CHANSON
Quand je devise assis auprès de vous, Tout le cœur me tressaut :
Je tremble tout de nerfs et de genous, Et le pouls me défaut.
Je n'av ny sang ny esprit ny haleine,
Qui ne se trouble en voyant mon Hélène, Ma chère et douce peine.
Je devien fol, je pers toute raison :
Cognoistre je ne puis Si je suis libre, ou mort, ou en prison :
Plus en iftoy je ne suis.
En vous voyant, mon œil perd cognoissance Le vostre altère et change mon essence,
Tant il a de puissance.
Vostre beauté me fait en mesme temps
Souffrir cent passions :
Et toutesfois tous mes sens sont contens,
Divers d'affections.
L'œil vous regarde, et d'autre part l'oreille
6o SONNETS
Oyt vostre voix, qui n'a point de pareille, Du monde la merveille.
Voila comment vous m'avez enchanté, Heureux de mon malheur :
De mon travail je me sens contenté, Tant j'aime ma douleur :
Et veux tousjours que le soucy me tienne.
Et que de vous tousjours il me souvienne, Vous donnant l'ame mienne.
Donc ne cherchez de parler au De\'in,
Qui sçavez tout charmer :
Vous seule auriez un esprit tout dinn,
Si vous pouviez aimer.
Que pleust à Dieu, ma moitié bien-aimee, Qu'Amour vous eust d'une flèche enflammée
Autant que moy charmée.
En se jouant il m'a de part en part
Le cœur outrepercé :
A vous s 'amie il n'a monstre le dard
Duquel il m'a blessé.
De telle mort heureux je me confesse, Et ne veux point que la playe me laisse
Pour vous, belle Maistresse.
POUR HELENE, LIVRE I. 6l
Dessus ma tombe engravez mon soucy
En mémorable escrit :
D'un Vandomois le corps repose icy,
Sous les Myrtes l'esprit.
Comme Paris là bas faut que je voise, Noti pour l'amour d'une Hélène Gregoisé,
Mais d'une Saintongeoise.
Amour abandonnant les vergers de Cytheres, D'Amathonte et d'Kryce, en la France passa : Et me monstrant son arc, comme Dieu, me tança, Que j'oubliois, ingrat, ses loix et ses mystères,
II inc frappa trois fois de ses ailes légères : Un traict le plus aigu dans les yeux m'eslança. La playe vint au ccrur, qui chaude me laissa Une ardeur de chanter les honneurs de Sur^eres.
Chante (me dist Amour) sa grâce et sa beauté, Sa bouche ses beaux yeux sa douceur sa bonté : Je la garde pour toy le sujet de ta plume.
Un sujet si divin ma Muse ne poursuit. Je te fcray l'esprit meilleur que de coustume. « L'homme ne peut faillir quand un Dieu le con-
[duit.
Tu ne dois en ton cœur superbe devenir, Ni braver mon malheur accident de fortune : La misère amoureuse à chacun est commune : Tel eschappe souvent qu'on pense bien tenir.
Tousjours de Nemesis il te faut souvenir. Qui fait nostre adventure ore blanche ore brune. Aux superbes Tvrans appartient la rancune : Comme ton serf conquis tu me dois maintemr.
Les Guerres et l'Amour sont frères d'une chose : Le veinqueur du veincu bien souvent est batu, Qui paravant fuyoit de honte à bouche close.
L'amant désespéré souvent reprend vertu : Pource un nouveau trophée à mon mal je propose, D'avoir contre tes yeux si long temps combatu.
L'autre jour que j'estois sur le haut d'un degré, Passant tu m'advisas, et me tournant la veue, lu m'esblouis les yeux, tant j'avois l'ame esmeue De me voir en sursaut de tes yeux rencontré.
Ton regard dans le cœur, dans le sang m'est entré Comme un esclat de foudre alors qu'il fend la nue : J'eus de froid et de chaud la fièvre continue, D'un si poignant regard mortellement outré.
Ivors si ta belle main passant ne m'eust fait signe. Main blanche, qui se vante estre fille d'un Cygne, Je fusse mort, Helcne, aux rayons de tes yeux :
Mais ton signe retint l'ame presque ravie, Ton œil se contenta d'estre victorieux, Ta main se resjouyt de me donner la vie.
Ce siècle où tu nasquis ne te cognoist, Hélène : S'il sçavoit tes vertus, tu aurois en la main Un sceptre à commander dessus le genre humain, Et de ta majesté la terre seroit pleine.
Mais luy tout embourbé d'avarice vilaine, Qui met comme ignorant les vertus à desdain. Ne te cognut jamais : je te cognu soudain A ta voix, qui n'estoit d'une personne humaine.
Ton esprit en parlant à moy se descouvrit, Et ce-pendant Amour l'entendem-cnt m'ouvrit, Pour te faire à mes yeux un miracle apparoistre.
Je tiens (je le sens bien) de la divinité,
Puisque seul j'ay cognu que peut ta Deité,
Et qu'un autre avant moy nel'avoit peucognoistre.
Le Soleil l'autre jour se mit entre nous deux, Ardent de regarder tes yeux par la verrière : Mais luy, comme esblouy de ta vive lumière, Ne pouvant la souffrir, s'en-alla tout honteux.
Je te regarday ferme, et devins glorieux D'avoir veincu ce Dieu qui se tournoit arrière, Quand regardant vers moy tu me dis, ma guer-
[riere, Ce Soleil est faschcux, je t'aime beaucoup mieux.
Une joye en mon cœur incroyable s'en-vole Pour ma victoire acquise, et pour telle parole : Mais longuement cest aise en moy ne trouva lieu.
Arrivant un mortel de plus fresche jeunesse (Sans esgard que j'avois triomphé d'un grand
[Dieu) Tu me laissas tout seul pour luy faire caresse.
Deux Venus en Avril de mesme Deité Nasquirent, l'une en Cypre, et l'autre en la Sain-
[tonge :
La Venus Cyprienne est des Grecs la mensonge, La chaste Saintongeoise est une vérité.
L'Avril se resjouist de telle nouveauté, Et moy qui jour ny nuict d'autre Dame ne songe. Qui le fil ariioureux de mon destin allonge Ou l'accourcist, ainsi qu'il plaist à sa beauté,
Je me sens bien-heureux d'estre nay de son âge. Si tost que je la vy, je fus mis en servage De ses yeux, que -j'estime un sujet plus qu'hu-
[main.
Ma Raison sans combatre abandonna la place. Et mon cœur se vit pris comme un poisson à l'hain. Si j'ay failly, ma faute est bien digne de grâce.
Soit que je sois hay de toy, ma Pasithee, Soit que j'en sois aime, je veux suivre mon cours : J 'ay joué comme aux dets mon cœur et mes amours: Arrive bien ou mal la chance en est jettee.
Si mon ame et de glace et de feu tourmentée, Peut deviner son mal, je \-oy que sans secours, Passionné d'amour je dov finir mes jours, Kt cjue devant mon soir se clorra ma nuictee.
Je suis du camp d'Amour pratique Chevalier : I\)ur avoir trop souffert, le mal m'est familier : Comme un habillement j'ay \-estu le martire.
Donques je te desfie et toute ta rigueur : Tu m'as desja tué, tu ne sçaurois m'occire Pour la seconde fois, car je n'ay plus de cœur.
Trois ans sont ja passez que ton œil me tient pris, Et si ne suis marry de me voir en servage : Seulement je me deuls des ailes de mon âge, Qui me laissent le chef semé de cheveux gris.
Si tu me vois ou palle, ou de fièvre surpris. Quelquefois solitaire, ou triste de visage, Tu devrois d'un regard soulager mon dommage : L'Aurore ne met point son Tithon à mespris.
Si tu es de mon mal seule cause première,
Il faut que de mon mal tu sentes les effets : \
C'est une sympathie aux hommes coustumiere.
Je suis (j'en jure Amour) tout tel que tu me fais : Tu es mon cœur mon sang ma vie et ma lumière : Seule je te choisi, seule aussi tu me plais. (
De vos yeux tout-divins dont un Dieu se paistroit, (Si un Dieu se paissoit de quelque chose en terre) Je me paissois hier, et Amour qui m'enferre, Ce-pendant sur mon Cdur ses flesches racous-
[troit.
Mon œil dedans le vostre esbahy rencontroit Cent beautez, qui me font une si longue guerre, Et la mesme vertu qui toute se reserre En vous, d'aller au Ciel le chemin me monstroit.
Je n'avois ny esprit ny penser ny oreille,
Qui ne fussent ravis de crainte et de mer\eille,
Tant d'aise transportez mes Sens cstoient contcns.
J'estois Dieu, si mon œil vous eust veu d'a\-antage : Mais le soir qui survint, cacha vostre \isage, Jaloux que les mortels le veissent si long temps.
Tq regardant assise auprès de ta cousine, Belle comme une Aurore, et toy comme un Soleil, Je pensay voir deux fleurs d'un mesme teint pareil. Croissantes en beauté l'une à l'autre voisine. K
La chaste saincte belle et unique Angevine^ Viste comme un esclair sur moy jetta son œil :- 5 Toy comme paresseuse et pleine de sommeil, ) D'un seul petit regard tu ne m'estimas digne. {^
Tu t'entretenois seule au visage abaissé, "- Pensive toute à toy, n'aimant rien que toymesme, Desdaignant un chacun d'un sourcil ramassé, C
Comme une qui ne veut qu'on la cherche ou qu'on b-
[l'aime.
J'eu peur de ton silence, et m'en-allay toutblesme. Craignant que mon salut n'eust ton œil offensé.
De toy ma belle Grecque, ainçois belle Espa- Qui tire tes ayeuls du sanp Iberien, [gnole, Je suis tant serviteur, que je ne voy plus rien Qui me plaise, sinon tes yeux et ta parole.
Comme un mirouer ardent, ton visage m'afFole Me perçant de ses raiz, et tant je sens de bien En t'oyant deviser, que je ne suis plus mien, Et mon ame fuitive à la tienne s'en-vole.
Puis contemplant ton œil du mien victorieux, Je voy tant de vertus, que je n'en sçay le conte, Esparses sur ton front comme estoiles aux Cieux.
Je voudrois estre Argus : mais je rougis de honte Pour voir tant de beautez que je n'av que deux
[yeux.
Et que tousjours le fort le plus foible surmonte.
Cruelle, il suffisoit de m'avoir pouldroyé, Outragé, terrassé, sans m'oster l'espérance. Tousjours du malheureux l'espoir est l'asseurance: L'amant sans espérance est un corps fouldroyé.
L'espoir va soulageant l'homme demy-noyé : L'espoir au prisonnier repromet délivrance : Le pauvre par l'espoir allège sa souffrance : Pandore au genre humain a ce bien octroyé.
Ny d'yeux ny de semblant vous ne m'estes cruelle : Mais par l'art cauteleux d'une voix qui me geile, Vous m'ostez l'espérance et desrobez mon joijr.
O douce tromperie aux Dames coustumiere ! Qu'est-ce parler d'amour sans point faire l'amour, Sinon voir le Soleil sans aiijier .sa lumière ?
Tant de fois s'appointer, tant de fois se fascher, Tant de fois rompre ensemble et puis se renouer, Tantost blasmer Amour et tantost le louer. Tant de fois se fuyr, tant de fois se chercher,
Tant de fois se monstrer, tant de fois se cacher, Tantost se mettre au joug, tantost le secouer, Advouer sa promesse et la desadvouer, Sont signes que l'amour de près nous Nnent tou-
[cher.
L'inconstance amoureuse est marque d'amitié.
Si donc tout à la fois avoir haine et pitié,
Jurer, se parjurer, sermens faicts et desfaicts.
Espérer sans espoir, confort sans reconfort, Sont vrais signes d'amour, nous entr'aimons
[bien fort :
Car nous avons tousjours ou la guerre ou la paix.
Quoy ? me donner congé de servir toute femme, Et mon ardeur esteindre au premier corps venu, Ainsi qu'un vagabond sans estre retenu, Abandonner la bride au vouloir de ma flame :
Non, ce n'est pas aimer. L'Archer ne vous entame Qu'un peu le haut du cœur d'un traict foible et
[menu.
Si d'un coup bien profond il vous estoit cognu, Ce ne seroit que soulfre et braise de vostre ame.
En soupçon de vostre ombre en tous lieux vous
[seriez :
A toute heure en tout temps jalouse me suivriez, D'ardeur et de fureur et de crainte allumée.
Amour au petit pas non au gallop, vous court, Et vostre amitié semble à celle de la Court, Où peu de feu se trouve et beaucoup de fumée.
Je t'avois despitee, et ja troÏB mois passez Fuyoient sans retourner, que je ne t'avois vcue, Quand destournant sur moy les esciairs de ta veue, Je senty la vertu de tes yeux offensez.
Puis tout aussi soudain que les feux eslancez, Qui par le Ciel obscur s'esclattent de la nue, Rassérénant l'ardeur de ta cholere esmeue, Sou-riant tu rendis mes péchez effacez.
« J'estois sot d'appaiser par souspirs et par larmes
Ton cœur qui me fait vivre au milieu des alarmes
D'Amour, et que six ans n'ont peu jamais ployer.
Dieu peult avecq raison mettre son œuvre en
[poudre :
Mais je ne suis ton œuvre, ou sujet de ta foudre. « Qui sert bien, sans parler demande son loyer.
Puis qu'elle est toute hyver, toute la mesme glace, Toute neige, et son cœur tout armé de glaçons, Qui ne m'aime sinon pour avoir mes chansons, Pourquoy suis-je si fol que je ne m'en délace ?
Dequoy me sert son nom, sa grandeur et sa race, Que d'honneste servage et de belles prisons ? INIaistresse, je n'av pas les cheveux si grisons. Qu'une autre de bon cœur ne prenne vostre place.
Amour, qui est enfant, ne celé vérité.
Vous n'estes si superbe, ou si riche en beauté,
Qu'il faille desdaigner un bon cœur qui vous aime.
R'entrer en mon Avril désormais je ne puis : Aimez moy s'il vous plaist, grison comme je suis, Et je vous aimeray quand vous serez de mesme.
yS SONNETS
Estant près de ta face, où l'honneur se repose, Tout ravy je humois et tirois à longs traicts De ton estomac sainct un millier de secrets, Par qui le Ciel en moy ses mystères expose.
J'appris en tes vertus n'avoir la bouche close, J'appris tous les secrets des Latins et des Grecs : Tu me fis un Oracle, et m'esveillant après Je devins un Démon sçavant en toute chose.
J'appris que c'est Amour, du Ciel le fils aisné. O bon Endymion, je ne suis estonné Si, dormant près la Lune en un sommeille
[extrême,
La Lune te fist Dieu! Tu es un froid amy.
Si j'avois près ma Dame un quart d'heure dormy,
Je serois, non pas Dieu : je ferois les Dieux mesme.
Je liay d'un filet de soye cramoisie Vostre bras l'autre jour, parlant avecques vous : Mais le bras seulement fut captif de mes nouds, Sans vous pouvoir lier ny cœur ny fantaisie.
Beauté, que pour maistresse unique j'ay choisie, Le sort est inégal : vous triomphez de nous. Vous me tenez esclave esprit bras et genous, Et Amour ne vous tient ny prinse ny saisie.
Je veux parler, Maistresse, à quelque vieil char-
[meur.
Pour vous rendre amoureuse, et changer vostre
[humeur.
Et qu'une mesme playe à nos cœurs soit semblable.
Je faux : l'amour qu'on charme est de peu de se- Estre beau jeune riche éloquent agréable, [jour. Non les vers enchantez, sont les sorciers d'Amour.
8o SONNETS
D'un profond pansement j'avois si fort troublée L'imagination qui toute en vous estoit, Que mon ame à tous coups de mes lèvres sortoit, Pour estre en me laissant à la vostre assemblée.
J'ay cent fois la fuitive au logis r 'appelée, Qu'Amour me desbauchoit : ores elle escoutoit, Et ores sans m'ouyr le frein elle emportoit, Comme un jeune Poulain qui court à la voilée.
La tançant je disois, Tu te vas décevant :
Si elle nous aimoit, nous aurions plus souvent
Ou chiffres ou message ou lettre accoustumee.
Elle a de nos chansons et non de nous souci. Mon ame, sois plus fine : il nous faut tout ainsi Qu'elle nous paist de vent, la paistre de fumée.
POUR HELENE, LIVRE I . 8î
Je fuy les grands chemins frayez du populaire, Et les villes où sont les peuples amassez : Les rochers, les forests desja sçavent assez Quelle trampe a ma vie estrange et solitaire.
Si ne suis-je si seul, qu'Amour mon secrétaire N'accompagne mes pieds débiles et cassez : Qu'il ne conte mes maux et presens et passez A ceste voix sans corps, qui rien ne sçauroit taire.
Souvent plein de discours, pour flatter mon esmoy, Je m'arreste, et je dy, Se pourroit-il bien faire Qu'elle pensast, parlast, ou se souvint de moy?
Qu'à sa pitié mon mal commençast à desplaire ? Encor que je me trompe, abusé du contraire Pour me faire plaisir, Hélène, je le croy.
XXMI
Chef escole des arts, le séjour de science, Où vit un intellect qui foy du Ciel nous faict, Une heureuse mémoire un jugement parfaict, D'où Pallas reprendroit sa seconde naissance :
Chef le logis d'honneur de vertu de prudence, Ennemy capital du vice contrefait :
Chef petit Univers qui monstres par effet Que tu as du grand Tout parfaicte cognoissance :
Et toy divin esprit qui du Ciel est venu,
Dedans un autre Ciel où tu es retenu
Simple rond et parfait, comme icy nous ne sommes
Où tout est embrouillé, sans ordre ny sans loy :
Puisque tu es divin, aye pitié de moy :
Il appartient aux Dieux d'avoir pitié des hommes.
Si j'estois seulement en vostre bonne grâce Par Terre d'un baiser doucement amoureux, Mon cœur au départir ne seroit langoureux, En espoir d'eschauffer quelque jour vostre glace.
Si j'avois le portrait de vostre belle face, Las ! je demande trop! ou bien de vos cheveux, Content de mon malheur je serois bien-heureux Et ne voudrois changer aux célestes de place.
Mais je n'ay rien de vous que je puisse emporter. Qui soit cher à mes yeux pour me reconforter. Ne qui me touche au cœur d'une douce mémoire.
Vous dites que l'Amour entretient ses accords Par l'esprit seulement, je ne sçaurois le croire : Car l'esprit ne sent rien que par l'ayde du corps.
De vos yeux, le mirouer du Ciel et de Nature, La retraite d'Amour, la forge de ses dards. D'où coule une douceur, que versent vos regards Au cœur, quand un rayon y sur^'ient d'aventure,
Je tire pour ma vie une douce pasture. Une joye, un plaisir, que les plus grands Césars, Au milieu du triomphe, entre un camp de soudars, Ne sentirent jamais : mais courte elle me dure.
Je la sens distiller goutte à goutte en mon cœur, Pure saincte parfaicte angelique liqueur, Qui m'eschaufe le sang d'une chaleur extrême.
Mon ame la reçoit avecquc tel plaisir,
Que tout esvanouy je n'ay pas le loisir
Ny de gouster mon bien, ny penser à moymesme.
L'arbre qui met à croistre a la plante asseuree : Celuy qui croist bien tost, ne dure pas long temps, Il n'endure des vents les souflets inconstans : Ainsi l'amour tardive est de longue durée.
Ma foy du premier jour ne vous fut pas donnée : L'Amour et la Raison, comme deux combatans, Se sont escarmouchez l'espace de quatre ans : A la fin j'ay perdu, veincu par destinée.
11 estoit destiné par sentence des Cieux, Que je devois ser\âr, mais adorer vos yeux : J'ay, comme les-Geans, au Ciel fait résistance.
Aussi je suis comme eux maintenant foudroyé, Pour résister au bien qu'ils m'avoient ottroyé : Je meurs, et si ma mort m'est trop de recompense.
Ostez vostre beauté, ostez vostre jeunesse, Ostez ces rares dons que vous tenez des Cieux, Ostez ce docte esprit, ostez moy ces beaux yeux, Cet aller, ce parler digne d'une Déesse :
Je ne vous seray plus d'une importune presse Fascheux comme je suis : vos dons si précieux Me font en les voyant devenir furieux.
Et par le desespoir l'ame prend hardiesse.
Pourcc si quelquefois je vous touche la main, Par courroux vostre teint n'en doit devenir blesme : Je suis fol, ma raison n'obeyt plus au frein,
Tant je suis agité d'une fureur extrême.
Ne prenez, s'il vous plaist, mon oftence à dcsdain,
Mai? douce pardonnez mes fautes à vous mesme.
De vostre belle vive angelique lumière, Le beau logis d'Amour de douceur de rigueur, S'eslance un doux regard, qui me navrant le cœur Desrobe loin de moy mon ame prisonnière.
Je ne sçay ny moyen remède ny manière De sortir de vos rets, où je vis en langueur : Et, si extrême ennuy traine plus en longueur, Vous aurez de mon corps la despouille dernière.
Yeux qui m'avez blessé, yeux mon mal et mon bien, Guarissez vostre playe : Achille le peut bien. Vous estes tout-divins, il n'estoit que pur homme.
Voyez, parlant à vous, comme le cœur me faut ! Helas ! je ne me deuls du mal qui me consomme : Le mal dont je me deuls, c'est qu'il ne vous en
[chaut.
Nous promenant tous seuls, vous me distes
[Maistresse, Qu'un chant vous desplaisoit, s'il n'estoit douce-
[reux :
Que vous aimiez les plaints des tristes amoureux, Toute voix lamentable et pleine de tristesse.
Et pource (disiez-vous) quand je suis loin de
[presse, Je choisis vos Sonnets qui sont plus douloureux : Puis d'un champ qui est propre au sujet langou-
[reux, Ma nature et .-Vmour veulent que je me paisse.
Vos propos sont trompeurs. Si vous aviez souci De ceux qui ont un cœur larmoyant et transi, Je vous ferois pitié par une sympathie :
Mais vostre œil cauteleux, à tromper trop subtil, Pleure en chantant mes vers, comme le Crocodil, Pour mieux me desrober par feintise la vie.
Cent et cent fois le jour l'Orange je rebaise, Et le Citron qui part de vostre belle main, Doux présent amoureux, que je loge en mon sein Pour leur faire sentir combien je sens de braise.
Quand ils sont demy-cuits, leur chaleur je r'ap-
[paise.
Versant des pleurs dessus, dont triste je suis plein : Et de ta nonchalance avec eux je me plain, Qui cruelle te ris de me voir à mal-aise.
Oranges et Citrons sont symboles d'Amour :
Ce sont signes muets, que je puis quelque jour
T'arrester, comme fit Hippomene Atalante.
Mais je ne le puis croire : Amour ne le veut pas, Qui m'attache du plomb pour retarder mes pas, Et te donne à fuir des ailes à la plante.
Tousjours pour mon sujet il faut que je vous aye En peinture, pour voir vos deux Astres jumeaux, Vos yeux, mes deux Soleils, qui feints me sont si
[beaux.
Qu'à trouver autre jour autre part je n'essaye.
Le chant du Rossignol m'est le chant d'une
Orfraye, Roses me sont Chardons, torrens me sont ruis- La Vigne mariée à l'entour des Ormeaux, [seaux, Et le Printemps au cœur me rengrege la playe.
Mon plaisir en ce mois c'est de voir les Coloms S'emboucher bec à bec de baisers doux et longs, Dés l'aube jusvju'au soir que le Soleil se plonge.
O bien-heureux Pigeons, vray germe Cyprien, Vous avez par nature et par effect le bien Que je n'ose espérer tant seulement en songe !
Vous me distes, Maistresse, estant à la fenestre, Regardant vers Mont-martre et les champs La solitaire vie, et le derert séjour [d'alentour : Valent mieux que la Cour, je voudrois bien y estre.
A l'heure mon esprit de mes Sens seroit maistre, En jeusne et oraison je passerois le jour, Je desfi'rois les traicts et les flames d'Amour : Ce cruel de mon sang ne pourroit se repaistre.
Quand je vous respondy, Vous trompez de
[penser Qu'un feu ne soit pas feu pour se couvrir de
[cendre :
Sur les cloistres sacrez la flame on voit passer :
Amour dans les déserts comme aux villes s'en-
[gendre.
Contre un Dieu si puissant, qui les Dieux peut
[forcer,
Jeusnes ny oraisons ne se peuvent défendre.
xxxvn
Voicy le mois d'Avril, où nasquit la merveille Qui fait en terre foy de la beauté des Cieux, Le mirouer de vertu, le Soleil de mes yeux, Seule Phénix d'honneur, qui les âmes resveille.
Les Œillets et les Liz et la Rose vermeille Servirent de berceau : la Nature et les Dieux La regardèrent naistre, et d'un soin curieux Amour enfant comme elle alaicta sa pareille.
Les Muses, Apollon et les Grâces estoient Tout alentour du lict, qui à l'envy jettoient Des fleurs sur l'Angelette. Ah ! ce mois me convie
D'eslever un autel, et suppliant Amour
Sanctifier d'Avril le neufiesme jour,
Qui m'est cent fois plus cher que celuy de ma vie.
D'autre torche mon cœur ne pouvoit s'allumer Sinon de tes beaux yeux, où l'amour me convie : J'avois desja passé le meilleur de ma vie, Tout franc de passion, fuyant le nom d'aimer.
Je soulois maintenant ceste Dame estimer, Et maintenant ceste autre où me portoit l'envie, Sans rendre ma franchise à quelqu'une asservie : Rusé je ne voulois dans les rets m'enfermer.
Maintenant je suis pris, et si je prens à gloire D'avoir perdu le camp, frustré de la victoire : Ton œil vaut un combat de dix ans d'Ilion.
Amour comme estant Dieu n'aime pas les
[superbes :
Sois douce à qui te prie, imitant le Lion. La foudre abat les monts, non les petites herbes.
Agathe, où du Soleil le signe est imprimé (L'escrevice marchant comme il fait en arrière) Cher présent que je donne à toy chère guerrière, Mon don pour le Soleil est digne d'estre aimé.
Le Soleil va tousjours de fiâmes allumé, Je porte au cœur le feu de ta belle lumière : Il est l'ame du monde, et ma force première Dépend do ta vertu, dont je suis animé.
O douce belle vive angelique Sereine, Ma toute Pasithee, essence sur-humaine, Merveille de Nature, exemple sans pareil.
D'honneur et de beauté l'ornement et le signe, Puis que rien icy bas de ta vertu n'est digne. Que te puis-je donner sinon que le Soleil ?
Puis que tu cognois bien qu'affamé je me pais Du regard de tes yeux, dont larron je retire Des rayons, pour nourrir ma douleur qui s'empire, Pourquoy me caches-tu l'œil par qui tu me plais ?
Tu es deux fois venue à Paris, et tu fais Semblant de n'y venir, afin que mon martire Ne s'allège en voyant ton œil que je désire, Dont la vive vertu me nourrist de ses rais.
Tu vas bien à Hercueil avecque ta cousine Voir les prez les jardins et la source voisine De l'Antre, où j'ay chanté tant de divers accords.
Tu devois m'appeler, oublieuse Maistresse : Ton coche n'eust courbé soubs une masse espesse : Car je ne suis plus rien qu'un fantôme sans corps.
Comme je regardois ces yeux, mais ceste fouldre, Dont l'esclat amoureux ne part jamais en vain, Sa blanche charitable et délicate main Me parfuma le chef et la barbe de pouldre.
Pouldrc l'honneur de Cyprc, actuelle à resouldre L'ulcère qui s'enchame au plus creux de mon sein, Depuis telle faveur j'ay senty mon cœur sain, Ma playe se reprendre, et mon mal se dissouldre.
Pouldre, Atomes sacrez qui sur moi voletoient. Où toute Cypre, l'Inde et leurs parfums estoient, Je vous sens dedans l'ame. O Pouldre souhaitée,
l'^n parfumant mon chef vous avez combatu Ma douleur et mon cœur : je faux, c'est la vertu De ceste belle main qui vous avoit jettee.
XLU
Cet amoureux desdain, ce Nenny gracieux, Qui refusant mon bien, me reschaufent l'envie Par leur fiere douceur d'assujettir ma vie, Où sont desja sujets mes pensers et mes yeux,
Me font transir le cœur, quand trop impétueux A baiser vostre main le désir me convie. Et vous la retirant feignez d'estre marrie, Et m'appelez, honteuse, amant présomptueux.
Mais sur tout je me plains de vos douces menaces, De vos lettres qui sont toutes pleines d'audaces. De moymesme, d'Amour, de vous et de vostre
[art,
Qui si doucement farde et sucre sa harangue, Qu'escrivant et parlant vous n'avez traict de
[langue Qui ne me soit au cœur la poincte d'un poignart.
J'avois, en regardant tes beaux yeux, enduré Tant de flames au cœur, que plein de seicheresse Ma langue estoit réduite en extrême destresse, Ayant de trop parler tout le corps altéré.
Lors tu fis apporter en ton vase doré De l'eau froide d'un puits : et la soif qui me presse Me fist boire à l'endroit où tu bois,maMaistresse, Quand ton vaisseau se voit de ta lèvre honoré.
Mais le vase amoureux de ta bouche qu'il baise, En réchauffant ses bords du feu qu'il a receu, Le garde en sa rondeur comme en une fournaise.
Seulement au toucher je l'ay bien apperceu. Comment pourroy-je vivre un quart d'heure à
[mon aise Quand je sens contre moy l'eau se tourner en feu ?
Comme une belle fleur assise entre les fleurs, Mainte herbe vous cueillez en la saison plus tendre Pour me les envoyer, et pour soigneuse apprendre Leurs noms et qualitez, espèces et valeurs.
Estoit-ce point afin de guarir mes douleurs, Ou de faire ma playe amoureuse reprendre ? Ou bien s'il vous plaisoit par charmes entreprendre D'ensorceler mon mal, mes flames et mes pleurs ?
Certes je croy que non : nulle herbe n'est mais-
[tresse
Contre le coup d'Amour envieilly par le temps.
C'estoit pour m'enseigner qu'il faut dés la jeu-
[nesse.
Comme d'un usufruict prendre son passetemps : Que pas à pas nous suit l'importune vieillesse, Et qu'Amour et les fleurs ne durent qu'un Prin-
[temps.
lOO SONNETS
Doux desdains douce amour d'artifice cachée, Doux courroux enfantin, qui ne garde son cœur, Doux d'endurer passer un long temps en lon-
[gueur, Sans me voir, sans m'escrire, et faire la faschee :
Douce amitié souvent perdue et recherchée, Doux de tenir d'entrée une douce rigueur, Et sans me saluer me tenir en langueur, Et feindre qu'autre part on est bien empeschee :
Doux entre le despit et entre l'amitié, Dissimulant beaucoup, ne parler qu'à moitié. Mais m'appeler volage et prompt de fantasie,
Blasmer ma conscience et douter de ma foy, Injure plus mordante au cœur je ne reçoy : Car douter de ma fov c'est crime d'heresie.
POUR HELENE, LIVRE I. lOI
Pour voir d'autres beautez mon désir ne s'appaise, Tant du premier assaut vos yeux m'ont surmonté, Tousjours à l'entour d'eux vole ma volonté, Yeux qui versent en l'ame une si chaude braise.
Mais vous embellissez de me voir à mal-aise, Tigre, roche de mer, la mesme cruauté, Comme ayant le desdain si joint à la beauté Que de plaire à quelcun semble qu'il vous des-
[plaise.
Desja par longue usance aimer je ne sçaurois Sinon vous, qui sans pair à soymesme ressemble. Si je changeois d'amour, de douleur je mourrois.
feulement quend je pense au changement je
[tremble :
Car tant dedans mon cœur toute je vous reçois, Que d'aimer autre part, c'est hayr ce me semble.
Coche cent fois heureux, où ma belle Maistresse Et moy nous promenons raisonnans de l'amour : Jardin cent fois heureux, des Nymphes le séjour, Qui pensent, la voyant, voir leur mesme Déesse.
Bienheureuse l'Eglise, où je pris hardiesse De contempler ses yeux, qui des miens sont le
[jour, Qui ont chauds les regards, qui ont tout à l'entour Un petit camp d'Amours qui jamais ne les laisse.
Heureuse la Magie, et les cheveux bruslez, Le murmure, l'encens et les vins escoulez Sur l'image de cire : ô bien-heureux ser\'age !
O moy sur tous amans le plus avantureux D'avoir osé choisir la vertu de nostre âge, Dont la terre est jalouse, et le Ciel amoureux.
Ton extrême beauté par ses rais me retarde Que je n'ose mes yeux sur les tiens asseurer, Débile je ne puis leurs regards endurer. Plus le soleil esclaire, et moins on le regarde.
Helas ! tu es trop belle, et tu dois prendre garde Qu'un Dieu si grand thresor ne puisse désirer, Qu'il ne t'en-vole au Ciel pour la terre empirer. « La chose précieuse est de mauvaise garde.
Les Dragons sans dormir tous pleins de cruauté, Gardoient les pommes d'or pour leur seule beauté: Le visage trop beau n'est pas chose trop bonne.
Danaé le sceut bien, qui sentit l'or trompeur. Mais l'or qui domte tout, devant tes yeux s'es-
[tonne, Tant ta chaste vertu le fait trembler de peur.
D'un solitaire pas je ne marche en nul lieu, Qu'Amour bon artisan ne m'imprime l'image Au profond du penser de ton gentil visage, Et des propos douteux de ttm dernier Adieu.
Plus fermes qu'un rocher, engravez au milieu De mon cœur je les porte : et s'il n'y a rivage. Fleur, antre ny rocher, ny forest ny bocage, A qui je ne les conte, à Nymphe ny à Dieu.
D'une si rare et douce ambrosine viande
Mon espérance vit, qui n'a voulu depuis
Se paistre d'autre apast, tant elle en est friande.
Ce jour de mille jours m'effaça les ennuis :
Car tant opiniastre en ce plaisir je suis.
Que mon ame pour vivre autre bien ne demande.
Bien que l'esprit humain s'enfle par la doctrine De Platon qui le vante influxion des Cieux, Si est-ce sans le corps qu'il seroit ocieux, Et auroit beau louer sa céleste origine.
Par les Sens l'ame voit, ell' oyt, ell' imagine, Eir a ses actions du corps ofiicieux : L'esprit incorporé devient ingénieux, La matière le rend plus parfait et plus digne.
Or vous aimez l'esprit, et sans discrétion Vous dites que des corps les amours sont pollues. Tel dire n'est sinon qu'imagination
Qui embrasse le faux pour les choses cognues :
Et c'est renouveller la fable d'Ixion,
Qui se paissoit de vent et n'aimoit que des nues.
Amour a tellement ses flèches enfermées En mon ame, et ses coups y sont si bien enclos, Qu'IIclcne est tout mon cœur, mon sang et mes
[propos, Tant j'ay dedans l'esprit ses beautez imprimées.
Si les l'rançois avoient les âmes allumées D'amour ainsi que moy, nous serions à repos : Les champs de Montcontour n'eussent pourry
[nos os, Ny Dreux, ny Jazeneuf n'eussent veu nos armées.
Venus, va mignarder les moustaches de Mars : Conjure ton guerrier par tes bénins rcgars, Qu'il nous donne la paix, et de tes bras l'enserre.
Pren pitié des François, race de tes Troyens, A lin que nous facions en paix la mesme guerre Qu'Anchise te faisoit sur les monts Ideens.
LU
Dessus l'autel d'Amour planté sur vostre table Me fistes un serment, je vous le fis aussi, Que d'un cœur mutuel à s'aimer endurcy Nostre amitié promise iroit inviolable.
Je vous juray ma foy, vous feistes le semblable, Mais vostre cruauté, qui des Dieux n'a soucy, Me promettoit de bouche, et me trompoit ainsi : Ce-pendant vostre esprit demeuroit immuable.
O jurement fardé sous l'espèce d'un Bien ! O perjurable autel ! ta Deité n'est rien. O parole d'amour. non jamais asseuree !
J'ay pratiqué par vous le proverbe des vieux :
Jamais des amoureux la parole jurée
N'entra (pour les punir) aux oreilles des Dieux.
Io8 SONNETS