DISCOURS SUR L'ÉDUCATION
Prononcé par M. Chrysologue Lacasse
ÆExcellence,
De nombreuses questions agitent les sociétés modernes et servent d’aliment à des polémiques aussi stériles que fastidieuses. L'on a vu se poser successivement la question politico-religieuse, la question scolaire et la question sociale compliquée de la question ouvrière. La pseudo-science, qui s'empare de tout, tient ses assises dans de pompeux congrès cù s’étalert au grand jour les doctrines les plus fausses, les théories les plus absurdes. Etrange aberration ! C’est par des déclamations creuses, par le vain appareil d’une éloquence sophistique que l’on prétend guérir les maux de l'humanité ! Aveuglés par l’orgueil de la raison, les phi-
(1) Dictionnaire logique de la langue française par l’abbé Elie Blanc. Page 126‘
losophes et les rhéteurs de l’incrédulité ne voient point que le salut de la société est dans les éternels principes proclamés par l'Evangile. La parole de vie qui s’échappait des lèvres augustes de l’'Homme-Dieu a seule la vertu d'opérer le miracle de la régénération sociale, tandis que la raison humaine, privée de la lumière de la Foï, s'égare nécessairement ; de là le labyrinthe inextricable d'opinions qui caractérise la Babel du rationalisme.
Nous croyons que dans ces temps mauvais où l'irréligion déploie des efforts gigantesques pour envahir la société, c’est un devoir d’honneur pour la jeunesse catholique de 5e grouper autour du glorieux drapeau des vrais principes, car, à l'erreur totale, il faut opposer la vérité totale. Nous connaissons le tendre intérêt que Votre Excelleñce porte à la jeunesse, c’est pourquoi nous osons nous flatter de l'espoir que vous daignerez écouter avec une patiente indulgence les humbles considérations que nous allons présenter sur la question vitale de l’éducation.
La thèse que nous essayerons de prouver est libellée comme suit : « En matière d'enseignement, la famille et l'Eglise ont des droits supérieurs et primordiaux que l'Etat ne peut méconnaître ni moins encore s’arroger. »
En des temps moins troublés, il devrait suffire d’énoncer cette proposition, car l’axiome ne se prouve pas ; mais, depuis un siècle surtout, la presse avec ses mille voix, avec sa dévorante et malsaine activité, a propagé tant d'erreurs, a égaré un si grand nombre d’esprits, qu'il devient indispensable de démontrer les vérités les plus élémentaires.
Pour procéder avec quelque méthode, nous commencerons par établir les bases sur lesquelles s’appuyera notre argumentation. Avec les autorités les plus compétentes, nous disons que . l’enseignement est l’art de former les esprits et les cœurs en leur coramuniquant la vérité, et nous affirmons que pour être capable d'enseigner, il faut posséder une doctrine et avoir reçu une mission. Ces principes, que nous tenons pour indiscutables, nous les appliquerons successivement à la famille, à l'Eglise et à l'Etat, il nous sera facile ensuite de conclure à qui incomble la charge importante de l'éducation.
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Et d’abord, nous ne pouvons nous défendre d’une profonde émotion en pénétrant dans le sanctuaire de la famille, car ils sont bien vivants encore dans nos cœurs les touchants souvenirs du foyer paternel. Et qui donc oserait nier que nous devons à nos parents notre première éducation ? C'est au milieu des caresses et des tendres baiïsers de notre mère que nous avons souri à la vie, c’est elle qui a surpris le premier rayon de notre intelligence naissante et fait éclore les premiers sentiments dans notre cœur. Qui de nous ne se rappelle pas, dans un passé embaumé de suave poésie, la douce image de celle qui se pencha sur notre berceau ? C’est Dieu lui même qui plaça près de nous cet ange qui devait affermir nos pas chancelants et donner les premières leçons à notre âme avide de connaître. A ses côtés nous avons vu un homme que nous appelions notre Père et qui, avec plus de gravité, mais non moins d'affection, nous prodiguait sans relâche les conseils et les lumières de son expérience. Cette éducation, toute imprégnée de tendresse et qui laisse dans l’âme de l'enfant des traces ineffaçables, se donne partout où l’homme établit une demeure et érige un foyer domestique. Et il en a été ainsi depuis l'institution de la famille, c’est-à-dire depuis le commencement du monde, car Adam et Eve, nos premiers parents, avaient reçu de Dieu lui même la doctrine et la mission requises pour enseigner. C’est donc de droit naturel et par la force même des choses que la famille, antérieurement à tout pouvoir humaiu, a possédé le droit d'enseigner.
Si, comme dans la plupart des cas, le père ne peut utilement exercer ce droit, il y a pour lui une stricte obligation de choisir pour le remplacer des maîtres capables d'enseigner avant tout la religion et la morale qui sont les bases de toute instruction. Le père délègue son autorité éducatrice au maître de son choix et ainsi le droit primordial de la famille subsiste dans toute son intégrité.
Tels sont les principes proclamés” par la saine raison et consacrés par l'expérience. Eh bien ! que devient aux yeux des
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novateurs modernes ce droit antique et sacré ? Ils le contestent audacieusement. Le sanctuaire de la famille a été violé ; dans bien des pays le père n’a plus le droit légal d'enseigner son enfant, car il ne peut plus lui donner un maître de son choix. On l’a dépouillé de l'autorité éducatrice qu’il tient de Dieu et, malgré les protestationS de sa conscience indignée, on lui arrache ses fils pour les livrer à un enseignement qu’il condamne et réprouve.
Si la famille est la première éducatrice de l'enfant, il est une autre institution qui a, comme elle, un droit primordial en cette matière, c’est l'Eglise, car elle possède au degré le plus éminent les qualités qui constituent un véritable éducateur. Elle a une doctrine magnifique, formant un ensemble admirable de vérités, une doctrine à la fois simple et sublime qui s'adapte merveilleusement à toutes les intelligences. Elle a une mission qui lui fut donnée avec grandeur et solennité par Jésus-Christ lui-même sur la montagne de l’Ascension : Æuntes docete omnes gentes ; mission universelle, établissant les apôtres et leurs successeurs éducateurs de tous les peuples qu'ils enfanteraient à la foi jusqu’à la consommation des siècles.
Est-il nécessaire, d'ouvrir devant vous les pages émouvantes de ‘’nmssoire pour prouver que l'Eglise a rempli le mandat qu’elle r:çut de son divin Fondateur ? A peine l’Esprit-Saint eut-il illuniné de ses célestes flammes les apôtres réunis dans le Cénacle, que ces hommes, auparavant faibles et timides, annoncèrent hautement l4 vérité. Ils connurent la prison et les verges de la synagogue pharisaïque, mais ils accomplirent leur mission avec une invincible constance ; la persécution les dispersa, mais leurs voix retentirent jusqu'aux extrémités de la terre. Rome, Athèénes, Alexandrie, Antioche, toutes les cités de l'empire reçurent tour à tour leur enseignement. Une lutte terrible, s’éleva entre cette doctrine nouvelle et le monde païen. Pendant trois siècles les Césars tentèrent d’étouffer cet enseignement importun qui stigmatisait leurs hontes et lançait comme un défi, au milieu des
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turpitudes du paganisme, les préceptes de son austère et implacable morale ; pendant trois siècles des millions de martyrs confessèrent Jésus-Christ dans les prétoires et les amphithéâtres ; . puis, au moment marqué par la Providence, la croix triomphante, arborée par Constantin au sommet du Capitqle, annonça que l'univers était chrétien,
Lorsque, dans la suite, l'empire romain s’effondra sous les coups des barbares, les ouvriers évangéliques se précipitèrent dans le champ immense qui s’ouvrait à leur courageuse activité. C’est à ce moment qu’apparut cet ordre illustre des Bénédictins, dont les mille monastères formaient au milieu de la barbarie générale comme autant de foyers lumineux d’où la civilisation rayonnait au loin.
Il nous serait facile de suivre ainsi les annales de l'Eglise et de constater, à chaque siècle, l’accomplissement de sa mission éducatrice. Nous devrions citer en premier lieu les Papes qui furent les promoteurs infatigables de l'éducation, et les ordres religieux qui peuvent se glorifier d’être les sentinelles avancées de la religion, les dépositaires et les dispensateurs de la science. C’est de leurs rangs que sortirent les princes de la scolastique, surtout ce Thomas d'Aquin dont l'univers savant admire l’étonnant génie et sur le front duquel Léon XIII a déposé ‘une couronne immortelle, et l'illustre fils de Citeaux, le grand saint Bernard qui fut l’oracle du douzième siècle. Nous devrions citer “encore les universités et toutes les écoles du moyen-âge, cette période brillante que l’histoire, défigurée par la passion, a si odieusement travestie en une époque de ténèbres et d’ignorance. Enfin nous devrions louer l'héroïsme des missionnaires qui, la croix à la main, abordaïient aux plus lointains continents pour y porter la parole qui donne la vie et le flambeau qui éclaire avenir. Est-il un peuple qui n’ait vu débarquer sur ses rivages les hérauts de la religion, les prédicateurs de la vérité? Non, jamais l'Eglise n’a «manqué à sa mission et, dans cette longue suite de siècles, ses ennemis les plus acharnés n’ont pu signaler une défaillance dans son zèle.
Mais est-il besoin d'interroger le passé ? Jetons un regard