LE PRE^UER LIVRE
IIES SONNETS
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Ce premier jour de May, Hélène, je vous jure Par Castor par Pollux, vos deux frères jumeaux, Par la vigne enlassee à l'entour des ormeaux, Par les prez, par les bois hérissez de verdure,
Par le nouveau Printemps fils aisné de Nature, Par le cristal qui roule au giron des ruisseaux, Et par les rossignols, miracle des oiseaux, Que seule vous serez ma dernière aventure.
Vous seule me plaisez : j'ay par élection Et non à la volée aimé vostre jeunesse : Aussi je prens en gré toute ma passion.
Je suis de ma fortune autheur, je le confesse : La vertu qui vous pleige, en est la caution. Si la vertu me trompe, adieu belle Maistresse.
Quand à longs traits je boy ramourcuse estincclle Qui sort de tes beaux yeux, les miens sont esblouis : D'esprit ny de raison troublé je ne jouis, Et comme yvrc d'amour tout le corps me chancelle.
Le cœur me bat au sein, ma chaleur naturelle Se refroidit de peur : mes Sens esvanouis Se perdent tous en l'air, tant tu te resjouis D'acquérir par ma mort le surnom de cruelle.
'l'es regards foudroyans me percent de leurs rais La peau le corps le cœur, comme poinctes de trais Que je sens dedans l'ame : et quand je me veux
[plaindre,
Ou demander mercy du mal que je reçois.
Si bien ta cruauté me reserre la vois
Que je n'ose parler tant tes yeux me font craindre.
Ma douce Hélène, non, mais bien ma douce ha-
[leine, Qui froide rafraischis la chaleur de mon cœur, Je prens de ta vertu cognoissance et vigueur, Et ton œil comme il veut à son plaisir me meine.
Heureux celuy qui souffre une amoureuse peine Pour un nom si fatal : heureuse la douleur, Bien-heureux le torment qui vient pour la valeur Des yeux, non pas des yeux, mais de l'astre d'He-
[lene.
Nom, malheur des Troyens, sujet de mon souci,
Ma sage Pénélope et mon Hélène aussi,
Qui d'un soin amoureux tout le cœur m'envelope :
Nom, qui m'a jusqu'au ciel de la terre enlevé. Qui eust jamais pensé que j'eusse retrouvé En une mesme Hélène, une autre Pénélope !
Tout ce qui est de sainct, d'honneur et de vertu. Tout le bien cpTaux mortels Ui Nature peut l'aire. Tout ce que l'artifice icy peut contrefaire, Ma Maistresse en naissant en l'esprit l'avoit eu.
Du juste et de l'honneste à l'envy debatu Aux escoles des Grecs : de ce qui peut attraire A l'amour du vray bien, à fuir le contraire, Ainsi que d'un habit son corps fut revestu.
Toujours la chasteté des beautez ennemie (Comme l'or fait la Perle) honore son Printemps, Une vertu parfaite, une peur d'infamie,
Un œil qui fait les Dieux et les hommes contens : La voyant si parfaite, il faut que je m'escrie, Bien-heureux qui l'adore et qui vit de son temps I
Hélène sceut charmer avecque son Nepenthe Les pleurs de Telemaque. Hélène, je voudroy Que tu pcusses charmer les maux que je reçoy Depuis deux ans passez, sans que je m'en repente.
Naisse de nos amours une nouvelle plante. Qui conserve nos noms en escrit dessus soy. Les porte entre-lassez d'une éternelle foy, Et qu'à nostre contract la Terre soit présente.
O Terre, de nos oz en ton sein chaleureux Laisse une herbe au Printemps propice aux amou-
[reux, Qui sur nos tombeaux croisse en un lieu solitaire.
O désir fanstastiq, duquel je me deçoy. Mon souhaict n'adviendra, puisqu'en vivant je voy Que mon amour me trompe, et qu'il n'a point
[de frère.
Yl
Poussé des flots d'Aniour je n'ay point de support, Je ne voy point de Phare, et si je ne désire (O désir trop hardy !) sinon que ma Navire Apres tant de périls puisse gaigner le port
Las : devant que payer mes vœux dessus le bort. Naufrage je mourray : car je ne voy reluire Qu'une flame sur moy, qu'une Hélène qui tire Entre mille rochers ma Navire à la mort.
Je suis seul me noyant de ma vie homicide, Choisissant un enfant un aveugle pour guide. Dont il me faut de honte et pleurer et rougir.
Je ne sçay si mes Sens, ou si ma Raison tasche De conduire ma nef, mais je sçay qu'il me fasche De voir un si beau port et n'y pouvoir surgir.