‹ Sophie et Mirabeau, ou, 1773 et 1789Chapitre 6 sur 42 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

SOPHIE, MIRABEAU

Enfin, il nous laisse.

SOPHIE

Ah ! sa confiance me tue.

Sophie, chère Sophie, pourquoi ces tristes pensées? éloignez-les: ne songez qu'à l'amour, qu'à cet amour dont je brûle pour loi et que tu partages!

SOPBIB.

Imprudent !

MIRABEAC.

Pourquoi celte terreur? ne sommes-nous pas seuls?... Ah! ne crains rien de l'homme qui, pour te plaire , sacrifierait avec joie son existence... son existence qui durera autant que ton amour, mais qui unirait avec lui.

SOPHIE

Oh! quelles mauvaises pensées!

MIBABF.AI'.

Que veux-tu ? je suis si peu habitué A être heureux que j'ai songé qu'un jour peut-être tu m'oublierais.

SOPHIE

Gabriel, vous ne croyez pas ce que vous dites.

MIBABEAC.

Non... chassons celte idée... ne songeons qu'à l'amour... cet amour, quelles que soient ses angoisses, est le plus doux de» biens. Je te dois tout, Sophie, parce que tu m'as tout ?acriûé : je te chéris, parce que tu fais mon bonheur et que tu y es nécessaire.

SOPHIE

Cher Gabriel!... (d'un air de curiosité,) Mais, monsieur, qu'écriviez-vous ce malin, lorsque M. de Monnier a été tous surprendre dans voire appartement?

MIHABEAC.

Des lettres...

SOPHIE, avec inquiétude.

Et elles étaient adressées...

MIRABEAT}.

La première à mon père, l'autre à toi.

SOPHIE

A moi !

MIRABEAU, lui remettant une lettre.

La voici... mais ne la lis que lorsque tu seras seule. .. cet instant appartient tout entier à ma tendresse.

SOPHIE

Oui , j'y crois à celte tendresse, et si vous étiez un peu moins jaloux...

MIRABEAf.

Ma jalousie, excitée par les plus légères apparences, n'a jamais eu pour principe que l'amour.

SOPHIE , gaiment.

Si un autre me faisait la cour?

MiBABEAt, avec emportement.

Un autre!...

SOPHIE , avec effroi.

Quel regard! il m'effraie.

MIRABEAU, se ntaitrisant.

Ahl mais cela n'esl pas, cela ne peut pas être! Qui oserait vous dire qu'il vous aime , quaud ce coeur m'apparlient, quand votre foi a été échangée contre la mienne?

SOPHIE, se remettant.

Oh! personne! c'est une épreuve que je tentais. . •

Une épreuve ! oh ! ne la renouvelle pas. Si tu savais que! mal tu m'as fait! tout mon sang s'est retiré de mon cœur; il m'a semhié que j'allais mourir.

SOPHIlî.

Jaloux !

Oui... oh! oui;... mais cette jalousie ne peut jamais servir qu'à augmenter le sentiment qui l'a fait naître. Quel autre ol)jet pQurraitjamais séduire mon imagination et t'enlever mon cœur? J'ai trouvé en toi tout ce que j'ai jamais désiré, tout ce que j'ai jamais cherché dans une femme. Que me reste-l-il à souhaiter, si ce n'est que mon bonhet«r ne m'échappe jamais ?

SOPHIE

Ah ! si je suis coupable, mon excuse esl dans le charme enivrant de tes discours.

Toi, coupable! non, non, Sophie, lu n'as aucune faute à te reprocher : ta volonté n'a point formé les liens qui t'unissent à M. de Monnier : Tordre de tes parens, les convenances ont seuls amené cette union : le monde ne peut te demander compte du bonheur que l'amour t'a offert, puisque l'hymen te le refusait.

SOPHIE

Je te crois.. . j'ai besoin de te croire.

AiH de Caleb.

Songe que le nœud qui nous lie M'endiaîne pour jamais à toi Sois toujours soumis à Sophie Gomme elle esl soumise à Ui loi.

Jamais (le perfidie Ni de secrets pour moi,- Pense que ion amie A besoin de ta foi, F,t que pour elle la vie Ne serait rien sans toi.

MIBABEAU.

Oses-tu bien, à ton tour, avoir de semblables pensées ?

sopeiE.

L'amour est soumis, comme tout le reste, à l'empire (îe f;ï nouveauté.

MIRABEAC.

Le monde, je le sais, est plein de ces femmes dont la galanterie fait la seule occupation : mais savent-elles aimer? saventelles choisir? De qui vois-tu ces beautés éprises? de quelques fats qui ne s'en occupent que pour les troiiiper, ou de quelques novices qu'elles n'attrapent pas long-temps; faut-il s'étonner qu'elles vivent dans le ridicule ou tombent dans le mépris? Qui nombrerait leurs folies ne trouverait pas qu'elles méritent une autre récompense.

Ahl quel supplice qu'une pareille existence!

Mais celle qui, laissant aux femmes vaines l'envie qu'elles ont d'éblouir, inéprise les fats et dédaigne les sots, connaît un autre art que les manèges de la coquetterie, sait toucher le cœur, charmer l'esprit, s'élever avec douceur, briller avec modestie, embellir sa raison par son imagination , modérer son imagination par des principes; celte Ceinme adorable, que je peins si ressemblante parce qu'elle est là, sous mes yeux, aura un ami sûr, un amant constant, et le temps la vengerait des injustices, du sort et de lu calomnie, si le sort et la calomnie devaient jamais la poursuivre. Mais espérons que l'on se lassera de me persécuter, et qu'un jour. .. un bonlieur pur. ..

SOPHIE

Si le bonheur existe sur la terre !

AiB ; J'en guette un petit de mon âge . Qu'oses-tu dire? Ali! qu'un pareil blasphème- Ne puisse plus s'échapper de ion cœur.

Va, ce n'est point à la femme qu'on aime Qu'il appartient de douter du bonheur ; Car le bonheur n'est point une chimère, Puisque , deux fois , on l'obtient lour à tour .

Homme, dans les bras de l'amour,

Enfant, dans les bras d'une mère.

SOPHIE

Il faut donc toujours te croire?

MiRABEAT^ la pressant sur son cœur.

Toujours!

UN DOMESTIQUE, annonçant.

Monsieur le comte de Saint-Mauris.

SOPHIE

Ah! grand Dieu ! quel ennui !

Je te laisse un instant avec notre aimable geôlier ; je ne veux pas le priver du bonheur de t'offrir ses hommages. SOPHIE, bas à Mirabeau.

Pourquoi t'éioigner?

MIRABEAV.

Je vais fermer la lettre que j'ai écrite à mon père , afin qu'elle parte aujourd'hui; ensuite, je reviens... pour ne plus te quitter.

// la salue respectueusement et sort.)

SOPHIE

Il me laisse avec cet homme... ah! si j'avais osé lui dire... lisais non , il est si vif, si impétueux. .. c'eût été provoquer une 'question de vie ou de mort... J'ai dû me taire.

SCEINE Vil.

Page 1