Marguerite obéit.
— Blanche est-elle levée? — reprit le borgne.
— Pas encore, monsieur Pierre... La chère enfant a été un peu souffrante hier, et j'ai voulu qu'aujourd'hui elle prît un repos plus long que d'habitude.
— Est-elle éveillée, au moins ?
— Oh I pour ça, oui.
— Eh bien! prévenez-la que je suis ici et que je la prie de me recevoir... J'ai à causer avec elle.
— Bien, monsieur Pierre, j'y vais.
— Un instant encore... Que s'est-il passé au chalet depuis huit jours?
— Absolument rien.
— Qu'a fait Blanche ?
— Ce qu'elle fait toujours... Elle a lu... cultivé ses fleurs... peinturluré... tapoté sur son piano, et rêvé... rêvé beaucoup...
— Pas de colères sans motifs ? de crises nerveuses?... d'humeurs sombres?...
— Non, monsieur Pierre... De temps en temps un peu de mélancolie, voilà tout...
En échangeant ces paroles nos deux personnages suivaient une allée sablée, décrivant de gracieux méandres autour d'une pelouse qu'ombrageaient de grands arbres.
Çà et là se bombaient des massifs d'arbustes et des corbeilles de fleurs.
Au fond du jardin on voyait un joli chalet mi- \ nuscule composé d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, et ressemblant à ces joujoux d'étagère qu'on fabrique par grosses dans la patrie de Guillaume Tell.
Marguerite ouvrit la porte de ce chalet, s'effaça pour laisser passer le visiteur, referma derrière lui et demanda :
— Déjeunerez-vous avec mademoiselle, monsieur Pierre?...
— Non... j'ai peu de temps à rester ici... Hâtezvous donc de prévenir Blanche...
Tandis que Marguerite gravissait l'escalier conduisant au premier étage, le borgne s'assit et jeta autour de lui un coup d'œil inquisiteur.
Il se trouvait dans une sorte de petit salon meublé avec une simplicité qui n'excluait pas l'élégance.
Un piano surchargé de musique, une aquarelle I. 9
presque finie sur une petite table, une esquisse très vigoureuse de tons placée sur un chevalet, en pleine lumière, témoignaient des goûts et des occupations artistiques de l'habitante du chalet.
Au bout de moins d'une minute, Marguerite reparut.
— J'ai trouvé mademoiselle debout... — dit-elle;
■ — au bruit de la cloche elle a mis le nez à la fenêtre entre ses rideaux... elle vous a reconnu et s'est préparée vite pour vous recevoir...
— Semble-t-elle contente de ma visite matinale?
— Je ne sais pas si elle est contente, mais elle tremble un peu, comme toujours... — c'est que vous lui faites joliment peur et, quand vous la regardez de votre bon œil, comme pour lire au fond de son âme, elle ne sait plus où elle en est...
— Puis-je monter?
— Oui, Blanche vous attend.
Le borgne gravit les marches et s'arrêta devant une porte.
Il allait frapper.
La porte s'ouvrit et laissa voir dans son encadre^ ment la plus délicieuse créature qu'il fût possible d'imaginer.
C'était une enfant de dix-neuf ans, élancée, mais sans maigreur, aux contours délicats et pleins de promesses, au visage un peu sérieux.
Les grands yeux d'un bleu sombre, animés d'une
flamme vive, semblaient rêveurs et regardaient bien en face.
La bouche d'une fraîcheur de rose naissante, le nez droit et fin aux ailes mobiles, le front bien développé mais un peu bas, comme celui des statues antiques, et couronné d'une épaisse et soyeuse chevelure du blond cendré le plus fm et le plus doux flottant sur les épaules, complétaient un ensemble exquis.
La physionomie de Blanche exprimait en ce moment la timidité, mais on devinait sans peine qu'elle pouvait exprimer aussi la passion et l'énergie.
Ajoutons qu'un sculpteur se serait pris d'enthousiasme pour les extrémités fines et patriciennes de cette séduisante créature, et nous aurons esquissé .. le portrait de Blanche Renée, la fille de Glaire . Gaillet.
j C'est en parlant de Blanche que le baron de
Fossaro disait, la veille, à Malpertuis : " — Suis-je bien sûr d'être son père?...
La jeune fille se drapait dans un long peignoir de cachemire blanc qui la rendait adorable en dessinant ses formes naissantes.
Elle s'attendait à voir le borgne et néanmoins, à la minute précise où il parut devant elle, l'enfant devint un peu pâle et un frisson passa sur son épiderme velouté.
— Bonjour, monsieur Pierre... — balbutia-t-
elle, en baissant les yeux sous le regard du visiteur.
— Bonjour, Blanche... — répondit le borgne... — Bonjour...
En le voyant s'avancer vers elle, en entendant sa voix brève et sèche, la jeune fille fit involontairement un pas en arrière.
Puis, comme médusée par le regard de l'œil unique qui se fixait sur elle, elle s'arrêta palpitante, presque défaillante.
Le borgne prit une de ses mains qu'il sentit trembler dans la sienne.
Il se pencha vers elle et lui posa ses lèvres sur le front.
Sous l'impression de ce baiser glacial le cœur de Blanche cessa de battre pendant une seconde.
Pierre ne remarqua point, ou du moins ne parut point remarquer cette émotion visible.
— Marguerite vous a prévenue que nous aurions à causer? — demanda-t-il en franchissant le seuil d'une jolie chambre toute virginale, tendue d'étoffe blanche et bleue.
— Oui, monsieur Pierre...
— Asseyez-vous donc et écoutez-moi...
Blanche sembla recouvrer un peu de sang-froid. Elle avança un siège à son visiteur, s'assit ellemême et balbutia : *
— Votre absence a duré peu de temps, monsieur ; Pierre. ■ ■ i^.
— Je ne me suis point absenté...
— Vous m'aviez cependant parlé d'un voyage...
— Qui n'a pas eu lieu... — interrompit le borgne. — Je n'ai point quitté Paris, oii je me suis occupé de vous...
La jeune fille releva la tête et regarda son interlocuteur, osant pour la première fois affronter la fixité du regard qui l'épouvantait.
— De moi ? — répéta-t-elle. — Vous vous êtes occupé de moi ?
— Oui. — Vous avez dix-neuf ans... Vous êtes d'âge à me comprendre et à me seconder... — Je vous connais bien... je vous connais mieux peutêtre que vous ne vous connaissez vous-même... — Le fond de votre nature est l'énergie, quoique vous soyez tremblante en ma présence... — Je vous fais peur... — D'où vient cet effroi que rien dans ma conduite avec vous ne justifie?... — Je l'ignore et ne cherche pas à le savoir... — Vous m'obéissez, et vous m*obéirez toujours, c'est ce que je veux, car de votre obéissance dépend l'avenir que je prépare pour vous et que vous n'ostf^ez rêver vous-même; avenir de grandeur, de richesse, de luxe et de plaisir...
Blanche ne tremblait plus.
Elle écoutait le borgne avec une ardente attention, sans baisser les yeux sous son regard fixe; — un nuage rose montait à ses joues ; — ses narines
150 SON ALTESSE l'aMÛUR
palpitaient; — une flamme de convoitise s'allumait dans l'azur de ses prunelles.
En constatant l'effet que produisaient ses paroles le borgne sourit.
— Ce que je vous dis là ne vous étonne point ? — demanda-t-il.
— Non... — répliqua Blanche.
— Pourquoi?
— Parce que je sais que vous lisez comme en un livre au plus profond de moi-même, et que mes rêves et mes aspirations n'ont rien de caché pour vous... — C'est à cause de cela que je vous crains, ou plutôt que je redoute cette clairvoyance effrayante, car il m'est impossible de mettre en doute votre dévouement aussi bien que votre désir d'assurer mon bonheur...
— Vous me comprenez donc?... — s'écria Pierre.
— Je le crois...
— Je l'espérais sans en être sûr... — reprit le borgne; — maintenant, j'en ai la preuve... — Oui, je lis dans votre âme... oui, je comprends vos goûts, vos instincts, vos désirs, et c'est ce qui rendra l'entente entre nous bien facile... — Depuis que je vous étudie, à mesure que l'enfant se transformait en jeune fille, je constatais en vous le développement d'une imagination ardente, d'un esprit inquiet et chercheur, d'une nature éprise des côtés brillants de la vie, d'une âme passionnée, avide de plaisir, prête à tout pour se tailler dans
SON ALTESSE l'aM0U1\ 151
le monde une large place et pour y vivre en souveraine!... — Cela est-il vrai?
Blanche inclina la tête et répondit :
■ — Cela est vrai...
Le borgne, souriant de nouveau, continua :
— Au lieu de réprimer ces instincts qui pouvaient vous rendre indomptable en faisant de votre âme un foyer de désirs, je les ai soigneusement entretenus en vous parlant des joies de la vie parisienne, de ses splendeurs et de ses amours... — J'ai placé sous vos yeux des romans pleins de tableaux colorés chaudement, de peintures violentes mais exactes du milieu oii vous aspirez à vivre... — Aujourd'hui, sans avoir quitté jamais votre solitude, rien ne vous étonne!... — Vous connaissez le monde que vous n'avez pas vu !... — Nature exceptionnellement douée, vous avez toutes les intuitions, celle du bien, celle du mal... vous auriez au besoin celle du crime...
Blanche ne sourcilla pas; mais, pour la seconde fois depuis le commencement de l'entretien, un frisson effleura sa chair et ses paupières tressaillirent.
Pierre poursuivit :
— Si j'avais entrepris de vous dompter, je n'aurais obtenu de vous que révolte, révolte silencieuse peut-être, mais invincible... — Vous auriez tenté certainement de briser le joug... — Vous ne l'essayerez plus aujourd'hui, sachant où je veux vous
15i SON ALTESSE L* AMOUR
conduire... — En vous recueillant toute petite fille, je devinais votre avenir... — Vous me devez beaucoup!... Vous me devrez plus encore... — Abandonnée par moi, tombée en des mains incapables, vous seriez devenue fatalement l'une de ces créatures déclassées qui sont riches tant qu'elles sont belles, et qu'attendent la Morgue, l'hôpital ou les cabanons d'une maison de folles... — L'éducation n'a pu changer le sang qui coule dans vos veines, mais vous avez appris du moins à dominer la fougue de vos pensées, à calculer, à réfléchir, à vous servir enfin de votre intelligence pour contrebalancer vos instincts... — Si j'avais voulu faire de vous une actrice, vous auriez conquis sans peine une place au premier rang, car votre visage sait exprimer des émotions que vous n'éprouvez pas, et votre voix excelle à les traduire... — C'est un don précieux et qui nous servira... Vous serez comédienne à la ville, sur le grand théâtre du monde... — Dites-moi que je vous ai bien jugée, que vous êtes telle que je vous vois ou que je crois vous voir, et j'ouvrirai devant vous les horizons magiques qui vous apparaissent dans vos rêves... — Parlez!... j'attends...
Le borgne se tut.
Blanche, pâle maintenant, frissonnant, les lèvres serrées, les mains crispées sur ses genoux, regardait avec une véritable épouvante l'homme qui lisait ainsi dans son âme.
Cet homme lui faisait peur, non parce qu'il la connaissait si bien, mais parce qu'elle ne comprenait pas quelle intuition mystérieuse lui faisait deviner tout cela.
Les deux mots : — Parlez! f attends!.,, — produisirent sur elle l'effet d'une commotion électrique.
Sa véritable nature reprit le dessus; — elle dompta son émotion et, sans hésiter, elle répondit d'une voix vibrante :
— Yous m'avez bien jugée... — Telle vous me voyez, telle je suis !... — Orgueilleuse, ambitieuse, j'ai soif de tous les luxes et de tous les triomphes...
— J'étouffais dans cette demeure ou plutôt dans cette prison et, si je ne m'en plaignais pas, c'est que je songeais à m'en échapper... — La vie calme et plate, routinière et monotone, est un supplice 'pour moi... Il me faut l'existence ardente, aventureuse... L'ombre m'étouffe!... Je veux la lumière !... — J'aspire aux grandes choses et surtout aux choses étranges... — Je laisserai loin derrière moi les pâles héroïnes des romans que j'ai lus...
— Les hommes, tels que mes livres me les ont fait connaître, m'inspirent une pitié dédaigneuse... — Mon idéal est de les dominer, de les asservir, ce qui sera facile puisque je suis belle, et de me faire de leur crédulité, de leur faiblesse, de leurs vices, des échelons pour atteindre les sommets du monde I... — Vous arrivez à temps, mon maître,
car ma patience était à bout... — Montrez-moi les chemins qui conduisent au but, et je les suivrai jusqu'au bout, sans une hésitation, sans une défaillance... — Je suis prête, je suis forte, je suis armée!... — Vous serez content de moi!
Blanche s'arrêta, haletante.
— Tu te crois forte et tu l'es en effet... — dit le borgne en tutoyant sa pupille pour la première fois — mais prends garde...
— A quoi?
— Une pierre d'achoppement peut se rencontrer sur ta route et te faire trébucher.
— Laquelle ?
— L'amour...
La jeune fille haussa les épaules.
— L'amour ! — répéta-t-elle avec une intonation méprisante. — Il ne sera ni un danger pour moi, ni un obstacle, mais un instrument... — Je l'inspirerai, je ne l'éprouverai pas... — On m'aimera à en mourir... je n'aimerai personne !...
— Es-tu sûre de commander toujours à ton cœur?...
— Mon cœur! — répéta Blanche avec un sourire intraduisible. — Vous qui lisez en moi, vous savez bien que je n'eu ai pas!... — Faites un signe et je marcherai!... — Qu'attendez-vous de moi?... que m'offrez -vous?...
— J'attends une obéissance absolue... Je t'offre en échange une couronne de duchesse et des millions...
Blanche tressaillit... — Ses yeux étincelèrent.
— Une couronne de duchesse... — répéta-t-elle — des millions... — Est-ce possible?
— Tout à l'heure — poursuivit le borgne, — tu parlais d'escalader les sommets du monde... — Tu me disais : — Montrez-moi le chemin!... Eh bien! je te le montre...
— Gomment arriver?
— Par un mariage qui te laissera bientôt veuve, libre et riche...
' — Cela semble un rêve 1
— C'est la réalité cependant...
— Où m'attend ce mariage?
— A l'hôtel du duc de Chaslin.
— Que dois-je faire?
— M'obéir passivement, aveuglément, je le répète...
— J'obéirai.
— Il faudra lutter...
— Je lutterai...
— Il faudra mentir... porter un masque... jouer un rôle...
Blanche sourit.
— Je pourrais être comédienne et prendre place au premier rang... — répliqua-t-elle. — C'est vous qui l'avez dit... — Je sais ce que je vaux et je me sens capable d'abuser les plus clairvoyants... — Quelle sera ma tâche?
— D'allumer une passion folle dans le cœur d'un vieillard...
Blanche prit à deux mains sa splendide chevelure dénouée et la ramena sur sa poitrine.
— Je n'ai pas vingt ans — dit-elle — et je suis jolie... — Ce sera facile... — Ce vieillard est le duc de Chaslin, sans doute?
— Oui.
— Il est veuf ?
— 11 est marié, mais sera bientôt veuf...
— C'est de sa femme alors que je prendrai la place?...
— Oui... — La duchesse de Chaslin, atteinte d'une maladie de cœur qui touche à sa dernière période, est condamnée sans appel par les médecins...
— Combien de temps lui reste-t-il à vivre?
— Quelques semaines... quelques mois au plus... — Si cela se prolongeait trop, d'ailleurs, on aviserait...
Le sens sinistre de ces derniers mots n'échappa
point à Blanche et la fit frissonner, mais elle réagit vite contre cette émotion purement nerveuse.
— Ensuite? — demanda-t-elle.
— Il y a deux enfants, un fils et une fille... — A tout prix tu devras gagner leurs sympathies...
— Ils m'aimeront si je veux qu'ils m'aiment, et je le voudrai puisqu'il le faut...
— Ce n'est pas tout... — La fille du duc a un fiancé, le vicomte de Logeryl... — Celui-là peut devenir dangereux car, en sa qualité de substitut du procureur de la République, il doit être défiant sinon clairvoyant...
— Je me charge de lui attacher, comme aux autres, un bandeau sur les yeux... — Où le duc me rencontrera-t-il?...
— A l'hôtel de Chaslin, où tu vas être demoiselle de compagnie de la duchesse.
Blanche fit un geste de violente répulsion.
— Servante!... — s'écria-t-elle... — jamais!...
— Une résistance, déjà!... — dit le borgne d'un ton menaçant... -^ Ce n'est pas là ce que tu m'as promis î...
— Mon orgueil se révolte... — Sauf àm'humilier, je suis prête atout...
— On peut courber la tête, quand on est sûr de la relever bientôt... — Servante aujourd'hui, tu seras demain duchesse et millionnaire...
— Soit!... — reprit la jeune fille après un si-
lence... — Je me soumets... — Est-ce vous qui m'introduisez à l'hôtel du vieux duc?
— Ce n'est pas moi... Tu ne m'as jamais vu... Je n'ai jamais existé pour toi...
— Qui donc alors ?
— Que t'importe ?
— C'est juste... — Sous quel nom serai-je présentée?...
Pierre tira de sa poche un portefeuille, et choisit dans ce portefeuille des papiers qu'il tendit à Blanche.
— Voici ma réponse... — dit-il. — Regarde... Blanche jeta les yeux sur les feuilles que lui présentait le borgne.
— Deux actes de décès... — murmura-t-elle. — Un acte de naissance, celui d'Adrienne-Marie, fille légitime du comte Hector de Lasseny et de Lucienne-Aurélie de Pont-Landry...
Après avoir lu, elle regarda le borgne comme pour l'interroger.
— Cet acte de naissance est le tien... — répliqua-t-il. — Mais tu seras conflue d'abord sous le nom d'Adrienne et rien que sous ce nom...
— Alors, à quoi bon ces papiers?...
— A un moment donné, ils te serviront...
— Ces actes sont faux, n'est-ce pas?
— Ils sont authentiques.
— Suis-je véritablement la fille du comte de Lasseny?
— L'heure n'est pas venue de répondre à cette question... — Personne au monde ne peut te contester ta situation de fille noble et d'orpheline... Gela te suffira pour devenir duchesse...
— Que le comte de Lasseny soit ou ne soit pas mon père, je passerai pour sa fille... On peut m'interroger... Je dois connaître son histoire...
— Elle est bien simple. — Le comte Hector possédant une fort belle fortune, menait à Paris un assez grand train. — Il jouait à la Bourse et faisait courir... — Ruiné brusquement en 1852 par la déconfiture de son banquier, coïncidant avec une baisse imprévue des fonds publics, et tourmenté par ses créanciers, il se réfugia à Londres où sa femme le suivit et où ils vécurent dans une médiocrité voisine de la misère.. . — Le comte mourut en 1860 laissant sa femme enceinte... — La comtesse mit au monde une fille, Adrienne, et s'éteignit à son tour... — L'enfant fut recueillie par un brave homme, un ami du comte Hector, qui la plaça dans un pensionnat oii elle reçut une brillante éducation...— Adrienne atteignait sa dix-septième année quand son protecteur, James Scoot, se brûla la cervelle à la suite de mauvaises affaires. — La jeune fille demeura sans autres ressources que son instruction, et sans autre soutien qu'une vieille Française nommé Geneviève, servante de feu James Scoot. — Elle quitta Londres et vint h Paris, espé; rant y trouver le moyen de vivre en donnant des le-
çons ou en obtenant un emploi de demoiselle de compagnie... — Elle vendit les quelques bijoux qui lui venaient de sa mère, loua la maisonnette où nous sommes dont le loyer n'est pas élevé, et se fit inscrire, comme demandant une occupation honorable quelconque , chez M. Malpertuis Phonnête agent d'affaires de la rue de la Victoire... — Tout cela n'est guère compliqué; tu n'aura pas autre chose à dire si on t'interroge ; et voici des papiers et des lettres qui, joints aux actes authentiques de décès et de naissance, confirmeront au besoin tes affirmations.
Tu vois que le chemin de la fortune est facile à suivre !... — continua le borgne après avoir remis à Blanche une grande enveloppe remplie de documents divers. — Je veux faire de toi une femme heureuse, une femme enviée : je veux réaliser tes rêves et les miens, mais souviens-toi qu'à la moindre faiblesse, à la première défaillance qui pourraient nous trahir, je te briserais comme on brise un instrument devenu dangereux!...
La jeune fille haussa les épaules.
— Ah ! — répliqua-t-elle — ne craignez rien !...
— Je n'aurai ni faiblesse, ni défaillance...
— J'y compte... — dit Pierre en souriant — j'apprécie ce que tu vaux, mais je tenais à t'avertir...
— Maintenant fais-moi le plaisir de signer ceci... Et le borgne, tirant de son portefeuille inépuisable une feuille de papier timbré parfaitement vierge,
l'étala sur une table où se trouvaient un buvard, des plumes et un encrier.
Blanche regarda cette feuille avec une émotion instinctive et une crainte involontaire.
— Signer quoi? — demanda-t-elle ; — il n'y a rien d'écrit...
. — Justement... — C'est ta signature en blanc qu'il me faut...
— Qu'en voulez-vous faire?...
— Te lier d'une façon indissoluble à l'exécution des projets que j'ai conçus...
— Qu'écrirez-vous donc au-dessus de mon nom?...
— Ce que bon me semblera...
— Ne puis-je savoir?...
— Absolument rien. . . — Tu es trop curieuse, ma fille!!
— Cependant..,
— En voilà assez!... En voilà trop ! — Tais-toi, prends cette plume et signe ! !
Ces dernières paroles furent prononcées d'une voix si dure, si impérieuse, que toute velléité de résistance s'évanouit à l'instant dans l'esprit de Blanche.
Elle saisit la plume d'une main fiévreuse.
— Que faut-il écrire ? — demanda-t-elle.
— Là, presqu'au bas de la page ces quatre mots : — Aprouvé l'écriture ci-dessus :
De nouveau la jeune fille eut un moment d'hésitation.
Avec les quatre mots qu'il lui ordonnait de tracer, Pierre deviendrait le maître absolu de son avenir, de sa vie,.. — Désormais elle ne s'appartiendrait plus ; — elle serait une chose à lui, dont il pourrait disposer à sa guise.
Tremblante, presque défaillante, elle tourna ses yeux vers le borgne.
L'expression de menace et de défi empreinte sur le visage de celui-ci, et le feu sombre jaillissant de son œil unique, la terrifièrent.
Elle trempa la plume dans l'encre, et elle écrivit rapidement la formule sacramentelle : — Approuvé l'écrilure ci- dessus.
— ^ C'est bien... — dit Pierre. — A présent signe...
— De quel nom?...
— Du tien, parbleu ! !
— Blanche Renée?...
— Tu ne t'appelles plus ainsi... — Tu t'appelles 'Advienne de Lasseny. — Il faudra t'en souvenir...
Blanche signa : — Adriennede Lasseny..,
— A merveille...
Le borgne laissa sécher l'encre toute fraîche, plia la feuille de papier, la mit dans son portefeuille, se leva, appuya froidement ses lèvres sur le front de la jeune fille, comme il l'avait fait au moment de son arrivée, et se dirigea vers la porte.
Quand il fut près de l'atteindre, il se retourna.
— Au revoir, duchesse de Ghaslin... — dit-il. Et il sortit.
Quand la porte se fut réfermée derrière lui Blanche, qui semblait anéantie, se releva d'un bond et une expression de sombre triomphe se peignit sur son visage.
— Il me croit son esclave !... — murmura-t elle... — Gomme il s'abuse!... — J'obéirai d'abord, parce que seul il peut me conduire au but éblouissant, mais quand viendra le jour et quand sonnera l'heure, si solide et si bien rivée que soit la chaîne, je me charge de la briser!...
Pierre était descendu près de Marguerite.
En quelques minutes il mit cette femme au courant du peu qu'elle devait savoir ; il lui annonça qu'il venait de trouver pour Blanche un emploi de demoiselle de compagnie dans des conditions particulièrement avantageuses, mais il n'ajouta pas un mot qui pût lui faire soupçonner ses projets.
Après cette confidence incomplète il quitta le chalet, gagna la rue de Paris, puis la station voisine de l'église, prit une voiture et se fît conduire au square de La Chapelle.
Il entra par la rue Philippe-de-Girard dans la maison d'où il était sorti une heure auparavant, grimpa l'escalier D, suivit le couloir obscur conduisant à la chambre n'' 12 et s'enferma de nouveau dans cette chambre.
Au bout de vint minutes la porte se rouvrit, et au lieu du borgne ce fut César Fossaro qui sortit, avec deux yeux aussi brillants l'un que l'autre, mais dont le gauche semblait frappé d'immobilité.
Nos lecteurs ont compris que le mystérieux associé de Malpertuis se servait de cette chambre pour se transformer avant de se présenter à Blanche, qui ne se doutait point que son protecteur appartenait au high-life parisisien et s'attribuait, avec ou sans droit, le titre de baron et le nom de Fossaro,
Un autre fiacre, pris dans la rue de la Chapelle, le ramena rue Provence.
— Comment ! — s'écria Fritz, — voilà monsieur le baron !... — Monsieur le baron veut-il déjeuner?...
— Non... — Donnez l'ordre à Benedetto d'atteler...
Benedetto était le cocher italien, — son nom l'indique, — et parlait à peine le français.
César se rendit dans le cabinet de travail dont la clef ne le quittait jamais et où se trouvait, derrière une bibliothèque mobile, la porte secrète que nous connaissons.
Il s'enferma, mit en mouvement une sonnerie électrique, fit jouer un ressort, démasqua l'orifice du téléphone et prêta l'oreille.
Au bout d'une seconde, ces mots résonnèrent :
— Je suis seul et les précautions sont prises... — Tu peux venir...
Un instant après la bibliothèque se déplaçait en tournant sur ses gonds; — le cartonnier en faisait autant, mais en sens inverse, et Fossaro franchissait le seuil du cabinet de l'homme d'affaires.
— Tu as reçu mon petit mot ? — demanda-t-il à Malpertuis.
— Reçu, lu et brûlé.
— Le docteur Frébault n'est pas encore venu?...
— Non.
— Tant mieux...
, — Pourquoi, tant mieux?...
— Parce que, m'ayant vu, tu pourras le recevoir quand il se présentera... — Je t'engage même à donner immédiatement la consigne de le faire attendre s'il arrivait par hasard pendant que je suis là...
lt)6 SON ALTESSE l' AMOUR
Malpertuis sortit de son cabinet pour se conformer au conseil, ou plutôt à l'injonction de César.
— Je réclame le mot de l'énigme... — dit-il en rentrant. — Qu'est-ce que le docteur Frébault viendra faire ici?
— Te demander une jeune fille capable de remplir l'emploi de demoiselle de compagnie... — répliqua.le baron.
— Tu sais bien que je n'en ai pas sous la main.
— Je sais le contraire... Tu en as une, et celle-là* réunit justement toutes les conditions requises.
— Où perche cet oiseau rare?
— Rue Compans.
— Hein?... — S'écria Malpertuis en regardant son interlocuteur avec une physionomie que l'ahurissement rendait comique.
— Eh bien! oui, rue Compans, à Belleville... — reprit César.
— Blanche-Renée?...
— Parfaitement.
— Blanche en condition!... — Blanche, demoiselle de compagnie I. . .
— Pourquoi non, et qu'y aura-t-il d'étonnant à cela?
— Tu deviens fou, ou tu plaisantes!...
— J'ai toute ma raison et je suis très sérieux...
— Et c*est Antonin Frébault, ce bonhomme à double face, tartufe le jour, coureur de filles et de brelans la nuit, que tu charges de placer Blanche!...
César de Fossaro, souriant, frappa sur l'épaule de son associé.
— En vieillissant, mon bon ami — lui dit-il, — tu deviens très naïf et même un peu bébête... — Qu'as-tu fait delà perspicacité transcendante dont, à bon droit, tu t'enorgueillissais jadis?... — Ne te souviens-tu pas des notes que tu m'as remises relativement à la famille de Chaslin?... — As-tu donc oublié que la duchesse cherche à remplacer sa demoiselle de compagnie, partie pour l'Angleterre depuis quelques semaines?...
Malpertuis passa brusquement de la stupeur à l'admiration.
— Et c'est à l'hôtel de Ghaslin que tu veux placer Blanche? — fit-il.
— Après de la duchesse, et par conséquent auprès du duc... — Comprends-tu?
— Oui, pardieul... et je t'adresse mes compliments sincères!... Tu es très fort!...
— Je le sais bien... — répliqua César avec un nouveau sourire. — Présentement, écoute-moi.. — je vais t'apprendre ce qu'il faudra répondre au docteur quand il viendra...
— Parle... Je suis tout oreilles.
La leçon fut faite à l'agent d'affaires qui prit des
notes explicites, et M. de Fossaro rentra chez lui. Dix minutes après il montait dans son coupé.
— Où va monsieur le baron? — demanda Benedetto en italien.
— Boulevard Malesherbes, n''... — Laisse filer Dick, je suis pressé...
Dick était bon trotteur.
Au bout d'un temps fabuleusement court la voiture s'arrêtait au numéro indiqué, en face d'une '^ maison de grand style.
César traversa le vestibule sans parler au concierge qui le salua respectueusement au passage, monta au premier étage et appuya sur le bouton de cuivre qui mettait un timbre en mouvement.
Une soubrette à la mine friponne — agaçante et jolie comme disaient nos pères — ouvrit au baron et lui sourit des yeux et des lèvres.
M. de Fossaro ne dédaigna point de lui prendre le menton, quoique ce geste fût bien démodé, et lui dit :
— Bonjour, Juliette... — Votre maîtresse est là? m
— Oui, monsieur le baron... — Madame attend | monsieur le baron... «î
— Alors, je pais entrer?...
— Certainement... — Monsieur le baron trouvera madame dans le petit boudoir... — Monsieur le baron connaît le chemin...
— J'irais les yeux fermés...
César s'engagea dans l'appartement.
La soubrette le suivit du regard.
— 11 est rudement beau garçon ce baron-là... — pensait- elle. — C'est dommage qu'un de ses yeux ne bouge jamais... — Je voudrais bien savoir si c'est un œil de verre !!
Arrivé au boudoir, après avoir traversé une enfilade de pièces meublées avec plus de luxe que de goût, César souleva la portière et frappa.
— Entrez... — répondit une voix de femme. M. de Fossaro ouvrit et franchit le seuil. Geneviève, la maîtresse d'Hector Bégourde, prince
de Castel- Vivant, était étendue sur une chaise longue et fumait une cigarette.
Un peignoir du matin, négligemment serré à la taille, accusait nettement ses formes élégantes.
Sa longue chevelure d'un blond vénitien flottait libre sur ses épaules.
— Sois le bienvenu, baron. — dit la jeune femme en tendant la main à César. — Je t'attendais avec impatience... — Je suis curieuse, et ce que tu as à me dire de tout particulier et de très important m'intrigue si fort que j'en ai la fièvre... — As-
ItO SON ALTESSE l'aMOUR
sieds-toi donc bien vite et raconte-moi ta petite affaire...
*— Ma chère enfant, je viens te gronder... — répliqua le visiteur.
— Sérieusement?
— Oui, très sérieusement..» — Je suis mécontent de toi...
— A quel propos?
— A propos du petit prince et de la manière dont tu le conduis avec lui.
— Mais je me conduis d'une façon exemplaire ! — s'écria Geneviève. — G'estàpeinesijele trompe...
— II vaudrait mieux le tromper beaucoup — (sans qu'il s'en doutât, bien entendu) — et ne pas l'agacer comme tu le fais par des scènes continuelles...
— Est-ce ma faute si je suis jalouse?...
— Tu ne peux pas être jalouse, puisque tu n'es pas amoureuse.
— Voilà où tu te mets le doigt dans l'œil, mon bien bon. .. — La jalousie va très bien sans Tamour... J'en suis la preuve... — J'ai ma petite vanité tout comme une autre. .. Je sais ce que je vaux et, quoique je me moque d'Hector, au fond, ni plus ni moins que de Colin-Tampon, je ne veux pas qu'il se donne le genre de se (icher de moi, et de courir à droite et à gauche porter des chèques au premier chien coiffé qui lui aura lancé une œillade en passant!... — Or, son idée fixe étant d'y courir, ça
SON ALTESSE l'aMOUR ili
m'énerve et je lui fais des scènes... — D'ailleurs ça l'énioustille, ce Totor... — Il ne m'en aime que mieux... — les querelles, ça attache les homme...
— Tu te trompes. . . — répliqua César. — Le prince trouve que tu commences à tourner au crampon.. .
— Il te Ta dit?
— Il le dit à qui veut l'entendre.
— Ah! le polichinelle!... — Si ce n'étaient ses millions, comme je l'enverrais promener...
— Et il irait... — fit César en riant.
p^ Mais — poursuivit Geneviève — il y a les millions...
— Agis donc assez sagement pour ne pas éloi^ gner le prince, qui t'oublierait vite et mettrait à la disposition d'une ou de plusieurs de tes rivales les millions dont tu parles...
La jeune femme bondit sur ses pieds et son visage se décomposa.
— Tu as dit : mes rivales!... — s'écria-t-elle; — j'en ai donc, positivement?
— Parbleu!... Tu as pour rivales, sinon défait du moins d'intention, toutes les femmes du monde oii tu vis et de plusieurs autres... — Les millions attirent les filles comme le miroir attire les allouettes, et les petits princes millionnaires ne peuvent pas plus se passer de maîtresses que de chevaux... — Après toi une autre... dix autres... cent autres...
— Eh! bien, qu'Hector me lâche en me donnant cinquante mille livres de rentes...
— Tu te contenterais de cette misère, quand tu peux tout avoir?...
— Tout? — répéta Geneviève en regardant César avec stupeur.
— Absolument tout... — appuya M. de Fossaro.
— Explique-toi... — Comment Hector me donnerait-il cette énorme fortune?
— Par testament...
Geneviève tressaillit et répliqua :
— C'est fort invraisemblable, puisque tu dis qu'il se détache de moi... — D'ailleurs on n'hérite que des morts, et tu sais que le prince est aussi jeune que moi...
— Ecoute-moi bien — reprit le baron — et tâche de comprendre à demi-mot... — Au début de votre liaison Hector a été amoureux... très amoureux... — Tu n'avais pas inauguré la période orageuse de ton règne... Il ne te traitait point de crampon...
La jeune femme fit la moue.
César de Fossaro continua :
— A cette époque Hector a écrit un testament...
— Tu crois?...
— J'en suis certain... et je sais aussi que ce testament est tout en ta faveur...
Un mirage d'or passa devant les yeux éblouis de Geneviève.
— Qui te fait supposer cela? — murrnura-t-elle.
— La logique. — Le prince est absolument sans famille et n'a pas d'amis très intimes, donc Tidée
n'a pu lui venir de disposer de sa fortune autrement que pour enrichir la femme aimée... Or, la femme aimée, dans ce moment-là, c'était toi...
— D'accord ; mais puisque ce n'est plus moi, il déchirera le testament...
— C'est probable, c'est même certain, et il le refera au profit d'une autre...
Geneviève fronça ses noirs sourcils et crispa ses doigts étincelants de bagues.
— Si tu m'indiques le mal, — reprit-elle au bout d'une seconde, — comme tu n'es pas homme à perdre tes paroles, c'est qu'il y a un remède.
— Il y en a un...
— Lequel?...
— Redeviens facile et charmante avec Hector ainsi qu'aux premiers beaiix soirs de vos amours. — Laisse le même un peu marivauder en contrebande s'il en a fantaisie, sans paraître t'en apercevoir. . . — Il s'endormira dans les délices de cette Gapoue retrouvée, et ne déchirera rien, n'ayant à formuler aucune disposition nouvelle...
— Soit ! — Mais cela pourra-t-il durer toujours ainsi?...
— Non certes I... — Seulement il est inutile que cela dure toujours, et j'en arrive au but de ma visite: — Si je t'apportais la preuve que tu es légataire universelle, et si je provoquais l'ouverture de la succession, que ferais-tu ?...
Geneviève devint un peu pâle.
— Provoquer l'ouverture de la succession... — dit-elle ; — Cela ne sera possible qu'après la mort du prince...
— Sans doute...
— Tu me fais peur... — Que médites-tu donc?,..
— Rien qui ne soit correct.,. — le hasard peut abréger la vie d'Hector...
— Et lu commandes au hasard?...
— Quelquefois...
Geneviève cacha son visage entre ses mains.
— Un crime... — balbutia-t-elle — Encore un !.. César haussa les épaules,
— Pourquoi ce mélodrame, ma chère? — demanda-il d'un ton moqueur. — Qui te parle de crime?... Est-on coupable ou responsable d'un accident fortuit?... — Jamais de la vie !... — Ne nous égarons pas... — Le jour où tu te réveillerais douze fois millonnaire, quelle serait ma part d'héritage?
— Ta part, — répondit Geneviève, — ta part serait l'héritage tout entier, si tu voulais me faire baronne de Fassaro... -- Le voudrais-tu?...
— J'y avais pensé déjà.,. — j'attendais... j'espérais cet élan de ton cœur... — Tu as mon consentement... — Tu seras baronne...
La phrase que nous venons de reproduire fut dite d'un ton indéfinissable, moitié sérieux, moitié railleur.
Après un court silence le baron ajouta :
— Donc j'accepterai ta jolie menotte pleine de
millions ; mais un roi de France n'a-t-il pas écrit jadis avec un diamant, sur une vitre de GhenonceauXjCes deux vers :
Souvent femme varie, Bien fol est qui s'y fie I
-— Tu me connais, César... — commença Geneviève. — Tu sais bien...
— Je sais bien — interrompit M. de Fossaro, — que tu es de celles qui changent !... — Ton esprit, ma mignonne, est fantasque et plein de caprices... — Ajoute à cela dame Fortune qui te fera tourner la tête, et je te crois capable d'oublier le mieux du monde celui qui te l'aura donnée... — Au temps où nous vivons, l'ingratitude est fort bien portée...
— Je te jure...
— A quoi bon?... — Serment de femme... — je n'y croirais pas...
— Indique-moi donc alors le moyen de te convaincre.
— De quelle transaction s'agit-il entre nous, ma belle?...
— D'un mariage...
— Oui, mais ce mariage est une affaire, ou plutôt un marché... — Je te vends un héritage de douze millions qui t'échapperait sans moi...
— Veux-tu que je t'écrive la promesse de devenir ta femme ? — demanda Geneviève en riant.
— Je veux, en effet, que tu écrives une promesse, mais pas celle-là...
En disant ce qui précède César — (comme il l'avait fait chez Blanche-Renée, dans le chalet de la rue Compans) — tira de sa poche son portefeuille et y prit une feuille de papier timbré qu'il étala sur un guéridon de laque rouge.
— Du papier timbré ! I — s'écria Geneviève, en simulant une indignation comique : — fi ! quelle horreur... — Cache ça bien vite!! — Rien que la vue de cette paperasse me porte surjes nerfs! !,..
— Calme tes nerfs, — répliqua César; — prends une plume et écris....
— Quoi? — demanda la maîtresse d'Hector.
— Ce que te dicterai.
— Une délégation, sans doute, de cinq ou six millions, à palper chez le notaire du prince de Castel- Vivant, le jour oti je serai mise en possession de l'héritage ?
— - Mes compliments, chère belle I — dit le baron avec un sourire ; — tu es perspicace comme un vieil avoué I...
— Ce n'est pas étonnant : j'ai fait mon droit rue des Ecoles avec un étudiant de septième année... — Crois-tu sérieusement que je sois assez sotte pour écrire ça?...
— Je te crois assez intelligente pour ne pas me marchander ma part de la fortune qui t'échapperait sans moi, et je veux une garantie pour le cas où
ridée de devenir baronne de Fossaro aurait cessé de te plaire...
— J'ai promis, je tiendrai ; mais contente-toi de ma parole car je ne signerai rien...
— Crois-tu ?
— J'en suis sûre...
— Nous allons causer, alors !...
— A quoi bon ?... — Ce que tu peux me dire, je le sais aussi bien que toi...
— Tu l'entendras de nouveau quand même... et d'ailleurs tu ne sais pas tout... — H y a trois ans, ma pauvre fille, qu'élais-tu?
— Femme de chambre, par occasion, dans un pensionnat de Courbevoie, après avoir été blanchisseuse au quartier Latin... — C'est de l'histoire ancienne !...
— Tu t'appelais alors Fanny Yernaut...
— Comme tu te nommais, toi, Pierre Redon...
— Tout en repassant les chemises des élèves de l'établissement, tu rêvais le luxe, les mobiliers chics, les chevaux à cocardes, les voitures, et tout ce qui s'en suit...
— Il me semble que mon rêve s'est réalisé...
— Grâce à qui?
— Mais grâce à ma beauté, mon cher... Je crois qu'avec des yeux, des dents et des cheveux comme les miens - (sans compter tout le reste) — on est sûre d'arriver un jour ou l'autre...
César haussa les épaules.
SON ALTEjJsii: l'amour 179
— Tu es jolie, parbleu I... — répliqua- t-il. — Mais ton joli visage t'aurait menée tout droit à l'hôpital, si le hasard ou plutôt ton heureuse chance ne m'avait fait placer au pensionnat de Gourbevoie une jeune fille à moi confiée par son père, un homme riche... — Tu me plus... — Je trouvai moyen de te le dire... — Tu n'étais pas cruelle, et tu mis à profit tes jours de sortie pour venir me voir à Bois-Colombes, dans une bicoque louée tout exprès...
)) Un jour tu n'annonças une grossesse dont j'étais l'auteur, disais-tu...
)) A ce moment précis on réclamait la jeune fille qui m'avait été confiée ; — je partis avec elle pour la r'econduire dans sa famille, et je passai plusieurs mois hors de France...
— Tu m'abandonnais froidement et tu me laissais sans nouvelles ! — s'écria Geneviève.
— Que veux-tu? mon départ était indispensable, et je craignais de te compromettre en t'écrivant...
» Dès mon retour je* songeai à toi et à l'enfant qui avait dû naître...
» J'allai te demander au pensionnat de Courbevoie.
» Là on m'apprit que tu avais disparu un beau matin ou un beau soir, et qu'on ignorait ce que tu étais devenue...
» Trois mois après, te rencontrant dans un baj public où ta danse excentrique obtenait un brillant
succès, je t'emmenai pour l'interroger an sujet des choses qu'il m'importait de connaître.
» Tu voulais, mentir... — Je n'insistai pas, mais, connaissant ton faible, je t'oflris à souper... Le vin de Champagne te délia la langue, et je t'arrachai ta confession lambeau par lambeau...
« Après avoir caché ta grossesse, tu avais mis secrètement au monde un enfant plein de vie, et tu l'avais étranglé bel et bien pour enterrer ensuite son cadavre au pied d'un arbre dans le jardin du pensionnat...
Geneviève se leva d'un bond et, se posant en face de César, la tête haute, les bras croisés sur la poitrine, elle lui cria d'un ton d'inexprimable rage :
— Pourquoi me rappelles-tu ces choses ? — Qu'a de commun le souvenir de mon crime avec l'héritage du prince de Castel-Vivant ?
— Laisse-moi continuer... — dit César — Je n'avais point mission de punir et je suis d'un naturel indulgent... — Je venais d'entrer en possession d'une assez belle fortune et de reprendre le nom de Fossaro qui m'appartient... — Je te débaptisai... — DeFanny Vernaut je fis Geneviève Leinen ; je te lançai dans le monde galant, et c'est grâce à moi, tu le sais bien, que tu devins la maîtresse d'Hector...
— Et après ? — demanda Geneviève.
— Voilà tout... j'ai fini...
— La conclusion? — Pourquoi ressusciter un passé mort et bien mort?...
— Pour te rappeler que tu me dois la fortune...
— Je ne le nie pas et j'en suis reconnaissante...
— Prouve-le donc en prenant une plume et en confectionnant l'autographe demandé...
— Tout ce que tu voudras, excepté cela... — Je n'écrirai pas...
César sourit.
— A ton aise... —fit-il, puis, se levant à son tour, il alla s'adosser à la cheminée, et du ton le plus naturel demanda :
— Lis-tu les journaux ?
Geneviève, un peu surprise, répondit:
— Les journaux de modes, souvent...
— Pas d'autres ?
— Les journaux de théâtre, quelquefois...
— Le Gaulois ?
— Jamais, depuis qu'un chroniqueur, à propos du prince Totor, a parlé de ma petite personne en des termes qui m'ont déplu... — Je garde rancune au journal...
— Tu as tort.
— Pourquoi donc?...
— Sa lecture assidue t'aurait appris certaine chose que ton intérêt est de connaître...
— Laquelle?...
César de Fossaro tira de sa poche le numéro du Gaulois dont il avait eu soin de se munir avant de quitter son hôtel.
Il le déplia lentement, mit son binocle sur son nez, et dit :
— Ecoute la lecture de cette information.,. — Je dois te prévenir qu'elle a déjà huit jours de date... Le reporter lui a donné ce titre : le Mystère de Courbevoie.
Geneviève devint pâle sous la couche de veloutine qui couvrait ses joues, et frissonna de la tête aux pieds.
Le baron, sans paraître s'en apercevoir, lut tout haut :
« L'honnête population de Courbevoie est fort » émue par suite d'une trouvaille sinistre qui vient » d'avoir lieu.
» 11 y a deux jours le jardinier d'un pensionnat » de jeune filles, dont nous nous abstiendrons de )) donner l'adresse pour des motifs de haute conve- » nance, s'occupait à déraciner un vieil arbre. Il a » mis à découvert, au pied de cette arbre, le sque- » lette d'un petit enfant... — De l'enquête immé- » diatement commencée par le parquet, sous » l'habile direction de M. de Logeryl, substitut du » procureur de la République, il résulte que les os- » sements devaient se trouver là depuis deux » années.
)) Des charges très graves pèsent sur une fille qui, » à cette époque, faisait partie du personnel de l'é- )) tablissement en qualité de femme de chambre.
» Cette fille, nommé Fanny Vernaut, est active-
» ment recherchée par la police. — Si elle se » trouve à Paris, ou même en France, elle nesau- » rait échapper longtemps aux fins limiers de la » préfecture. »
Geneviève avait écouté avec une stupeur facile à comprendre la lecture de ces lignes.
Effarée, les yeux agrandis par l'épouvante, elle s'approcha de M. de Fossaro et balbutia :
— Il y a cela?... vrai?
En même temps elle se penchait vers le journal que César tenait toujours ouvert. ,
— Lis toi-même... — dit-il en désignant du doigt l'article.
La jeune femme saisit le numéro du Gaulois et lut, ou plutôt épela, l'information terrible.
Quand elle eut achevé, ses dents claquaient et la sueur de l'angoisse perlait en goutelettes sur ses tempes.
Elle bégaya :
— On m'accuse... On me cherche... On me trouvera... Je suis perdue î...
César replia son journal, le remit dans sa poche et dit :
— N'est-il pas singulier, ma fille, qu'au bout de deux ans les débris de l'enfant étranglé sortent de la tombe inconnue qui les recelait et crient vengence contre la mère infâme I ! !
— Tais-toi 1 tais -toi ! — . fît Geneviève en voulant
appuyer sa main sur la bouche moqueuse du baron.
Celui-ci prit cette main, l'effleura de ses lèvres de façon très galante, et poursuivit :
— Tu sais quel est le fâcheux destin de la mère infanticide, quand le jury est de mauvaise humeur ?... On lui coupe le cou tout bonnement, à la pauvre femme...
— Mais tais-toi donc !... — répéta Geneviève d'une voix éteinte. — Ne vois-tu pas que je deviens folle!... — Après deux années... quand je ne pensais plus à rien... C'est horrible!... — Il me semble que je sens le couteau de la guillotine sur ma nuque... — Pourquoi est-ce moi qu'on soupçonne?... Tu connais seul mon crime!... — Qui donc m'accuse?
— Qui t'accuse?... — répondit César, — Ce n*est pas quelqu'un^ ce sont les faits. . . La manière dont tu as quitté le pensionnat suffirait, faute d'autres indices, à créer contre toi une présomption écrasante.
— Alors, encore une fois, je suis perdue?...
— Si on te trouve, c'est positif.
— On finira par me trouver... le journal le disait...
La jeune femme baissa la tête, et pendant quelques secondes s'absorba dans des réflexions de la nature la plus désolante.
Elle pleurait.
Soudain, à travers les larmes, un éclair jaillit de ses yeux.
— Mais, j'y songe — s'écria-t-elle tout à coup — c'est Fanny Vernaut que cherche la police...
— Sans doute... — fit le baron d'un air indifférent.
T— Et je m'appelle aujourd'hui Geneviève Leinen... — il me semble que ce nom, choisi par toi, doit me mettre à l'abri.
— De quelle façon prouverais-tu que tu es bien réellement Geneviève Leinen, et non Fanny Vernaut?...
— Tu possèdes, m'as-tu dit, des papiers qui rendraient indiscutable cette identité...
— C'est vrai... — En t*appuyant sur eux Lu pourrais soutenir, en dépit de toute accusation, de toute confrontation, que tu es bien Geneviève... et Marguerite Leinen, ta mère, serait là pour l'attester... — Que peut-on articuler contre toi? — Rien, sinon que tu ressembles vaguement à Fanny... — Une ressemblance n'est pas une preuve...
— Ah!je respire!... — murmura la maîtresse d'Hector. — Puisque mon salut dépend de toi, je suis sauvée...
— Gomment?
— Tu me donneras ces papiers...
— N'y compte pas, ma chère...
— Quoi!... si tu me voyais arrêtée, emprisonnée, tu refuserais de me venir en aide?...
— Parfaitement!...
— Tu es donc mon ennemi... mon ennemi mortel?...
— Je suis ton ami ; mais, en ce monde, chacun pour soi !... — Tu m'as refusé tout à l'heure ce que je te demandais, je te refuse ce que tu me demandes... — Point de signature, point de papiers I...
— Mais, c'est du chantage!
— Pas le moins du monde... C'est du commerce... — Seulement, ma confiance étant limitée, je ne traite qu'au comptant... — Sommes-nous d'accord?...
— Il le faut bien ! — Tu veux partager avec moi la fortune du prince si je suis son héritière?...
— Oui.
— Eh bien, je la partagerai avec toi... — Il te faut un engagement écrit et signé ?... — Je récrirai... je le signerai... Mais que Fanny Vernaut ait disparu pour toujours...
— Prends la plume, dans ce cas...
— Tu me donneras les papiers?
— C'est une des clauses de notre marché...
— Quand me les donneras-tu?
— Aussitôt qu'ils pourront te devenir utiles...
— Pourquoi pas tout de suite?
— Parce qu'en ce moment tu n'en as pas besoin.
— Mais...
— Oh! trêve de discussion! — interrompit César. — C'est à prendre ou à laisser...
— Si tu me trompais, cependant...
— La teneur même de l'engagement que tu vas souscrire te garantira ma bonne foi...
— Ces papiers dont tu parles, quels sont-ils?
— Un acte de naissance d'abord... l'acte de naissance de Geneviève Leinen, inscrite aux registres de l'état civil, et morte sans que son décès ait été déclaré...
— Un crime, alors?
— Une mère coupable, oui...
— Et cette mère attesterait au besoin que je suis sa fille?...
— Elle l'attesterait... et personne au monde ne pourrait démentir Marguerite Leinen... ta mère...
— Mais — reprit la jeune femme — on sait que Fanny Vernaut existe.
— Que t'importe cela, si tu es en mesure de prouver que tu n'est pas Fanny Vernaut?...
Geneviève s'assit devant le guéridon sur lequel César avait placé la feuille de papier timbré, et prit une plume.
— Que faut-il que j'écrive? — demanda-t-elle.
— Ceci...
Et le baron dicta :
— « Moi, Geneviève Leinen, fille naturelle de » Marguerite Leinen et de père inconnu, née à Paris » le 27 mai 1854, reconnais devoir la somme de six » millions au baron César-Annibal de Fossaro, et » l'autorise à toucher cette somme chez M" Emile » Pinguet, notaire à Paris. Ces six millions devront » être prélevés sur la totalité de l'héritage que, par » son testament, me lègue M. Hector Bégourde, » prince de Castel-Vivant.
« Fait à Paris, le »
— Laisse la date en blanc... — ajouta César. — Nous la remplirons plus tard, quand la succession sera ouverte... Maintenant signe ; Geneviève Leinen,
Geneviève obéit.
— Es-tu content ? — demanda-t-elle.
— Oui, — répondit le baron en serrant le papier dans son portefeuille, après avoir relu ce que la jeune femme venait d'écrire ; — Tu es assez intelligente pour comprendre que cet acte ainsi conçu m'oblige, dans mon propre intérêt, à te mettre à l'abri de tout péril I... — Tu seras riche pour que je le sois !... — Souviens-toi maintenant qu'il s'agit de reprendre ton empire sur Hector afin qu'il n'ait point la pensée de détruire son testament... — Donc, trêve aux scènes de jalousie... — Laisse le petit prince passer en paix le peu de temps qui lui reste à vivre et, si tu lui voyais quelque caprice en tête, ferme les yeux et préviens-moi.
— C'est entendu.
— Je vais tout de ce pas rue François I"... — J'avertirai notre jeune ami que je t'ai sermonnée vigoureusement... — J'ajouterai que tu l'adores, et que pour lui désormais tu seras tout sucre et tout miel...
César échangea avec Geneviève une poignée de main qui n'était bien cordiale ni d'un côté ni de l'autre, regagna son coupé et donna Tordre à Benedelto de le conduire à l'hôtel du prince de Castel- Yivant.
Nous l'y précéderons, et nous introduirons nos lecteurs dans le cabinet de travail attenant à la chambre à coucher d'Hector.
Cette pièce, très vaste et qu'éclairaient deux hautes fenêtres, renfermait nombre de merveilles artistiques mais effarouchait l'oeil par ce luxe un peu trop tapageur qu'adorait Hector en sa qualité d'ex-coloriste.
n était près de midi.
Le petit prince, vêtu d'un complet de flanelle blanche à liserés roses, achevait de dépouiller la volumineuse correspondance que chaque matin son valet de chambre posait sur le bureau.
On savait Hector énormément riche, et de tous côtés les faiseurs d'affaires, les inventeurs et les exploiteurs s'adressaient à lui.
Ceux-ci demandaient des fonds pour mettre en valeur des mines de haute fantaisie qui devaient, à les en croire, rapporter en peu de temps vingt capitaux pour un.
Ceux-là rêvaient de créer d'immenses compagnies d'assurances, ou bien de fonder des journaux monstres dont le moindre tirage serait d'un million d'exemplaires ; — d'autres proposaient la création de banques populaires gigantesques, se réservant, bien entendu, de les diriger, etc., etc.. ^
Puis venaient les appels à la bienfaisance du prince.
Ils étaient nombreux et se produisaient sous les formes les plus dissemblables.
Beaucoup sollicitaient de modestes sommes qui variaient d'un louis à cent francs, pour subsister. — Quelques-uns réclamaient cent mille francs afin de sauver l'honneur commercial d'un industriel menacé de la faillite.
Le plus grand nombre faisaient un tableau navrant de misères qui n'existaient que dans leur imagination.
Venaient ensuite les lettres féminines, reconnaissablés aux pattes de mouche de leurs suscriptions et aux senteurs d'opoponax, d'ylang-ylang ou de bouquet du Jockey-club, qu'elles exhalaient. — Bon nombre de filles écrivaient carrément l'équivalent de cette phrase : — Je suis très belle ^ achetez-moi...
D'autres disaient exactement la même chose en y mettant des formes un peu plus délicates.
Les déclarations d'amour et les demandes de rendez-vous abondaient.
Les proxénètes enfin offraient au jeune sultan de la rue François I" des vierges garanties sur facture.
Au début de son opulence, Hector s'était laissé prendre de temps à autre à des propositions de ce genre, sans avoir lieu de s'en applaudir beaucoup.
Maintenant il se contentait de sourire et de jeter au panier les lettres de ces dames.
Depuis qu'une énorme fortune lui permettait de satisfaire toutes ses fantaisies, tous ses caprices, il
avait eu de nombreuses maîtresses dont le règne éphémère durait au plus quelques semaines.
Geneviève Leinen, par exception, gardait depuis six mois son empire sur le cœur du prince Totor.
Nous savons d'ailleurs que cet empire, déjà bien amoindri, ne tenait désormais qu'à un fil.
Si Sta-Pi retrouvait la trace de la blonde incon^ nue rencontrée par Hector au théâtre de la Porte- Saint-Martin, l'influence de Geneviève s'évanouirait instantanément, entraînant dans sa chute les projets du baron César de Fossaro.
Sta-Pi trouverait-il ?
En attendant la solution de cette énigme, le cidevant Bégourde conservait sa maîtresse qu'il traitait volontiers de crampon, mais dont la beauté piquante et l'élégance indiscutable flattaient sa vanité.
Au moment où nous rejoignons Hector, le dépouillement du courrier touchait à sa fin.
En quelques minutes il fut achevé.
Le prince alors se leva, prit trois lettres d'afi'aires qu'il avait mises de côté, tira de sa poche un trousseau de clefs mignonnes et, s'approchant d'un petit meuble florentin d'ébène incrusté d'ivoire gravé, ouvrit le tiroir du haut.
Ce tiroir renfermait des papiers posés les uns sur les autres ou réunis en liasses, et des chemises de papier grisâtre renfermant des comptes, des factures, des notes de toute sorte, etc.
Hector plaça les trois lettres dans une chemise portant en gros caractères cette indication : Maître PiNGUET, notaire, 18 rue des Pyramides.
Une large enveloppe, non cachetée, s'en échappa et tomba sur le tapis.
Sur cette enveloppe, on lisait ces quatre mots ;